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Nino, une adolescence imaginaire de Nino Ferrer (film)

lundi 23 avril 2012, par Bellaciao

Interview de Thomas Bardinet, réalisateur de Nino, une adolescence imaginaire de Nino Ferrer

Rêverie poétique autour des amours adolescentes d’un futur artiste, est de ces films que l’on garde en mémoire. TLC a rencontré Thomas Bardinet, un cinéaste libre et sensible. Sortie le 25 avril 2012.

http://www.ninolefilm.com

Dans votre film, le rapport au temps est merveilleusement restitué : comme si ce qui pouvait advenir était toujours déjà passé, comme si l’amour naissant était déjà vécu sur le mode de la perte ?
Thomas Bardinet  : Oui, le film est fondé sur des décalages. Le premier décalage tient à ce que mon regard sur les adolescents est celui d’un homme adulte, qui est donc forcément éloigné de cette époque. Et, dans le même temps, quelques objets permettent de s’y replonger. Le film montre Nino adolescent : mais la voix que l’on entend, dans les passages chantés, est celle du vrai Nino Ferrer, à l’âge adulte. C’est le corps adolescent qui supporte cette voix d’un autre âge et, qui, pour nous qui connaissons la vie du chanteur, est également la voix d’un disparu. Comme si le jeune Nino, futur poète, anticipait la disparition des choses…

Nino, c’est Nino Ferrer, excellent chanteur un peu méconnu aujourd’hui, mais c’est aussi un adolescent comme un autre ?
Thomas Bardinet  : Très sensible, Nino parvient à capter des signes. A certains égards, c’est un personnage exceptionnel, une figure du poète, mais c’est aussi un adolescent avec quelque chose d’assez banal : aimer quelqu’un d’inaccessible et mépriser quelqu’un qui vous aime, c’est une expérience partagée par presque tout le monde.

Il y a cette belle idée du regret de choses qui ne sont pas encore arrivées.
Thomas Bardinet : C’est vrai, il y avait chez Nino Ferrer un fond de tristesse, une mélancolie très tenace. La chanson qui constitue le film rouge du film, « L’arbre noir », est vraiment belle, marquante. J’ai voulu lui donner corps, la faire vivre à travers ce film. Nino Ferrer avait très envie d’être aimé, d’avoir du succès, mais il regrettait aussi de n’être connu que pour ses grands tubes, qui éclipsaient le reste de ses « albums-concepts ». Il aurait pu rester sciemment à la marge, comme le fait un Gérard Manset… Mais, dans la carrière de Nino Ferrer, son physique a aussi joué un rôle…

Comment vous est venue l’idée d’un film sur Nino Ferrer ?
Thomas Bardinet : L’idée s’est précisée en cours d’écriture. Au départ, il n’était pas question de Nino Ferrer. Puis, cela s’est imposé, en particulier avec l’inspiration suscitée par « L’arbre noir ». Dans une chanson, dans un film, on met beaucoup de soi, il y a quelque chose qui échappe à son créateur. J’aime beaucoup cette idée que l’objet échappe et qu’il dit plus de choses sur vous que ce que vous pensiez. Une chanson comme « Le temps des cerises », par exemple, a plusieurs vies, elle est devenue une chanson de la Commune. Pour une chanson, c’est une très belle récompense.

Bien loin du biopic, votre film est plutôt une rêverie, une évocation, autour de « L’arbre noir » ?
Thomas Bardinet : Oui, c’est une rêverie, une fantaisie. Plusieurs niveaux de réalité s’y mêlent : le temps de l’adolescence, le jeu théâtral, la vérité, le mensonge et les masques… Intégrer l’univers du théâtre dans le film, c’est venu aussi un peu par hasard : il se trouve que les quatre jeunes acteurs que j’ai choisis appartenaient à une même troupe de théâtre, qui jouait cette pièce de Goldoni, Arlequin serviteur de deux maîtres, une pièce très compliquée, où l’on passe son temps à mentir. Les adolescents sont souvent extrêmement sincères et en représentation permanente. Pour moi, d’ailleurs, l’adolescence, je l’ai vécue comme ça : avec l’impression de porter un masque…

Le personnage de Nathalie est très marquant
Thomas Bardinet : Le personnage de Nathalie, je le portais depuis près de vingt ans. Elle ressemble à une jeune fille que j’ai connue et dont je voulais parler. C’est un personnage entier, plein de franchise, qui dit ce qu’elle ressent directement, face caméra. Nathalie, avec son côté très enfantin, pense que les serments de l’enfance doivent être tenus. J’ai choisi deux prénoms proches, presque siamois, Nathalie et Natacha, pour que cela sonne comme un jeu.

