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DE LA REVOLTE ANTILLAISE DE 2009 A LA REVOLTE DES GILETS JAUNES DE 2018
samedi 12 janvier 2019 - 23h09 - Signaler aux modérateurs

Les brumes de la forêt un samedi matin...Au loin, à un carrefour, des Gilets Jaunes... Le froid. Dans un mois nous serons en février. Des images ensoleillées d’une autre révolte me reviennent, ceux d’un autre mois de février, celui de 2009 dans les Antilles.

Mais avec qui partager ici tous ces souvenirs ? S’il s’agit d’expériences passées personne n’écoute personne. On croit tout savoir, avoir tout découvert, surpris néanmoins de n’avoir pas pu convaincre le flic à qui on ouvrait les bras et encore plus désolé de prendre l’inévitable coup de matraque.

I.Un matin de février 2009.

Pourquoi et quand éclate une révolte populaire ? Pour les élites remises en question, tout comme pour celui qui est envahi par la sensation étrange de l’émeute, c’est un mystère. Y a t-il eu un complot ourdi de longue main ? Qui sont les instigateurs ? Quelles sont la vraies causes ?

L’auteur de ces lignes, séditieux de nature, a vécu mai-juin 68 du début à la fin, tout autant que la révolte antillaise de février-mars 2009 et aujourd’hui le mouvement des Gilets Jaunes. Et il ne peut répondre vraiment à ces questions. Bien des hypothèses ne pourront être prises en considération. Compte tenu du contexte, chaque situation est différente. Du côté des insurgés, comme du côté du « Parti de l’Ordre »,s’il y avait des « recettes », on saurait à quoi s’en tenir et tout serait tellement plus simple !

En Martinique, pendant plusieurs semaines, les délégations d’une intersyndicale, avaient parcouru l’île pour dénoncer les injustices sociales, la faiblesse du pouvoir d’achât, la cherté de la vie. En Guadeloupe auparavant, depuis un certain temps, la révolte infusait, se développait autour d’un syndicat de combat l’UGTG et du « Lyannaj con profitasyon » (1).

Mais quand le « 5 févriyé » tout s’arrête en Martinique, que de gigantesques défilés s’ébranlent, que tous les commerces ont été forcées de tirer leurs rideaux, on s’aperçoit que l’objet principal du mécontentement est la cherté de la vie. Et la cible des manifestants est donc les prix pratiqués par les grandes surfaces, dans les zones commerciales, dont le blocus s’organise. Plus que la grève, ce blocus sera ici l’arme des insurgés.

Bien sûr, nous demandions aussi une augmentation des bas salaires, du SMIC et la baisse des prix des services, du carburant, de la téléphonie, de l’électricité. ...

Prix baissés !

Que le creyol me manque aujourd’hui pour reprendre ces chants qui répertoriaient nos revendications !

Le bras de fer... Presque plus rien à manger.

Notre combat dura 38 jours . Un peu moins longtemps qu’en Guadeloupe, réputée plus combattive. Mais il se termina par une victoire. Grace au nouveau RSTA (2)Les bas salaires augmentaient de 80 à 100 euros, les prix étaient sous contrôle en accord avec la Préfecture (3), d’autres acquis qu’il serait trop long à énumérer ici la constituaient. Bien sûr, quelques mois plus tard tous ces avantages étaient amenuisés, réduits, annulés. Mais les plus conscients d’entre nous savions que c’était la loi du genre : tant que le capitalisme tenait debout, revenchard, il nous reprendrait d’une main ce qu’il nous avait donné de l’autre.

Il aurait fallu s’engager un peu plus dans la sédition et s’emparer des leviers de l’économie locale par une autogestion généralisée et la Démocratie Directe.

Sarkozy, qui avait laissé cette fois, les patrons face aux syndicats (4), avait fait, comme c’est d’usage la promesse de la concertation. Après avoir réuni les élus antillais, le personnel politique ultramarin déconsidéré, craintif, à Cayenne en juillet, il annonçait la réunion d’ « Etats Généraux de l’Outre-mer » puis un référendum.

Ce fut un capharnaum dont bien sûr rien ne subsiste . Mais on tenta ainsi d’ « amuser la galerie » comme tente de le faire aujourd’hui le Président Macron et son « grand débat national ».

II. Un après-midi de novembre 2018.

Mieux qu’en 2009 dans les Antilles, en 2018, en France internet fut un outil efficace pour réunir rapidement, à partir d’une pétition, des dizaines de milliers de Gilets Jaunes. Mais contrairement aux Antilles ce ne fut pas les syndicats qui eurent la main. Quant aux « politiques » on avait compris dès avant que personne n’en voulaient.

Mais la France, depuis assez longtemps, subissait l’influence de l’extrème-droite que les médias mettaient depuis longtemps régulièrement en scène pour faire le buzz. D’abord Le Pen père puis la fille. Collard plus que Mélanchon. Les formules creuses de « Patrie », de « France aux Français »... l’incapacité de la gauche se ralliant finalement au libéralisme , tout cela avait subtilement embrouillé bien des esprits. Et l’on arbora fièrement non pas le drapeau rouge mais l’étendard tricolore, vague évocation de la Révolution Française, mais aussi emblème des Versaillais (5).

