jeudi 28 juin 2007 (20h48) :
Que Faire ?
De : Paul Sindic

Paul Sindic Juin 2007

Introduction

Bien entendu, le titre de cette étude n’est qu’une boutade historique, car nous ne sommes pas encore en mesure de répondre vraiment à cette interrogation. Mais il va falloir le faire, de la manière la plus sérieuse et la plus innovante, et plutôt dans les mois à venir, car il n’est pas sûr que nous ayons encore des années devant nous pour cela. Comme la situation politique, beaucoup plus aigue qu’il n’y paraît, peut évoluer rapidement, nous avons intérêt à hâter le pas.

Dans l’immédiat, il s’agit plutôt de se poser les bonnes questions, de définir les champs d’analyses prioritaires, sans tabous, de nous réinterroger sur la réalité planétaire, sur celle de la société française, de ses catégories sociales, sur nos relations avec les autres forces politiques, sur nos structures, nos pratiques, nos manques, sur les glissements qui ont pu nous faire dériver dans un combat de classe plus âpre que jamais. Il ne s’agit pas de tout remettre en question, mais, au contraire de redéfinir deux éléments fondamentaux.

D’une part, un nouveau « positionnement de classe » pour ce début du XXI ° siècle, dans une vision lucide du monde et de ses rapports de force, en isolant notre adversaire essentiel, la grande bourgeoisie française, qui nous donne tous les jours des leçons de conscience de classe, de discipline, de capacités d’innovation politique. A chaque échéance électorale, elle réussit l’exploit, alors qu’elle ne représente qu’une fraction très réduite de la population française, de limiter le choix démocratique à des options conformes à ses intérêts ou ne les affectant que marginalement (noter cependant la fausse note du non au referendum européen qui montre que les choses peuvent parfois lui échapper). A l’opposé, il nous faut viser le rassemblement de tous ceux dont les intérêts sont gravement lésés par les politiques néolibérales mondialisées en leur donnant à voir ce qui les unit.

D’autre part, une véritable stratégie de dépassement du capitalisme, dans le monde d’aujourd’hui, intégrant dimensions nationales et internationales, qui se donne comme objectif de regrouper une très large majorité de salariés et du peuple français comme acteurs politiques conscients de cette lutte stratégique, définie comme un processus maîtrisé de bout en bout par les français eux-mêmes, mais aussi comme une lutte commune avec d’autres peuples. Mon opinion est que, actuellement, quels que soient les progrès faits dans nos analyses et propositions, nous ne disposons que d’éléments partiels, épars, de cette stratégie, invisibles en tout cas de l’extérieur. Elle « n’existe » donc pas en fait politiquement, car, à tort, selon moi, nous n’avons pas jugé urgent de la rebâtir après 1989. Nous sommes donc perçus comme une force politique affaiblie, dont les idéaux originels auraient sombré avec la chute du « communisme », s’efforçant surtout de « peser à gauche » (expression à bannir de notre vocabulaire) sur un PS qui aurait en fait seul capacité à conduire les affaires gouvernementales.

Cette perception a été accentuée par nos deux passages au gouvernement en position marginale, terminés par des échecs politiques durement ressentis par notre électorat. Pendant ce temps, l’espace politique de la rupture avec le capitalisme a été occupé par une parole trotskyste (LCR+LO), apparemment plus radicale que la nôtre, mais n’ayant structurellement aucune chance de conduire à une rupture quelconque (refus de tout rassemblement majoritaire à gauche pour y parvenir) et qui est donc, en tant que telle, plutôt valorisée par la grande bourgeoisie et les médias à sa solde. Dans ce contexte, il n’est donc pas étonnant que l’espace politique du PCF se soit singulièrement réduit, mais les choses sont en fait plus complexes qu’il n’y paraît (voir le non au referendum). Par ailleurs, internationalement, il y a aussi urgence à dégager une nouvelle stratégie planétaire de dépassement du capitalisme, ouvrant les portes d’un avenir de l’humanité qui ne soit pas fait de barbarie et d’inhumanité, car, soyons lucides, c’est cela qui nous guette, si, de concert avec l’ensemble des forces progressistes mondiales, nous ne sommes pas capables, dans les années à venir, d’offrir de nouvelles perspectives politiques.

Analyses, réflexions critiques et suggestions

Les développements qui vont suivre se veulent une contribution individuelle d’un adhérent du PCF depuis le début des années 70, animateur d’une organisation du parti dans un grand groupe industriel pendant 20 ans, au grand effort de réflexion collectif que nous avons à mener au cours des prochains mois.

A) L’évolution du monde depuis la décennie 1975-1985 C’est une décennie charnière où se sont produits ou confirmés deux grands événements ou tendances décisifs pour nos luttes politiques. Le « camp socialiste », jusque là plutôt à l’offensive (influence forte dans les pays issus de la décolonisation, percée de l’Urss dans le spatial, etc.) connaît alors une inversion du rapport de forces du fait de l’incapacité de celle-ci à se dégager d’une ruineuse course à la parité nucléaire, à prendre le virage d’une autonomie des entreprises publiques appuyée sur une planification souple (modèle français ou japonais) et d’une désétatisation d’activités non stratégiques, à définir une ouverture politique de démocratisation du socialisme. L’effondrement de 1989 ne fera que confirmer ensuite cette rupture d’équilibre en faveur du capitalisme néolibéral.

D’autre part, pour le PCF, c’est la période d’élaboration et de mise en œuvre de sa dernière stratégie de transformation globale, le « programme commun », de la victoire électorale de celui-ci et de son échec dans un délai très bref.

Par ailleurs, la rupture d’équilibre du rapport de forces mondial de la fin des années 70 donne lieu dès cette date à une offensive économique et idéologique de grand style du capitalisme occidental sur les quatre thèmes clefs de la poussée néolibérale (fin du rôle économique de l’Etat, privatisation des entreprises publiques, liberté totale d’investissement et de circulation des capitaux, libre échange des marchandises et des services). Les pays du « Sud » seront normalisés en premier (dette, ajustement structurel), notre tour viendra ensuite (Maastricht, UE libre échangiste, démission de Jospin à Barcelone sur les services publics, etc.).

