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Piazza Fontana, Milan, 12 décembre 1969 : Qu’est ce que c’est que ce putsch ? je sais, moi
de : Pier Paolo Pasolini
mercredi 14 décembre 2005 - 12h48 - Signaler aux modérateurs
1 commentaire
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de Pier Paolo Pasolini 14 novembre 1974 traduit de l’italien par karl&rosa

Je sais, moi.

Je connais, moi, les noms des responsables de ce qu’on appelle "putsch" (et qui est en réalité une série de "putsch" devenue un système de protection du pouvoir).

Je connais, moi, les noms des responsables du massacre de Milan du 12 décembre 1969.

Je connais, moi, les noms des responsables des massacres de Brescia et de Bologne des premiers mois de 1974.

Je connais, moi, les noms du "sommet" qui a manœuvré, à savoir : les vieux fascistes auteurs de "putsch", aussi bien que les néofascistes auteurs matériels des premiers massacres, aussi bien, enfin, que les auteurs matériels "inconnus" des massacres les plus récents.

Je connais, moi, les noms qui ont géré les deux phases de la tension, différentes, et même opposées : une première phase anticommuniste (Milan, 1969) et une deuxième phase antifasciste (Brescia et Bologne, 1974). Je connais, moi, les noms du groupe de puissants qui, avec l’aide de la CIA (et en deuxième ligne des colonels grecs et de la mafia), ont d’abord créé (en échouant d’ailleurs misérablement) une croisade anticommuniste, pour endiguer 1968 et, ensuite, toujours avec l’aide et l’inspiration de la CIA, se sont reconstitué une virginité antifasciste, pour endiguer le désastre du "référendum".

Je connais, moi, les noms de ceux qui, entre deux messes, ont donné les dispositions et assuré la protection politique à de vieux généraux (pour garder, en réserve, l’organisation d’un coup d’Etat potentiel), à de jeunes néofascistes, néonazis même (pour créer concrètement la tension anticommuniste) et enfin aux criminels de droit commun, jusqu’à aujourd’hui et peut-être à tout jamais sans nom (pou créer la tension antifasciste qui a suivi).

Je connais, moi, les noms des personnes sérieuses et importantes qui sont derrière des personnages comiques comme ce général des gardes forestiers qui oeuvrait, comme dans une opérette, à Città Ducale (tandis que les bois italiens brûlaient), ou des personnages gris et de simples membres de l’organisation comme le général Miceli.

Je connais, moi, les noms des personnes sérieuses et importantes qui sont derrière les jeunes gens tragiques qui ont choisi les suicidaires atrocités fascistes et les malfaiteurs de droit commun, siciliens ou non, qui se sont mis à leur disposition, comme killers ou sicaires.

Je connais, moi, tous ces noms et je connais tous les faits (attentats aux institutions et massacres) dont ils se sont rendus coupables. Je sais, moi. Mais je n’ai pas de preuves. Je n’ai même pas d’indices. Je sais, moi, parce que je suis un intellectuel, un écrivain, qui essaye de suivre tout ce qui arrive, de connaître tout ce qu’on en écrit, d’imaginer tout ce que l’on ne sait pas ou que l’on tait ; qui coordonne des fait même lointains, qui remet ensemble les morceaux désorganisés et fragmentaires de tout un cadre politique cohérent, qui rétablit la logique là où semblent régner l’arbitraire, la folie et le mystère.

Tout cela fait partie de mon métier et de l’instinct de mon métier. Je crois qu’il est difficile que mon "projet de roman" soit erroné, qu’il n’ait pas de rapport avec la réalité et que ses références à des faits et à des personnes réelles soient inexactes. Je crois en outre que nombre d’autres intellectuels et de romanciers savent ce que, moi, je sais en tant qu’intellectuel et romancier. Parce que la reconstruction de la vérité à propos de ce qui est arrivé en Italie après 1968 n’est finalement pas si difficile que cela...

