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Le sort du tyran + nouvelle video
mercredi 10 janvier 2007 (03h28) 3 commentaires
Est-il juste de tuer un tyran ? Posée d’une manière si sèche, la question – resurgie dans d’improbables comparaisons entre la pendaison de Saddam Hussein et la fusillade de Benito Mussolini – ne peut qu’avoir une réponse aussi sèche : oui, c’ est juste. Au moins tant que le tyran est en selle, tant que sa mort est le passage obligé vers la liberté, tant qu’il n’y a aucun autre moyen que le tyrannicide. Et ce sont ces « tant » qui font la différence. La différence qui en appelle au contexte historique avec lequel le jugement éthique doit bien avoir un rapport. Autrement toute chose devient égale à son contraire et tout s’annule. Voila pourquoi la pendaison de Bagdad et la fusillade de Giulino di Mezzegra ne sont pas à comparer – ni à rapprocher. Il y a trois jours, sur ce même journal, Marco D’Eramo a bien fait de marquer la différence entre une exécution dictée par l’esprit de vengeance au terme d’un procès mascarade (instruit seulement pour livrer un paravent juridique à un Etat dépourvu de tout droit) et un acte de guerre commis dans les derniers jours d’un conflit. Mais il est pour le moins discutable de situer cette fusillade hors de son contexte en la fixant dans un adjectif simplificateur : "méprisable". Les jugements sur notre histoire et l’éternel conflit entre la politique et l’éthique, entre les fins et les moyens, entrent ici en jeu. Tuer est toujours un acte terrible. Plus, tuer un prisonnier est une diminution de soi- même, un suicide de sa propre humanité. Et c’est pourquoi les Etats confient à un « professionnel » de la mort – à un bourreau – l’exécution des condamnations, pour rendre abstrait, par un « travail », l’acte le plus inhumain du vivre. Et c’est pourquoi nous abhorrons l’homicide et nous considérons comme une barbarie la peine de mort : en tuant le coupable nous mourons tous un peu et davantage quand ce geste est décrit comme un acte de justice fait au nom d’une communauté, par loi. Une communauté démocratique, civile, devrait avoir la force de représenter la volonté populaire sans faire recours à la mort, en commençant par en bannir la forme la plus terrible : la guerre, qui efface la démocratie et la liberté. Et elle devrait être assez solide dans ses propres raisons (et institutions, et lois) pour « pardonner » le coupable « en le punissant » avec la possibilité de repenser à son geste. Mais l’Italie démocratique d’avril 1945 n’était pas dans ces conditions. Elle n’existait pas non plus, sauf dans les intentions. Quand Mussolini fut fusillé par un groupe de communistes, la guerre était encore en cours. Et c’était une guerre civile dans un pays divisé : avec des troupes allemandes encore présentes sur son territoire national – qui continuaient à massacrer en se retirant - et des milliers de fascistes encore armés ; avec les commandements alliés prêts à prendre Mussolini pour tenir en otage l’avenir politique de l’Italie. Le fait de tuer le tyran à peine capturé ne fut pas une vengeance méprisable, cela fut nécessaire dans ce contexte. Et même juste, autant qu’une fusillade puisse être juste. Une fusillade qui eut lieu sommairement, sur l’indication d’une partie du groupe dirigeant du « Comité de Libération Nationale de l’Italie du Nord ». Claretta Petacci, dont le meurtre n’avait – celui-là, oui – aucun sens et fut totalement gratuit, en fit elle aussi les frais. Il y eut ensuite l’horreur de piazzale Loreto : des corps donnés en pâture à la rage plébéienne, pour exhiber la rupture survenue avec le régime passé et « guérir» la douleur d’une horreur analogue commise aux dépens des partisans une année auparavant dans le même lieu. Les jugements moraux – à eux seuls – ne nous aident pas à comprendre ni à juger. Benito Mussolini était coupable de mille crimes, politiques et humains. Là-dessus, il n’y avait à l’époque aucune discussion et il n’y en a pas maintenant. La division (plutôt aujourd’hui qu’à l’époque) est sur la justesse de la peine infligée. Mais celle-ci ne peut pas être abstraite du contexte dans lequel elle eut lieu. A soixante ans de distance, chacun peut regretter la mort d’un homme, mais personne ne peut oublier qui fut cet homme et pourquoi il fut tué. Non pas parce que cette mort aurait pu guérir les blessures que cette vie avait infligées, mais parce qu’elle devenait un passage obligé pour un pays complètement différent (ou au moins très différent) de celui connu jusqu’alors. Ici aussi les différences comptent : la mort de Mussolini servait à frayer un chemin à la démocratie, à une Italie qui aurait dû (et qui ne l’a pas toujours fait) repousser les guerres, à effacer (par exemple) la peine de mort de sa Constitution. Celle de Saddam (prisonnier sans défense depuis trois ans) ne sert qu’à diviser davantage son ex pays pour continuer la guerre et ramasser encore des morts (d’une part et de l’autre). C’est la même différence qu’il y avait entre les balles des partisans et celles des fascistes de Salo’ : tuer la mort dans l’âme ou le faire parce que la mort est un « projet » (ou parce qu’elle est même « belle »). Certes, des différences pouvaient exister ici aussi, dans un même camp. Il n’y avait pas des saints d’un côté et des démons de l’autre. Mais il y avait deux cultures politiques, deux visions divergentes du monde et si aujourd’hui nous pouvons discuter sur tout cela et considérer un homicide comme un acte terrible, quoiqu’il en soit et toujours (aussi celui aux dépens d’un tyran) c’est parce que c’est notre partie qui a gagné. Sur les visages de partisans pris en des photos désormais pâlies (les camarades de ceux qui ont fusillé Mussolini) qui défilent dans les villes italiennes tout de suite après la Libération nous pouvons encore lire tout autre chose qu’un militarisme rhétorique et plein de morgue, que le bonheur de combattre ; plutôt de la joie d’ avoir achevé une œuvre, mais une joie chargée des poids de ceux qui ont tué par contrainte, pour ne plus tuer. Des regards de l’âme que personne ne peut trouver dans les images sombres des chemises noires recueillies autour du tyran déclinant dans son dernier discours au Teatro Lirico de Milan, quelques semaines avant d’être fusillé. Ce n’est pas une petite différence : on doit la saisir parce qu’elle aussi explique les raisons et annonce ce qui serait advenu après. Si nous voulons le comprendre et le défendre.
De : Gabriele Polo mercredi 10 janvier 2007
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