L’impact négatif de ces deux grands événements politiques sur l’influence du PCF paraît a priori avoir été considérable, car tous les éléments de son identité historique : attachement internationaliste à un « camp socialiste », épine dorsale de l’anti-impérialisme, appui aux luttes anti-coloniales, vision de la transformation sociale reposant sur l’extension d’un fort secteur public jouant le rôle de modèle social avancé et rôle économique actif de l’Etat, vont en effet être mis à mal. De plus, la grande bourgeoisie, en particulier dans notre pays, ne s’est pas contentée idéologiquement de sa victoire par KO de 1989 sur le « camp socialiste ». Elle a poursuivi depuis un pilonnage systématique de destruction de l’idée même de communisme, assimilée au nazisme (ce qui n’est pas historiquement soutenable) et donc intégrée à une sorte de musée des horreurs. La dérangeante réalité historique que les massacres en tous genres perpétrés par les classes dirigeantes occidentales au cours du XX°siècle (affrontements inter-impérialistes, fascisme, guerres coloniales) surclassent de très loin les crimes staliniens est ainsi escamotée.

Par ailleurs, il faut bien dire que la plupart des pays qualifiés de « communistes » (abusivement d’ailleurs) ont vu leurs appareils bureaucratiques d’Etat apporter la touche finale à cette démolition idéologique en passant, sans vergogne, avec armes et bagages dans le camp du capitalisme néolibéral ou se lancer, comme en Chine, dans un néo-impérialisme de type « national-libéral », si j’ose ce néologisme, fondé sur une exploitation violente de son propre peuple. Parallèlement, le discours économique néo-libéral est devenu totalitaire, bien qu’émaillé de contrevérités flagrantes, rangeant toute tentative économique et politique de redonner la priorité à la satisfaction des besoins humains dans l’archaïsme des idées définitivement obsolètes. Même si cette vague néolibérale a commencé à refluer (très partiellement, car en matière de libre échangisme, elle est toujours à l’offensive) devant l’évidence des mauvais coups portés aux peuples, au monde du travail, de l’aggravation des inégalités, le mouvement de résistance « au nouvel ordre néolibéral » avec sa nébuleuse d’organisations dites de la « société civile », les forums sociaux de l’altermondialisme, reste marqué par l’évolution mondiale décrite ci-dessus.

L’effondrement du « camp socialiste » et des mouvements progressistes qui s’en réclamaient, l’impact idéologique du pilonnement anti-communiste, le basculement massif des organisations social -démocrates dans les compromissions social-libérales, ont induit dans ce mouvement une profonde méfiance à l’égard du « politique » et y ont développé des illusions de type anarcho-syndicaliste sur le fait que ces mouvements pouvaient se suffire à eux-mêmes, en tenant le politique à l’écart ou dans les marges. Si cette situation a été dépassée dans divers pays d’Amérique latine avec l’avènement de pouvoirs politiques favorables à la contestation de l’ordre néolibéral, dans les pays capitalistes développés, nous n’en sommes pas là. B) Evolution politique de la société française et de l’influence du PCF Quelques éléments de réflexion critique sur un sujet qui mérite d’être approfondi (évolution du travail, des catégories sociales, des systèmes productifs, des idées et représentations, etc.)

1) Les périodes clefs de l’affaiblissement de l’influence du PCF Nous essaierons de suivre cet affaiblissement à travers les résultats des élections législatives depuis 1945 en corrélant ces résultats aux événements nationaux et internationaux des dites périodes :

a) - 1946 - 1956 C’est une période de très forte influence du PCF, 1946 : 28,30 % ; 1951 : 26,9 %, 1956 : 25,9 %. On voit là que, à la fin de la guerre, se conjuguent le prestige de l’URSS comme acteur essentiel de la défaite du nazisme, le rôle du PCF dans la résistance, sa présence au gouvernement et son rôle décisif dans l’adoption de mesures progressistes importantes, nationalisations, mise sur pied de la Sécurité sociale, du statut de la fonction publique. Pendant les 10 années qui suivent, le PCF et son électorat vont bien résister au déchaînement de la guerre froide, avec une propagande anti-communiste d’une violence que l’on peine à imaginer aujourd’hui, à la confirmation des crimes staliniens en 1956, à l’intervention soviétique en Hongrie la même année.

L’idéologie de cette résistance est une vision d’un affrontement international « camp » contre « camp », où le PCF et son électorat auquel il est très soudé vivent à l’heure des combats du « camp socialiste » (« Ex. manifestation de masse contre la venue de Ridgway). Tout ce que dit le camp d’en face, souvent caricatural, n’est pas réellement audible, d’autant que ce dernier, de son côté, multiplie les agressions (Maccarthysme, guerres de Corée, du Vietnam).

b) - 1956 -1967 L’influence du PCF régresse vers la zone des 21 à 22 %, mais il est encore à 22,5 % en 1967. Il est vraisemblable, mais resterait à le vérifier avec les données électorales de l’époque, que le projet national gaullien (indépendance nationale, opposition aux USA et sortie de l’OTAN, création ou extension de grandes entreprises publiques : pétrole, aéronautique, spatial, nucléaire civil) mord à ce moment là, mais faiblement sur l’électorat communiste.

c)- 1968 - 1986 On entre là dans une autre époque, assez bien connue. Nous nous contenterons donc ici d’en noter les faits politiques saillants pour notre analyse :

- Développement du mouvement gauchiste (2 % en 1962, 4% en 1968) avec, déjà, en 1968, un soutien médiatique aux attaques anti-PCF des Cohn-Bendit, Geismar. Il mord peu sur l’électorat PCF (21,4 % en 1973), mais ce dernier est désormais quasiment à égalité avec celui du nouveau PS (21,2 %) qui a remplacé une SFIO en déconfiture (12 % en 1962).

- Stratégie audacieuse de F. Mitterrand qui se donne un label de parti de transformation radicale en signant en 1972 le programme commun élaboré par le PCF. Avec deux partis portant ce label, PCF et PS, mais dont l’un, le PCF, est de plus en plus « plombé » par ses liens avec une URSS violemment attaquée (droits de l’homme, échec économique, intervention en Afghanistan non désapprouvée par le PCF), le choix se porte de plus en plus sur le PS. Le PCF régresse (1978, en 1981 16,1 %) tandis que le PS bondit à 38,3 % en 1981.

 Pédagogie de l’échec du même F. Mitterrand. Tournant de la rigueur de 1983, accord tacite PS –CNPF pour que les nationalisations soient gérées selon les normes néolibérales (critères de rentabilité élevés, suppressions d’emplois, atteintes aux acquis sociaux). D’où colère et amertume profonde des salariés, c’est le début du « rejet du politique ». Sanction forte pour le PCF (9,7 % en 1986), influence divisée par deux sur la période. Faible sanction pour le PS, 32,8 % en 1986.