Cette vérité - on le perçoit avec une précision absolue - est derrière un grand nombre d’interventions journalistiques et politiques aussi : c’est-à-dire pas d’imagination ou de fiction comme l’est, de par sa nature, la mienne. Dernier exemple : il est clair que la vérité se pressait, avec tous ses noms, derrière l’éditorial du "Corriere della Sera" du 1er novembre 1974.

Probablement les journalistes et les politiciens ont-ils aussi des preuves ou, au moins, des indices. Maintenant, voici le problème : les journalistes et les politiciens, même s’ils ont peut-être des preuves et certainement des indices, ne donnent pas de noms.

A qui revient-il donc de donner ces noms ? Evidemment à qui a non seulement le courage nécessaire, mais, avec cela, n’est pas compromis dans sa pratique avec le pouvoir et, en outre, n’a, par définition, rien à perdre : c’est-à-dire à un intellectuel.

Donc un intellectuel pourrait très bien donner publiquement ces noms, mais il n’a ni preuves ni indices.

Le pouvoir, et avec lui le monde qui, même en n’étant pas au pouvoir, entretient des rapports pratiques avec le pouvoir, a oté aux intellectuels libres - justement à cause de la façon dont il est fait - la possibilité d’avoir des preuves et des indices. On pourrait me rétorquer que moi, par exemple, en tant qu’intellectuel, et inventeur d’histoires, je pourrais entrer dans ce monde explicitement politique (du pouvoir ou autour du pouvoir), me compromettre avec lui, et donc jouir du droit d’avoir, avec une certaine probabilité élevée, des preuves et des indices.

Mais à pareille objection je répondrais que ceci n’est pas possible, car c’est justement la répugnance à entrer dans un tel monde politique qui s’assimile à mon courage intellectuel potentiel à dire la vérité : c’est-à-dire à donner les noms.

Le courage intellectuel de la vérité et la pratique politique sont deux choses inconciliables en Italie.

On confie à l’intellectuel - profondément et viscéralement méprisé par toute la bourgeoisie italienne - un mandat faussement élevé et noble, en réalité servile : celui de débattre des problèmes moraux et idéologiques.

S’il se soustrait à ce mandat, il est considéré comme traître à son rôle : on se met tout de suite à crier (comme si on n’attendait que cela) à la "trahison des clercs", c’est un alibi et une gratification pour les politiques et pour les serviteurs du pouvoir.

Mais il n’y a pas que le pouvoir : il existe aussi une opposition au pouvoir. En Italie, cette opposition est tellement vaste et forte qu’elle est elle-même un pouvoir : je me réfère naturellement au Parti communiste italien.

Il est certain qu’en ce moment la présence d’un grand parti à l’opposition tel que le Parti communiste italien est le salut de l’Italie et de ses pauvres institutions démocratiques.

Le Parti communiste italien est un pays propre dans un pays sale, un pays honnête dans un pays malhonnête, un pays intelligent dans un pays idiot, un pays cultivé dans un pays ignorant, un pays humaniste dans un pays consumériste. Ces dernières années, entre le Parti communiste italien, entendu au sens authentiquement unitaire - dans un "ensemble" compact des dirigeants, de la base et des votants - et le reste de l’Italie, s’est ouvert un troc : pour cela le Parti communiste italien est devenu justement un "pays séparé", une île. Et c’est justement pour cela qu’il peut avoir aujourd’hui des rapports plus étroits que jamais avec le pouvoir effectif, corrompu, incapable, dégradé : mais il s’agit de rapports diplomatiques, presque de nation à nation. En réalité, les deux morales sont incommensurables, entendues dans leur caractère concret, dans leur totalité. Il est possible, sur ces bases justement, d’imaginer le "compromis", réaliste, qui sauverait peut-être l’Italie de la catastrophe complète : "compromis" qui serait en réalité une "alliance" entre deux Etats voisins, ou entre deux Etats emboîtés l’un dans l’autre.

Mais exactement tout ce que j’ai dit de positif sur le Parti communiste italien en constitue aussi le côté relativement négatif.

La division du pays en deux pays, l’un plongé jusqu’au cou dans la dégradation et la dégénérescence, l’autre intact et non compromis, ne peut pas être une raison de paix et d’esprit constructif.