On voit très peu d’adultes dans le film, excepté le personnage assez grotesque de l’imprésario.
Thomas Bardinet : Oui, dans mes précédents films, la figure du père était essentielle. Ici, pendant les grandes vacances, les parents s’effacent, ce sont les adolescents qui prennent le pouvoir. Il y a comme un basculement, qui leur permet quelques brèves semaines d’échapper à la chape de plomb des parents. Quant au personnage de l’imprésario, oui, c’est un petit jeu sur le métier… Ce personnage introduit un soupçon d’ironie, un regard adulte, qui rend peut-être les choses un peu plus tristes…

La nature est très présente…
Thomas Bardinet : J’aime filmer la nature, les espaces verts, les forêts. Le tournage a eu lieu dans la région de Bordeaux. Il y a quelque chose de corporel dans le rapport à la nature, aux éléments. Pour moi, les vacances sont associées à des sensations physiques très vives.

Vous filmez très joliment le vélo…
Thomas Bardinet : J’adore le vélo, c’est à mes yeux un objet très cousin du cinéma. Cette roue qui tourne, ce côté artisanal, simple, libre, et cette idée d’un équilibre à tenir ! Récemment, Le Gamin au vélo m’a d’ailleurs réconcilié avec les frères Dardenne, c’est vraiment un très beau film.

Vous ne cherchez pas à filmer l’adolescence sur un mode naturaliste et, en même temps, on ressent directement quelque chose de très vrai
Thomas Bardinet : Oui, je ne voulais pas filmer de manière naturaliste, platement réaliste. J’aime laisser au spectateur un espace d’imagination. En fait, cela fait vingt ans que je cherchais à trouver ce style ! Aujourd’hui, le cinéma est très friand d’effets de vérité. Mais, la vérité, qu’est-ce que c’est au juste ? Je me fiche complètement de prêter le flanc au ridicule pour certaines personnes. Il y a des gens pour ricaner devant des films d’Eric Rohmer… J’aime infiniment Rohmer et je tends vers ce cinéma-là. De même, j’aime beaucoup John Ford, qui assume merveilleusement la simplicité des sentiments, la force symbolique des images… Les ellipses chez Lubitsch me fascinent aussi… J’aurais aimé écrire une thèse sur l’art de l’ellipse au cinéma ! C’est impressionnant, dans les grands films, de voir ce que les cinéastes, précisément, ne nous donnent pas… Dans l’économie, dans ce qu’ils nous obligent à y mettre de nous-mêmes, il y a quelque chose de magnifique.

http://toutelaculture.com/2012/04/interview-de-thomas-bardinet-realisateur-de-nino-une-adolescence-imaginaire-de-nino-ferrer/

Messages

  • Thomas Bardinet – "Nino, une adolescence imaginaire de Nino Ferrer"

    Dans l’entretien qu’il nous avait accordé en 2009 à l’occasion de la sortie de Choron dernière, parmi les nombreux projets sur lesquels il travaillait alors, Pierre Carles avait notamment évoqué celui d’un film d’archives consacré à Nino Ferrer. On ignore pour l’heure si le film verra le jour ; on l’espère, en tout cas, et pas seulement pour nous venger des biopics à la Siri/Dahan. Parce que Nino Ferrer, comme artiste et homme, le mérite infiniment et ce n’est pas nous, à Culturopoing, qui dirons le contraire, nous pour qui Nino occupe une place bien particulière dans notre petit Panthéon personnel (la preuve ici, ou ).
    En attendant, à défaut d’avoir pour l’instant pu monter ce film, Pierre Carles a en quelque sorte été l’élément déclencheur de Nino, une adolescence imaginaire de Nino Ferrer, de Thomas Bardinet, que nous découvrons aujourd’hui. Ou en tout cas celui qui a fait que le projet initial de film de Bardinet prenne cette orientation (1).