Affaiblissement des mouvements gauchistes (1,2 % en 1981, 1,5 % en 1986). Plus faible score historique de la droite sur la période 1958 à 2002, 43,2 % en 1981.

d) 1986-1997 Stabilité relative de l’électorat du PCF dans la fourchette 9 à 11 %. Curieusement, il paraît peu affecté par l’effondrement de l’URSS, beaucoup moins que les militants du PCF. Il a probablement déjà, avant 1989, tourné la page de l’URSS.

e) 1997- 2002 Nouvelle chute de l’influence du PCF (4,91 % en 2002), à nouveau divisée par deux. La participation au gouvernement, en dehors de tout projet transformateur, qui se termine par l’échec de 2002, est jugée sévèrement par l’électorat communiste. Si MG Buffet marque clairement et positivement son passage à la jeunesse et aux sports (impulsion à la lutte anti-dopage) et si J.C. Gayssot prend des initiatives positives (loi sur les 20 % de logements sociaux), cela est noyé dans les reculs de fond de Jospin (négation du rôle de l’Etat en matière d’emploi, poursuite des privatisations, abandon de la défense des services publics à Barcelone). Ces reculs ne sont que faiblement dénoncés par le PCF, avec une attitude de J.C. Gayssot ambiguë sur l’éclatement de la Sncf, la privatisation d’Air France. Cela entraîne de violents remous, en particulier chez les militants communistes cégétistes (vague de démissions du PCF). Mais, une fois de plus, le PS n’est que faiblement sanctionné (26,7 % contre 27,9 % en 1997).

Deux premières conclusions à tirer de cette analyse chronologique, nous semble-t-il :

 Avant 1968, l’idéologie de l’affrontement planétaire « camp » contre « camp » protège assez bien l’influence du PCF, mais ensuite il paye cash, si j’ose dire, la déception des espoirs qu’il a lui-même fait naître avec le programme commun. Si l’électorat réformiste, même déçu, accepte finalement assez facilement que le PS lui dise : « je ne peux pas faire autrement » et le croit, il n’en est pas du tout de même de l’électorat du PCF chez qui les échecs où leur parti est embarqué déclanchent une colère politique certaine.

 Sans remettre en cause le principe selon lequel il ne faut pas hésiter à « mettre les mains dans le cambouis » quand on pense pouvoir faire passer des mesures immédiates positives pour le peuple français, il me semble qu’il faut sérieusement réexaminer les conditions d’une participation gouvernementale positive pour notre combat, vu l’ampleur des ardoises politiques payées à ce propos. Rééditer 1997-2002 nous achèverait. Nous y reviendrons in fine.

2- L’évolution idéologique et politique des différentes catégories sociales Traiter en profondeur cette question exigerait un matériau d’information dont nous ne disposons pas. Aussi, nous nous limiterons à quelques remarques essentielles :

• Cela a déjà été dit, mais il faut le répéter : la seule catégorie sociale à faire preuve d’une conscience de classe remarquable et d’une stratégie politique remarquablement efficace, c’est la grande bourgeoisie. Discipline de vote remarquable (96 % des patrons, 87 % de la population de Neuilly votent N. Sarkosy).

• Face à ce redoutable adversaire, le spectacle du camp d’en face est assez consternant.

La plupart des salariés, y compris désormais la grande majorité des ingénieurs et cadres, sont de plus en plus exposés aux mauvais coups du capital mondialisé dans des processus de plus en plus violents. Mais s’il y a décrochage idéologique par rapport aux stratégies d’entreprise à dominante financière, aucune prise de conscience politique spécifique ne se dessine.

D’autres catégories sociales sont aussi de plus en plus victimes du capital mondialisé : petits paysans à la survie menacée, petits commerçants balayés par la grande distribution mondialisée, patrons de petites PMI, etc. Mais avec un positionnement initial à droite, quand il y a décrochage politique, ce qui est loin d’être toujours le cas, celui-ci est allé souvent vers l’extrême droite (forte démagogie anti- mondialisation de celle-ci), soit dans la dernière période, vers Bayrou. Mais c’est dans les catégories sociales les plus affectées par la violence des agressions du capital néolibéral : ouvriers, employés, chômeurs, précaires en tous genres, salariés pauvres, RMIstes, ceux que l’on englobe dans la catégorie fourre-tout des « couches populaires » que l’évolution politique est la plus préoccupante. La « conscience de classe » paraît y avoir quasiment disparu. Celle-ci suppose en effet au minimum l’identification de l’adversaire de classe réel, la conscience de la nécessité de l’action collective la plus large pour le combattre et le faire reculer, l’identification des forces politiques les plus à même de soutenir ce combat. Or, lors des présidentielles, ces catégories sociales ont voté massivement (à plus de 90 %) en faveur de candidats soutenant la logique néolibérale (Sarkosy, Le Pen, Bayrou) ou ne la contestant qu’à la marge (S. Royal, adepte de l’UE néolibérale). En l’absence de « conscience de classe », les diversions activement promues par la droite et l’extrême droite (faute aux immigrés, communautarisme, délinquance et insécurité, désir d’ordre, nationalisme anti-étranger, etc.) font forcément recette.

Même s’il était objectivement difficile de résister au « tsunami néolibéral », nous portons tout de même une assez lourde responsabilité dans cette évolution, dans la mesure où nous avons-nous-mêmes assez largement déserté le contact avec les couches populaires dans leurs lieux d’habitation et de travail. Enfin, soulignons pour terminer la gravité de l’importance du vote conjoint Sarkosy+extrême droite dans les couches populaires. Ces votes intègrent l’approbation d’un certain nombre de thèmes fascisants dont la légitimation par le suffrage universel est inquiétante, car en cas d’aggravation brutale de la situation économique, qui n’est nullement à exclure, nous pourrions déboucher sur un véritable régime autoritaire.