Certaines revendications, minoritaires, fleurent donc encore le caca brun. Le RIC lui-même était issu du projet lepeniste (6). Rien d’étonnant après tout dans un pays où le score des populistes aux élections se situe audessus des 20%. L’ « apolitisme » d’un bon nombre s’arrête là. Et ils ne comprendront la nature du Rassemblement Nationale, parti aussi « corruptible » que les autres, que lorsqu’il sera au Pouvoir et qu’ils en auront senti la trique.

En Martinique il n’y avait pas de place pour les fascistes et le père Le Pen, dont l’avion, attendu par les manifestants, ne put jamais y atterrir.

Mais dans l’ensemble les Gilets Jaunes, même s’ils ont été encouragés par le gouvernement populiste italien, ne constituent pas un rassemblement fasciste et leurs principales revendications (pouvoir d’achat, justice fiscale...) ont clairement un caractère de classe.

Par rapport à la révolte antillaise, qui s’était déjà affranchie des « politiques », celle des Gilets Jaunes, dansant sur la crête populiste, s’est débarrassée des deux, et des « politiques » et des syndicalistes (7).

En mettant en avant la Démocratie Directe, ils ouvrent la porte à une nouvelle conception de la vie sociale, ce qui, malgré un état d’esprit alors bien plus combattif qu’en métropole, n’était pas clairement apparu dans les Antilles où l’on s’en tenait encore aux « majordomes » (8).

C’est objectivement un grand pas en avant vers la Révolution où néanmoins, en chemin, dans la lutte, tout peut basculer dans un sens ou dans un autre.

Ce combat social, en France, fera date, comme celui des Antilles (9), trop souvent occulté.

Notes

(1) UGTG – Union Générale des Travailleurs de la Guadeloupe – syndicat de combat dont le leader était Elie Domota. « Lyannaj con profitasyon » association informelle regroupant les forces vives de la Guadeloupe, depuis les salariés, les associations,jusqu’aux petits patrons.

(2) RSTA - Revenu Supplémentaire Temporaire d’Activité

« Conditions d’attribution du RSTA D’après le décret no 2009-602 du 27 mai 2009, il existe quatre conditions d’éligibilité :

1. Être salarié et percevoir une rémunération brute inférieure à 1,4 SMIC mensuel (soit 1 911,04 euros brut par mois à compter du 1er janvier 20111) ;

2. Exercer son activité professionnelle dans un des quatre DOM (Guadeloupe, Guyane, Martinique, La Réunion) ou des trois COM concernés (Saint-Barthélemy, Saint-Martin, Saint-Pierre-et-Miquelon) ;

3. Être français, ou ressortissant d’un État partie à l’Espace économique européen, ou suisse, ou titulaire d’un titre de séjour autorisant à travailler ;

4. Être titulaire d’un contrat de travail d’une durée égale ou supérieure à un mois. »

(3) Des commisions de contrôle des prix organisées par les syndicats parcouraient les grandes surfaces. Ce qui m’exaspérait le plus c’était la « publicité mensongère ». Ainsi, sans avertissement, on ne trouvait plus le produit mis en promotion. Normalement on est alors en droit de prendre le produit le plus voisin et de l’acquérir dans les mêmes conditions que la promotion... Pour ma part je me contentais de terroriser les chefs de rayon en menaçant alors d’une « réquisition préfectorale »... Lesdites grandes surfaces s’en sont très bien remises, récupérant les revendications en affirmant « faire encore moins cher »...

(4) D’habitude, lors des conflits sociaux outre mers, c’était finalement les « politiques » qui s’en mêlaient et non pas les syndicats. Mais dans un premier temps Sarkozy avait voulu rester fidèle au libéralisme qui l’animait et avait donc voulu laisser face à face syndicats et patronat. Celui-ci s’en trouvait décontenancé, ignorant presque tout des négociations patrons-salariés, orphelin d’un Etat qui le laissait se démmerder tout seul... Quant aux syndicats, s’ils étaient dans l’ensemble plus combattifs qu’en métropole, ils n’allaient pas jusqu’à réclamer « la socialisation des moyens de production » comme cela était encore néanmoins mentionné dans leurs statuts...

(5) Le drapeau tricolore, déjà contesté en 1848, devint en 1871 l’emblème de rassemblement des « Versaillais » c’est-à-dire celui d’Adolphe Thiers et de l’assemblée conservatrice réunie à Versailles, combattant la Commune de Paris.

(6) Si les populistes disent que le ciel est bleu, que le capitalisme c’est pas beau, ce n’est là-dessus qu’on se querellera. Même chose pour le RIC qui en lui même n’est pas une mauvaise idée. Tout dépend du contexte, de l’organisation, des organisateurs et de leurs buts avoués ou inavoués...

(7) Les premiers syndicalistes se réclamaient de la Démocratie Directe. Mais aujourd’hui les cadres syndicaux s’en méfient, et il faut s’en remettre au GP (gentil permanent, souvent trés dévoué par ailleurs)... Pour ce que les syndicats nous rapportent, c’est vrai que l’on a envie de passer à autre chose d’un peu plus radical et efficace.

(8) Les « majordomes » étaient des personnes âgées, influentes et respectées qui régissaient les « rue-casa-nègres » (quartier des esclaves). Ce sont eux qui décidèrent la révolte de 1848, peu avant l’arrivée de Scholcher et du décret d’abolition de l’esclavage. On continua à nommer ainsi les « grandes personnes » influentes et certains « vénérables » syndicalistes...

(9) Lire « Matinik Doubout », 6 euros – Alternative Libertaire – BP 295 – 75921 Paris Cédex 19. www.alternativelibertaire.org



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