    David Prat dans "Nino, une adolescence imaginaire de Nino Ferrer"
    David Prat


    Car, contrairement à Carles, Thomas Bardinet (dont Nino est le quatrième long-métrage, après Le Cri de Tarzan, Les Ames calines et Les Petits poucets) ne portait pas en lui un projet de film sur Nino Ferrer depuis des années. Et pour la forme prise in fine par le film, celle d’une fausse évocation, "imaginaire", comme le dit justement son titre, de ce qui aurait pu être l’adolescence du chanteur, c’est sans doute mieux ainsi. Surtout pas de respect religieux pour la figure de l’artiste et encore moins l’obsession du détail plus vrai que nature ; plutôt la tendresse complice d’un regard d’"amour-amitié" (pour évoquer la belle chanson d’un autre chanteur contemporain de Ferrer, Pierre Vassiliu, avec qui il partageait d’ailleurs plus d’un point commun), qui n’est pour autant jamais synonyme de mièvrerie ou d’apitoiement "par anticipation" (compte tenu du destin tragique de Nino Ferrer). Thomas Bardinet n’a pas de mal à l’avouer : il y a beaucoup de lui-même dans son Nino et dans cet épisode de trouble et de trauma amoureux d’un été de villégiature. La présence de Nino Ferrer y est de deux ordres : physique, via la ressemblance souvent étonnante entre son interprète, David Prat (belle révélation), et les images du Nino juvénile que l’on connaît ; et musical, le film imaginant que quelques unes des chansons du musicien prennent sa source dans son récit.

    Sarah Coulaud et Lou de Laâge dans "Nino, une adolescence imaginaire de Nino Ferrer"
    Sarah Coulaud et Lou de Laâge


    La film a d’autant plus de prix que les chansons en question ne sont pas celles pour lesquelles Nino Ferrer s’est surtout rendu célèbre, celles qui lui ont valu cette image de "chanteur rigolo" qui lui a collé à la peau jusqu’à son suicide, un sale jour de l’été 1998. Nino fait bien un clin d’œil au Téléfon ou aux Cornichons mais les trois chansons dont la genèse structure le film sont Il me faudra Natacha, Chanson pour Nathalie et L’Arbre noir, les deux dernières étant parmi les plus belles et poignantes d’un chanteur bien plus grave que le souvenir qui reste aujourd’hui de lui chez la majorité des gens.
    Natacha et Nathalie, ce sont les deux jeunes filles entre lesquelles le cœur de Nino balance plus qu’il ne veut bien l’admettre. Tout les oppose, sauf leur destin d’héroïnes de chanson (2). La brune et farouche Nathalie (Sarah Coulaud), c’est l’amie d’enfance de Nino, celle qu’il a toujours connue et retrouve apparemment chaque été. Aux yeux du jeune homme, elle est restée cette petite fille (celle que le chanteur cherchera plus tard dans une autre chanson ?) avec laquelle il se livre à des jeux qu’il croit innocents, sans comprendre quelle amoureuse possessive et passionnée elle est devenue.
    A l’inverse, la blonde et lumineuse Natacha (Lou de Laâge, d’une grâce qui en aurait fait une magnifique actrice rohmérienne si le réalisateur du Genou de Claire avait vécu assez longtemps pour la connaître), rencontrée dans le train des vacances, est toute de séduction et représente le monde des (jeunes) adultes, de ceux qui ont déjà oublié à quel point le sentiment amoureux était de ces choses avec lesquelles on ne badine pas, de celles qui font souffrir (et écrire des chansons), de celles qui peuvent tuer…

    Lou de Laâge et David Prat dans "Nino, une adolesence imaginaire de Nino Ferrer"
    Lou de Laâge et David Prat