C) L’évolution du PCF lui-même

Nous aborderons ici les thèmes suivants : niveau d’activité, évolution des structures internes, attitude des élus, dirigeants et tendances :

I) Niveau d’activité

Il y a bien sûr une relation réciproque (biunivoque) entre niveau d’activité et influence. Or, ce n’est pas trahir un grand secret que de dire que le niveau d’activité global du PCF, apprécié à la base, s’est singulièrement affaibli. Nombre d’adhérents en baisse, âge moyen en hausse même si dans la dernière période le nombre d’adhésions de jeunes a augmenté. Nous conservons des capacités potentielles d’action militante importantes, supérieures à celles de la plupart des autres partis, mais une proportion importante d’adhérents sont devenus politiquement peu actifs, ne font plus que peu d’actes militants de contact hors PCF. Lors des présidentielles, une minorité d’adhérents s’est bien battue, mais la majorité n’a pas fait grand-chose. A ce stade, une comparaison historique s’impose, celle avec la décennie 70, période de la bataille pour le programme commun, avec une vague d’adhésions au PCF spectaculaire (700.000 adhérents), mais surtout une période de forte implication militante personnelle des adhérents avec un nombre maximum de structures politiques de proximité avec la population (cellules de quartier, d’entreprises). Le fait que cela se soit mal terminé, avec notre influence divisée par deux, une rancœur à notre égard dans notre électorat, nous a fait jeter le bébé avec l’eau du bain en oubliant les éléments positifs soulignés ci-dessus et notamment que c’était la conjugaison d’un programme de transformation globale de niveau élevé avec le rassemblement le plus large pour le porter qui avait induit ce niveau maximum d’activité, la multiplication des structures politiques de proximité (cellules de quartier, cellules et sections d’entreprises) y contribuant fortement.

II) L’évolution des structures internes

Nous évoquerons ici uniquement les structures de base, les plus importantes évidemment pour le contact direct avec la population et les couches populaires. Bien entendu, elles ont toujours eu des activités fluctuantes. Adhésion ne signifie pas forcément militantisme actif. La pression patronale a toujours rendu difficile, parfois impossible, la création de cellules d’entreprise qui ne soient pas quasi-clandestines. S’afficher comme militant communiste à l’entreprise ne va pas de soi et pas seulement du fait de la répression patronale. Comme nous l’évoquions plus haut, la baisse d’influence a eu aussi son effet sur les structures de base. Ce n’est pas cela qui fait problème, c’est la réaction des instances dirigeantes à ces difficultés. Est-ce qu’on résiste pied à pied ou est-ce qu’on favorise la régression du contact de proximité en adoptant des structures qui vont dans ce sens ? Il me semble peu contestable que le fonctionnement en assemblée de section favorise cette régression ou l’accélère. Seule une minorité des adhérents assiste à ces assemblées, les autres sont dans la nature et on ne sait trop dans quel état. Malgré ces constats négatifs, nous sommes restés au milieu du gué en énonçant que l’on pouvait fonctionner soit en cellules, soit en sections. La dernière période a vu des réactions saines à cette dégradation avec des essais de recréer des structures de proximité. Je ne vois pas personnellement comment on pourrait rétablir le contact avec les couches populaires, ce qui me paraît impératif, si on ne redresse pas sérieusement la barre à ce propos.

III) L’attitude des élus

La longue période d’alliance électorale avec le PS, en pratique depuis les années 70, la multiplication, avec la décentralisation, des lieux de pouvoirs secondaires réels (départements, régions) ont fait que nous avons un nombre important de cadres du parti en position d’élus dans ces instances, avec souvent des responsabilités sectorielles. Les conséquences politiques n’en sont pas du tout anodines. Deux nous semblent particulièrement à souligner :

 Le PCF n’a jamais réellement poussé la réflexion critique sur les modèles de pouvoir et notamment sur le fait que les modèles de pouvoir dominants dans une société restent dans la durée, s’il n’y a pas eu d’effort progressiste pour les critiquer et les remplacer, ceux de la classe dominante, y compris quand celle-ci ne détient plus le pouvoir (non-perception du stalinisme comme ayant chaussé les bottes du modèle de pouvoir tsariste, modèle encore partiellement visible dans la Russie actuelle ; modèle de pouvoir de l’empire chinois ayant subsisté en bonne part dans le maoïsme, comme dans la Chine actuelle d’ailleurs).

Quoi qu’il en soit, dans la société française, l’élément de base du pouvoir de la classe capitaliste, qui lui permet de garder le dit pouvoir malgré sa faiblesse numérique, c’est le notable, le maire, le député, voire le Président, à qui la population délègue son pouvoir, dont elle attend qu’il lui règle ses problèmes. L’élu communiste devenu détenteur de pouvoir est donc, lui aussi, perçu comme un notable. Fort heureusement, nombre d’élus communistes restent en premier lieu des militants actifs du PCF. Mais ce n’est pas le cas de tous. Le fait d’avoir reçu l’onction du suffrage universel fait estimer à certains qu’ils se situent en fait au dessus du parti, dont ils acceptent de plus en plus difficilement des orientations d’action, en oubliant que c’est le choix initial du parti qui les a faits ce qu’ils sont. Du coup, soit ils ont tendance à se couper en fait des organisations locales du parti, soit ils essaient de les asservir à leur propre stratégie locale de maintien au pouvoir. Si des efforts ont été faits en quelques endroits en matière de démocratie participative municipale, avec notamment un B. Birsinger, trop tôt disparu, essayant activement d’inverser la relation élus – citoyens, combien d’élus communistes, quel que soit leur souci de faire des choses positives pour les gens, sont dans la routine de gestions de type social-démocrate où les élus savent mieux que les citoyens ce qui est bon pour ces derniers. Je ne crois pas que l’on pourra développer le rapport de forces politique nécessaire pour une stratégie cohérente de dépassement du capitalisme sur la base de telles attitudes.

 La deuxième conséquence négative, c’est que toutes ces situations de pouvoir sont détenues dans le cadre d’alliances avec le PS, dans des situations objectivement réformistes, puisque les pouvoirs municipaux, départementaux ou régionaux fonctionnent dans les limites objectives que la grande bourgeoisie capitaliste a tracées aux dits pouvoirs, limites difficiles à déplacer sans luttes populaires d’envergure. Sans stratégie de transformation globale perceptible, les élus communistes se sentent un peu dans le même bateau que les élus socialistes. Cela rapproche. Aussi les situations de confrontation politique avec l’appareil du PS sont parfois vécues avec appréhension, comme menaçant la pérennité de positions d’élus. Les critiques sont minimales, voilées, même quand les dirigeants socialistes passent le trait (cf. déclarations racistes de Frèche et attitude de J.C. Gayssot). Ces situations renforcent l’image d’un PCF, semblable aux autres partis de pouvoir, intégré lui aussi au système et non d’un parti de rupture réelle. La critique gauchiste à ce propos « porte ». Si nous voulons redresser la barre, il me paraît difficile que nous continuions à repousser sous le tapis ces questions, même si j’ai conscience des difficultés politiques à les traiter réellement.

IV) Dirigeants et tendances

Notons tout d’abord que le problème des élus évoqué ci-dessus est aussi en partie un problème des cadres du parti, puisqu’un nombre important de ceux-ci, à l’échelle locale ou nationale, sont par ailleurs des élus. De ce fait, le poids de certaines positions du type de celles décrites précédemment est artificiellement accru par rapport à ce que pense réellement la majorité des adhérents.