En outre, conçue ainsi que je l’ai esquissée, objectivement je crois, c’est-à-dire comme un pays dans le pays, l’opposition s’assimile à un autre pouvoir : qui est pourtant toujours pouvoir.

En conséquence les hommes politiques d’une telle opposition ne peuvent pas ne pas se comporter eux aussi en hommes de pouvoir.

Dans le cas spécifique, qui nous concerne en ce moment si dramatiquement, il ont eux aussi confié à l’intellectuel un mandat établi par eux. Et, si l’intellectuel se soustrait à ce mandat - purement moral et idéologique - voilà qu’il est, à la grande satisfaction générale, un traître.

Maintenant, pourquoi même les hommes politiques de l’opposition, s’ils ont - comme c’est probablement le cas - des preuves ou au moins des indices, ne nomment-ils pas les responsables réels, c’est-à-dire politiques, des putsch comiques et des épouvantables massacres de ces dernières années ? C’est simple : ils ne les nomment pas dans la mesure où ils distinguent - à la différence de ce que ferait un intellectuel - la vérité politique de la pratique politique. Et donc, eux non plus, naturellement, ne mettent pas l’intellectuel non fonctionnaire au courant des preuves et des indices : ils n’y songent même pas, comme cela est, du reste, normal, étant donné l’objective situation de fait. L’intellectuel doit continuer à s’en tenir à ce qu’on lui impose comme devoir, à réitérer sa manière codifiée d’intervenir.

Je sais bien que ce n’est pas le moment - dans cette période particulière de l’histoire italienne - de faire publiquement une motion de méfiance à l’encontre de toute la classe politique. Ce n’est pas diplomate, ce n’est pas opportun. Mais ce sont des catégories de la politique, pas de la vérité politique : celle que - quand il peut et comme il peut - l’impuissant intellectuel est tenu de servir. Et bien, justement parce que je ne peux pas donner les noms des responsables des tentatives de coup d’Etat et des massacres (et pas à leur place), je ne peux pas prononcer ma faible et idéale accusation contre toute la classe politique italienne.

Et je le fais en tant que quelqu’un qui croit à la politique, qui croit aux principes "formels" de la démocratie, qui croit au Parlement et qui croit aux partis. Et, naturellement, à travers mon optique particulière qui est celle d’un communiste. Je suis prêt à retirer ma motion de méfiance (je n’attends même que cela) seulement quand un homme politique - non par opportunisme, c’est-à-dire parce que le moment serait venu mais plutôt pour créer la possibilité d’un tel moment - décidera de donner les noms des responsables des coups d’Etat et des massacres, qu’il connaît, évidemment, comme moi, ; il ne peut pas ne pas avoir de preuves, ou au moins des indices.

Probablement - si le pouvoir américain le permet, décidant éventuellement "par diplomatie" de permettre à une autre démocratie ce que la démocratie américaine s’est permis à propos de Nixon - , tôt ou tard, ces noms seront donnés. Mais ceux qui les donneront seront des hommes qui ont partagé avec eux le pouvoir : en tant que responsables mineurs contre des responsables majeurs (et il n’est pas dit, comme dans le cas américain, qu’ils soient meilleurs).

C’est cela qui serait, en définitive, le véritable coup d’Etat.

http://www.corriere.it/speciali/pas...



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Commentaires de l'article
> Piazza Fontana, Milan, 12 décembre 1969 : Qu’est ce que c’est que ce putsch ? je sais, moi
15 décembre 2005 - 19h13

waahh !!! voilà un bel écrit ! qui, maintenant et même sur cet excellent site arrive à faire une synthese d’une socièté en s’impliquant aussi gravement, jusqu’a risquer sa vie ?jusqu’a la perdre !la situation française est surement bien loin de ce que décrit pasolini,mais il semble tout de même que le manque de courage de nos intellectuels déclarés, se fait sentir.vive la pensée de pasolini vive le regazzo vive le communiste qu’il était.
de : on est pas trés content.






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