On ne peut que juger positivement le fait que le temps des sanctions, des blâmes, soit révolu au sein du PCF et que la liberté d’expression publique soit reconnue à tous les niveaux.

Mais liberté signifie aussi responsabilité, en particulier quand on est un élu ou un cadre dirigeant. Or, me semble-t-il, certaines limites d’irresponsabilité ont été franchies lors de la dernière présidentielle. On a vu des cadres et élus faire ouvertement campagne contre la candidature désignée à une très large majorité par les adhérents du PCF, pour d’autres candidats hors parti type J. Bové, dans le cadre de projets de recomposition politique visant en fait à marginaliser le PCF. Nous avons fait effectivement pire que le PS en la matière. Les camarades trouvant désormais « normal » de se comporter comme cela sont, au mieux, passablement inconscients des conditions de la lutte des classes aujourd’hui. Par ailleurs, un certain nombre de cadre dirigeants nationaux ont interprété la liberté d’expression publique dans un sens restrictif et stérilisant de la constitution de tendances, dissimulant souvent des ambitions personnelles de pouvoir et tuant la libre confrontation des idées. On abandonne l’analyse et l’appréciation de la valeur intrinsèque des idées émises en donnant au contraire la priorité à l’identification de la supposée tendance de celui qui les émet.

On défend jusqu’à la caricature les idées émises par la tendance à laquelle on appartient en rejetant les autres (exemple de la défense de la sécurité emploi-formation, menée avec un ressassement quasi-obsessionnel, tandis que tout questionnement sur les limites de ce concept, liées au fait qu’il n’est que second, récupérable, et en tout cas qu’il ne saurait à lui seul couvrir la question cruciale de l’emploi, est combattu avec acharnement - j’en sais personnellement quelque chose). On est là dans une véritable négation de tout débat démocratique, ce qui est tout à fait préoccupant à un moment où le PCF a besoin, au contraire, de redevenir un émetteur important d’idées nouvelles pour le dépassement du capitalisme.

D) Une nouvelle stratégie de dépassement du capitalisme

Nous avons déjà exposé les raisons fortes qui militent pour que soit promue fortement dans l’espace politique une nouvelle stratégie de dépassement du capitalisme : nous dégager d’une perception du PCF par l’opinion publique comme un parti d’appoint, sur la défensive, essayant de « peser à gauche » sur un PS, seul parti réel de gouvernement, avec lequel il est prioritairement allié et donc, comme un parti en fait intégré au « système », contribuer à l’élaboration des dimensions internationales de cette nouvelle stratégie, indispensable pour faire face à diverses urgences planétaires, reprendre l’offensive sur nos idéaux communistes, créer les conditions d’un rassemblement le plus large possible sur un contenu le plus élevé possible. Sa mise au point devrait être l’une des tâches principales du prochain Congrès. Nous formulerons ci-après quelques réflexions relatives à cette nouvelle stratégie :

1) La relance de la lutte idéologique.

Quelques constats : J. Greder, dans son rapport au C.N. du 9 mai citait Sarkosy : « C’est avec les idées que l’on gagne le pouvoir » (formule que ce dernier a pillée sans vergogne chez Gramsci). Il en a fait effectivement la démonstration avec cynisme, témoignant ainsi que son équipe, d’une connaissance approfondie de l’état d’esprit des différentes catégories sociales, des possibilités de diversion que leur désarroi idéologique, en particulier celui des couches populaires, lui offrait (voir l’étude de G. Streiff sur l’important travail fait par la droite à ce propos). Il a exploité au maximum ces possibilités pour gagner et il continuera. De même, il a justement apprécié à quel point la volonté de restaurer un certain « ordre » recueillait un écho chez certains dirigeants social -démocrates (à commencer par S. Royal) et les appétits féroces de pouvoir qui existaient chez eux, permettant certains débauchages. Sur ce plan de la connaissance du terrain, il joue en première division, tandis que nous ne sommes qu’en deuxième, il vaut mieux le reconnaître d’emblée pour mesurer les efforts à faire.

Autre constat, déjà mentionné, la faiblesse de la conscience de classe dans les couches populaires, chez les ouvriers, les employés, mais que l’on ne doit pas interpréter comme un soutien à l’ordre existant. Le désir de rupture lié à des situations de plus en plus intolérables reste très vif, mais il est dévoyé pour l’instant.

Dans le net affaiblissement de nos capacités de lutte idéologique, tout ne dépend pas de nous (discours médiatique néolibéral quasi-totalitaire, pilonnage sur les horreurs du « communisme », etc.) Mais il n’y a pas que cela. A l’inverse de Sarkosy, une bonne part des cadres du parti donne l’impression de ne plus croire à la bataille des idées, ni que la qualité de celles-ci, leur adéquation au réel, les capacités d’innovation, de propositions nouvelles sont essentielles pour gagner les batailles politiques. Certains ne croient peut être plus à la possibilité de dépasser le capitalisme, mais alors il faut le dire clairement et ne pas se cacher derrière des faux semblants. Mais que penser de l’inertie relative des autres ? Une lutte idéologique d’envergure, cela s’organise (sélection des thèmes, groupes de travail, collaborations extérieures, suivi des travaux, diffusion et discussion à l’intérieur et à l’extérieur). Cela concerne divers champs culturels, car il faut aussi lutter contre la marchandisation des activités culturelles, artistiques, contre l’idée de l’argent comme valeur sociétale dominante, pour au contraire former des citoyens, des êtres humains capables de penser par eux-mêmes, d’innover.

Depuis 1989, un peu écrasés par le pilonnage idéologique néolibéral, semblables à un boxeur acculé dans les cordes, nous ne n’avons que peu répliqué. Il faut reprendre l’offensive. Mais quels axes de lutte idéologique privilégier ? Rétablir certaines vérités historiques sur la Révolution d’Octobre qui ne peut se réduire au stalinisme (formidable émancipation culturelle, appui à la décolonisation qui aurait sans cela été beaucoup plus sanglante, origine réelle du stalinisme (modèle de pouvoir tsariste)) ? Je ne crois pas, car la formidable machine médiatique que nous en avons en face aurait tôt fait de travestir notre position en nostalgie de la défunte URSS, etc. Par contre, je crois beaucoup plus à des luttes idéologiques axées sur « l’actualisation » des idéaux communistes et de notre positionnement de classe.

a) Actualisation des idéaux communistes

Elle permettrait d’envoyer dans le fossé le pilonnage « communisme, musée des horreurs », tout en restituant la capacité mobilisatrice initiale des idéaux communistes.

Nous pourrions par exemple repartir de « A chacun selon son travail » et « A chacun selon ses besoins » en les déclinant en une série de droits concrets : Pour le premier, droit au travail et au plein emploi, à temps complet sur demande du salarié, droit à un salaire décent (voir plus loin) correspondant à une échelle de qualifications démocratiquement décidée (dirigeants salariés inclus), droit à décider de l’affectation des richesses créées par le travail ; Pour le second, droit au maintien de son revenu en cas de perte d’emploi, de temps partiel imposé, de cessation de CDD, de formation (sécurité emploi-formation), droit à une retraite décente, au minimum équivalente au SMIC, quels qu’aient été les aléas de carrière (en particulier pour les femmes). Par ailleurs, s’il ne me paraît pas souhaitable de reprendre telle quelle la formule du « dépérissement de l’Etat », nous devrions activer avec plus de force, en opposition aux conceptions monarchiques actuelles, les conceptions de contrôle citoyen des pouvoirs, des modes d’élaboration ascendants des décisions, les conceptions autogestionnaires de la gestion des entreprises. Nous devrions même faire avancer l’idée d’une conception autogestionnaire globale des luttes pour le dépassement du capitalisme.

b) Actualisation du « positionnement de classe »

Etant donné les constats faits ci-dessus, notamment à propos de la faiblesse de la conscience de classe dans les couches populaires, essayer de restaurer cette dernière est un impératif. Pour cela, il me semble qu’il faut permettre aux gens d’identifier beaucoup plus concrètement l’adversaire de classe essentiel, la grande bourgeoisie et la manière dont elle nuit concrètement aux intérêts d’une large majorité de français. A cet effet, il faut sortir du piège idéologique qui consiste à transformer l’adversaire en entités abstraites : multinationales, grandes entreprises, marchés financiers, fonds d’investissement, piège dans lequel toute la gauche tombe et souvent nous-mêmes. Les rapports d’exploitation sont des rapports entre individus, non entre des entités abstraites.

Le noyau dirigeant d’une multinationale, c’est 100 à 200 personnes, membres de ou affiliées à la grande bourgeoisie, nationale ou internationale. Les centaines de milliers de salariés de ces groupes, les systèmes productifs internationaux qu’ils incluent, pourraient tout à fait opérer au profit du développement humain. Si la grande bourgeoisie, française ou internationale, ne se sentant plus menacée, n’hésite plus à étaler ses richesses, c’est à nous, avec une pédagogie renouvelée, à rappeler un certain nombre de « fondamentaux », à savoir le lien direct entre opulence des uns et misère des autres, le fait que « seul le travail crée des richesses » (Ibn Khaldoun, 1332-1406, et Marx, évidemment), le déplacement du curseur dans le partage des richesses entre travail et capital comme cause essentielle de la mal vie de la majorité des français, la légitimité fondamentale du fait que ceux qui créent les richesses doivent décider de leur affectation. Il ne s’agit pas seulement de mettre en cause de manière offensive des appareils politiques (ce que nous savons faire), mais de s’adresser, de manière différenciée, aux diverses catégories sociales dont la politique du capital mondialisé lèse de plus en plus les intérêts, mais selon des mécanismes variés et distincts que nous devons leur donner à voir.

2) Réflexions sur la stratégie de dépassement du capitalisme

Celles-ci porteront sur le « cœur » de la stratégie, ses nécessaires dimensions internationales, sur un PCF et un rassemblement capables de la porter, sur les conditions de participation à des gouvernements d’alliance en phase intermédiaire sur des suggestions de stratégie médiatique.

A) Le « cœur » de la stratégie

L’application de l’ensemble des mesures contenues dans le programme de MG Buffet aurait constitué, en fait, l’engagement d’un processus de dépassement du capitalisme. Il est nécessaire de continuer à disposer d’un document de ce type, car il répond aux attentes de nombre de catégories sociales, associations, regroupements de luttes divers. Cependant, je ne crois pas que l’on puisse mener une stratégie politique offensive et efficace sur un aussi grand nombre de mesures. Il faut au contraire se concentrer sur quelques points clefs, minutieusement choisis comme correspondant aux aspirations les plus profondes, les plus sensibles du peuple français. Par ailleurs, ces propositions essentielles doivent être de nature à entraîner une rupture structurelle et durable, si possible irréversible dans le rapport de forces global au détriment de la logique de rentabilité financière maximale de la grande bourgeoisie et au profit de la logique de satisfaction des besoins humains. Or, qu’est-ce qui domine chez la grande majorité des français ? L’angoisse de perdre son emploi (50 % des salariés ont peur de devenir SDF, angoisse présente aussi chez nombre d’ingénieurs et cadres, mais dissimulée) ou celle de ne pouvoir trouver ou retrouver un emploi « normal » (jeunes, chômeurs, précaires en tous genres) ; l’aspiration à une vie moins dure (salaires insuffisants, précarité, etc.). Le « cœur » de notre stratégie doit donc, prioritairement, répondre à cela. A savoir 1) La garantie de disposer d’un emploi stable, d’un niveau correspondant à sa qualification, dans la région où l’on a décidé de vivre (mobilité à l’initiative du salarié par incitations suffisantes), à temps complet sur demande du salarié.

2) La garantie de disposer d’un niveau de salaire correspondant à une hiérarchie de qualifications démocratiquement établie, et qui, même dans ses niveaux les plus bas, permette une vie normale pour soi-même et sa famille (se loger, se nourrir, se vêtir, se distraire et se cultiver, partir en vacances), 3) Disposer d’une garantie de maintien de revenu dans les éventuelles phases de transition (changement d’emploi, formation). Utopie que ces propositions ? Pas du tout. De grandes entreprises françaises (EDF, GDF, Elf Aquitaine) ont assumé, en interne, de telles garanties pendant des décennies, sans que cela entrave leur réussite économique ou internationale. A l’heure actuelle, de très nombreuses entreprises françaises ont parfaitement les moyens de les assumer, pour peu que reculent en leur sein les critères de rentabilité financière maximale.

Mais pour cela, il ne suffira pas d’interdire les licenciements, comme le propose la LCR, il faudra porter le fer au cœur de la gestion des entreprises, notamment des plus importantes, et des décisions d’affectation des richesses créées par celles-ci. Ce sera une bataille acharnée, nous ne devons pas l’ignorer, ni le laisser ignorer au peuple français. Or, nous avons sérieusement reculé sur ces questions où nous avons de graves déficiences historiques. Après 1968, nous n’avons pas correctement analysé les aspirations de participation à la gestion manifestées par le personnel de diverses grandes entreprises (cf. chez Elf Aquitaine à Pau, livre blanc de la CGC réclamant l’élection des directions par les salariés (sous les sarcasmes du Président Guillaumat et aussi malheureusement les nôtres - mea culpa), instauration pendant 6 mois de réunions mensuelles Direction- Ingénieurs et cadres, puis ingénieurs et cadres- employés, techniciens, ouvriers pour discuter de la politique de l’entreprise), obsédés que nous étions par l’idée d’un changement au sommet de l’Etat.

Les quelques réflexions internes sur la participation des salariés à la gestion ont été enterrées en 1981 par notre ralliement de fait à la conception technocratique de gestion des nationalisations du PS. Pire, après 1986, là aussi, nous avons jeté le bébé avec l’eau du bain en abandonnant l’idée de nationalisations étendues, alors même que « l’appropriation collective (non étatique) des grands moyens de production » demeure forcément au cœur de tout processus de transformation sociale global. A l’heure actuelle, nous ne revendiquons que la nationalisation de l’énergie et de l’eau et nous sommes toujours dans les conceptions technocratiques de gestion (cf. notre proposition récente en matière de politique industrielle de création d’une « Agence de gestion des participations publiques » (plus technocratique que cela, tu meurs). Devant ces déficiences, je me suis efforcé au cours des dernières années de formuler diverses propositions, dont je dois reconnaître qu’elles n’ont eu pratiquement que très peu d’échos (problème de l‘absence d’intérêt pour les idées nouvelles ?).

Je les reformule ci-après, très brièvement (notes spécifiques disponibles sur simple demande), car je les crois toujours nécessaires, sinon suffisantes, pour essayer d’atteindre les objectifs du « cœur » de stratégie :

 1) Nouvelle politique industrielle, fondée sur la recherche et l’innovation, définie branche par branche, dans un processus d’élaboration impliquant chaque salarié, avec des aller- retours entre le niveau national (commission d’élaboration intégrant experts, chercheurs, syndicalistes, hauts fonctionnaires) et le niveau entreprises (Assemblées générales, commissions élues par les salariés), visant au développement de l’emploi, à adapter les systèmes productifs aux nouvelles contraintes planétaires (énergie, réchauffement climatique, économie des ressources naturelles et recyclage), activement promue économiquement par l’Etat. Objectif global : un plein emploi réel.

 2) Nouveaux droits des salariés dans les instances de décision de toutes les entreprises significatives (500, 1000 salariés ?) avec 30 % des droits de vote dans les entreprises privées, 40 % dans les entreprises à participation publique, avec majorité salariés+participation publique dans les entreprises jugées stratégiques.

 3) Nouveaux outils financiers de gestion de l’épargne salariale, national et régionaux, gérés par des représentants élus des salariés, finançant le développement de l’emploi et pouvant, eux aussi, prendre des participations dans les entreprises.

 4) Nouvelle régulation du commerce international favorable au développement de l’emploi, à faire avancer grâce à des luttes nationales, européennes et internationales. Contrôle des investissements étrangers avec autorisations réservées préférentiellement à ceux créateurs nets d’emploi et apporteurs de technologies avancées.

 5) Maintien du revenu en phase de transition, à financer par les entreprises, individuellement ou collectivement (sécurité emploi-formation dans son rôle de bouclage du système). B) Les nécessaires dimensions internationales de cette stratégie Au moins deux raisons importantes militent pour une forte prise en compte des questions internationales dans toute stratégie de dépassement du capitalisme. D’une part, il y a une série d’urgences planétaires où l’on retrouve l’influence négative de la logique du capital néolibéral mondialisé comme obstacle aux solutions nécessaires. Citons le sous-développement et la mal vie de milliards d’êtres humains, la crise énergétique, le réchauffement climatique et les atteintes à l’environnement naturel, la logique impérialiste de règlement des conflits par des guerres. Une fraction importante de la population française, la jeunesse notamment, ressent ces menaces pour l’avenir de l’humanité et peut comprendre, sur ces questions, la nécessité de dépasser la logique de la rentabilité financière au profit de celle du développement humain. D’autre part, nous ne sommes plus en 1981, l’activité du capital est largement mondialisée. On peut s’attendre à ce que les autres classes dirigeantes occidentales prêtent main forte à leur homologue française pour qu’elle puisse résister à cette mise en cause de sa domination A nous de constituer un rapport de forces politique international suffisant pour contrebalancer cette résistance en promouvant les stratégies de dépassement du capitalisme à l’échelle européenne (rôle possible du PGE) et à l’échelle internationale (constitution d’une « alliance progressiste », basée sur une « charte progressiste » exigeante, regroupant tous les mouvements progressistes s’assignant pour but de « dépasser le capitalisme »). Nous avons des propositions novatrices, qui ne peuvent être détaillées ici afin de ne pas alourdir la présente note, déjà dense, et qui concernent :

 Le développement des pays du « Sud » (nouvelle conception du développement, rôle renforcé des institutions internationales (« Contrats de développement »), etc. ;

 La réforme en profondeur de l’ONU (démocratisation mettant fin au rôle exorbitant du Conseil de Sécurité, souveraineté de l’ONU primant celle des Etats sur les questions touchant à l’avenir de l’humanité, sanctions réelles au non-respect des décisions de l’ONU) ;

 De nouvelles régulations du commerce international en faveur de l’emploi (nouvelle finalités de l’OMC : aider au développement diversifié du « Sud », plein emploi au « Nord » comme au « Sud », rattrapage des salaires du « Nord » par ceux du « Sud », relocalisation des systèmes productifs près de leurs marchés, etc.)

 Des propositions planétaires pour faire face à la crise énergétique et au réchauffement climatique (coopération internationale avec création d’une « Organisation internationale de l’énergie » (OIE), d’un « Fond mondial de l’énergie » finançant « le droit à l’énergie « propre » des pays du « Sud », sanctions effectives à des engagements de réduction des émissions de CO2 rendus obligatoires, extension des pouvoirs de l’AIEA en matière de contrôle de la sûreté du nucléaire civil, etc.)

 Des propositions pour relancer le désarmement, nucléaire en particulier, et bannir effectivement les guerres comme mode de traitement des conflits.

Ces thèmes devraient être débattus et intégrés aux stratégies de dépassement du capitalisme, tant au niveau national, européen qu’international.

C) Un PCF et un rassemblement capables de porter cette stratégie de dépassement

La préparation du prochain Congrès va être une période d’intenses débats, dans lequel tous les efforts devront être faits pour y entraîner le maximum de communistes. En effet, ceux-ci sont des « animaux politiques ». Pour qu’ils se remettent en mouvement, qu’ils prennent à nouveau des contacts autour d’eux, il faut qu’ils aient un bon projet politique à « vendre ». Une fois la stratégie définie, il faudra poursuivre les efforts pour que tous les adhérents du PCF en aient une bonne maîtrise, ce qui impliquera une reprise des efforts d’éducation et de formation, en particulier sur les questions internationales dont l’importance a cru fortement.

Mais pour que cette stratégie réussisse, il faut aussi que se constitue le rassemblement politique le plus large possible pour la porter. Or, à l’heure actuelle, on est plutôt devant le trop plein des diverses conceptions de « rénovation », de « recomposition », de « refondation » de la « gauche ».

Enumérons :

1) Schéma « à l’italienne », rassemblement autour d’un PS « modernisé », alliance avec le centre droit, ligne social-libérale (position S. Royal, Strauss Kahn ?) ;

2) Proposition Emmanuelli d’un « grand parti de gauche », autour du PS, absorbant le PCF, le maximum de la gauche anti – libérale (sauf LO et LCR ?), mais à dominante social-démocrate ;

3) Conception J.C. Mélanchon avec échos au PCF : si le schéma 1) se réalise, constitution de l’équivalent du « Linke » allemand, par scission de l’aile gauche du PS ;

4) Transformation du PCF lui-même par abandon de la référence communiste, en allant vers la constitution d’une aile gauche du PS, intégrée ou non à ce dernier ;

5) Constitution d’un parti de la gauche anti – libérale, excluant apparemment le PCF (proposition Besancenot récente ?) Aucune des stratégies listées ci-dessus ne me paraît acceptable du point de vue d’une stratégie de dépassement du capitalisme, soit parce qu’elles impliquent un abandon de fait de toute ambition de transformation globale de la société, soit parce qu’elles s’en tiennent à une conception trop étroite du rassemblement nécessaire pour y parvenir. Par ailleurs, il s’agit de constructions émanant du sommet d’appareils politiques, alors que le rassemblement devrait s’édifier en bas, dans l’action commune et les débats, au plus près de l’ensemble de l’électorat de gauche.

En particulier, il ne peut être question de renoncer à entraîner l’ensemble de l’électorat socialiste dans ce rassemblement, ce qui est tout à fait envisageable (voir le non majoritaire de cet électorat au referendum européen et son comportement unitaire renforcé) et de prêter la main d’une manière quelconque à une scission du PS (opération du type « Linke » allemand) qui serait à terme tout à fait contreproductive. Propositions :

1)Annoncer dès que possible que notre prochain Congrès débattra d’une stratégie de dépassement du capitalisme et en dévoiler si possible quelques grandes lignes (cœur de stratégie) ainsi que notre conception du rassemblement le plus large possible pour la porter ;

2) Lancer l’idée de « Comités de coordination de la gauche pour la riposte et l’alternative » (CGRA), à vocation plus large, plus populaire que les CUAL, si possible au niveau des quartiers et incluant des membres de sensibilité socialiste. Toute la gauche doit y apprendre à travailler, à débattre ensemble, en se débarrassant de ses préjugés historiques (y compris nous-mêmes).

D) Participation à des gouvernements d’alliance en phase intermédiaire Il y a deux bonnes raisons de se préoccuper dès maintenant de ce problème. La première est que les mesures Sarkosy vont aggraver la situation déjà insupportable d’un grand nombre de français et que nous pouvons déboucher par ailleurs dans une grave crise économique mondiale sans préavis. La situation politique peut donc se modifier très rapidement. La deuxième est qu’il vaut mieux discuter d’un tel problème « à froid », sans la pression de l’opinion publique et de nos partenaires éventuels. Il n’y a évidemment pas de doutes quant à notre participation à des gouvernements d’alliance dans l’hypothèse où sont réunies les conditions d’un rassemblement nettement majoritaire et d’un objectif élevé correspondant au « cœur » de notre stratégie, situation dans laquelle nous devrions pleinement participer en revendiquant même les ministères-clefs pour mettre en œuvre le dit « cœur » de stratégie, à savoir le ministère de l’Industrie et celui du Travail. Par contre, quand ces conditions ne sont pas réunies, mon opinion est tranchée, il ne faut plus participer, vu les ardoises politiques que nous avons payées à ce titre, mais nous en tenir à un soutien sans participation, conditionné à l’adoption d’un certain nombre de mesures positives pour les gens, clairement définies au préalable. Faute d’adoption de ces mesures, abstention, et après une claire mise en demeure, si le dérapage continue, retrait de soutien. Tout ceci devra être clairement annoncé à l’avance.

E) Suggestions sur notre présence médiatique

 Les medias poussent fortement à la focalisation de la représentation d’un courant politique sur une seule personne, le responsable national. Seule dérogation admise, le ou le(s) porte-parole(s). Or, indépendamment de la capacité du responsable national à s’adresser à tous les français, de manière offensive, avec une bonne maîtrise des dossiers, en avançant des idées nouvelles, nous avons à développer des discours spécifiques :

a) en direction des couches populaires avec un style particulier, arguments simples et directs, verve et gouaille populaire (style Marchais),

b) en direction de la jeunesse, en collant à sa sensibilité, sa vision du monde, et, en particulier, en direction de la jeunesse d’origine immigrée, particulièrement discriminée, que nous devons réintégrer dans nos luttes en respectant sa spécificité, son identité culturelle. Une seule personne ne peut assumer tout cela. Aussi je fais la suggestion de nommer deux secrétaires nationaux adjoints, jeunes, particulièrement aptes à assumer les discours spécifiques de type a) et b), déchargeant également en partie le ou la secrétaire national(e) d’une accumulation de tâches inhumaine.

 Autre suggestion, utiliser pleinement les potentialités internet en lançant un magazine internet (bimensuel) comportant une partie nationale (quelques articles particulièrement attractifs, novateurs) et une partie départementale (information sur tous les événements politiques progressistes significatifs (pas seulement les nôtres). Objectif à terme : toucher une grande majorité de militants et d’électeurs de gauche départementaux en collectant assidument leurs e-mails.

Conclusion

Tout ne dépend pas de nous, mais bien des choses dépendent de notre capacité à débattre largement, en interne et autour de nous, avec les militants et électeurs de gauche, en les écoutant, sans leur asséner nos « vérités », mais sans jamais lâcher le drapeau du rassemblement le plus large et de la nécessité de « dépasser le capitalisme ».



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Bellaciao
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