    Thomas Bardinet aurait ainsi pu placer son film sous le signe de Musset. Mais il a choisi Goldoni et son Arlequin, serviteur de deux maîtres, pour une raison surtout prosaïque, puisque c’est en assistant à une représentation de cette pièce par la troupe des Piccolos de Montendre qu’il y a découvert ses deux interprètes masculins principaux, David Prat, donc, et Benoît Gruel, qui complète un trio amoureux se transformant en quatuor. Une façon aussi, peut-être involontaire ou inconsciente, de rendre hommage aux origines italiennes de Nino Ferrer (3), dont il est souvent question dans le film (sur un mode qui rappelle les préjugés xénophobes de la France des années 50, dont le film ne cherche volontairement jamais à recréer l’esthétique, se situant plutôt dans le flou de l’intemporalité). Le réalisateur réussit un très joli film pour saluer la mémoire de Nino Ferrer, dont on espère qu’il fera peut-être découvrir d’autres aspects de l’œuvre à ses spectateurs. Un film auquel on ne reprochera qu’une seule chose : couper le générique de fin juste avant que ne débute le solo de Micky Finn de L’Arbre noir, certainement l’un des plus beaux de l’histoire de la chanson française.


    (1) En retour, Thomas Barinet a confié à Pierre Carles le petit rôle clin d’œil d’un agent artistique à la savoureuse paire de lunettes.
    (2) Thomas Bardinet a volontairement et judicieusement dirigé ses deux jeunes comédiennes pour qu’elles semblent sorties de deux univers cinématographiques bien différents (mais nullement incompatibles et dont on peut facilement deviner qu’ils sont ses deux grandes sources d’inspiration) : celui de Bresson pour Sarah Coulaud (Nathalie), dont le côté "terrien" et buté évoque en effet beaucoup la Nadine Nortier de
    Mouchette  ; et celui de la Nouvelle Vague très parisienne et faussement superficielle pour Lou de Laâge (Natacha), jouant même sur son petit côté Bardot afin d’évoquer en passant la courte relation que l’ex sex symbol français vécut avec Nino Ferrer.
    (3) Le chanteur n’acquit d’ailleurs la nationalité française qu’en 1989, ce qui était pour lui une façon de célébrer symboliquement le bicentenaire de la Révolution française.



    Sortie nationale le 25 avril 2012

    http://www.culturopoing.com/Cinema/Thomas+Bardinet+%E2%80%93+Nino+une+adolescence+imaginaire+de+Nino+Ferrer+-4794

  • Réalisé par Thomas Bardinet. France. Comédie. 1h15. (Sortie 25 avril 2012).

    Avec David Prat, Lou de Laâge, Sarah Coulaud et Benoît Gruel.

    Si l’on emprunte des routes toutes tracées, on arrive souvent à bon port et en bonne santé. Et pourtant, on est souvent au comble del’insatisfaction : tout est trop facile pour être vrai, pour être beau.

    Ce ne sera jamais le cas de Thomas Bardinet qui, à chaque film, reprend sa machette du "Cri de Tarzan" pour tenter de s’enfoncer plus loin, plus mystérieusement, dans la jungle qui mène aux trésors perdus, aux cabanes de l’enfance, aux vies brèves qui font les souvenirs douloureux...

    Le voilà donc, aujourd’hui, en pleine adolescence imaginaire, celle de Nino Ferrer. Un Nino plus Nino que Nino, incarné idéalement par David Prat. C’est un retour inespéré dans cette époque mythique d’avant les enfances électroniques, une époque sans jeux vidéos ni portables, avec carnets riches en dessins et poésies écrites à l’encre encore enfantine.

    Nino rêve et Thomas rêve d’enfance rêveuse. Avec petites amoureuses, moins cruelles que celles de Rimbaud, moins réelles que celles d’Eustache. Des petites amoureuses des chansons futures de Nino.

    Natacha blonde comme le désir, Nathalie brune comme l’évidence. C’est le temps des premiers baisers qui sont parfois les derniers, des mains qui se cherchent et des cœurs qui battent très fort.

    On pense au meilleur Truffaut, celui des "Mistons". Les filles qui n’ont qu’un été font du vélo avec légèreté et sont filmées avec fluidité. Et ceux qui les voient passer ne savent pas encore qu’ils vont chercher toute leur vie le secret de cette pédalée presque magique.

    On pense au cinéma français quand il n’est pas formaté, quand il fait le désespoir des petites cases télévisées et qu’il atteint des coûts exorbitants en charme et en sensibilité. On n’oubliera jamais les belles demoiselles de Thomas Bardinet : Lou De Laâge, la blonde mutine, Sarah Coulaud, la brune taquine.

    L’avenir cinématographique leur appartient, surtout si elles savent toujours reconnaître que c’est ce cinéma sans artifice qui les a fait naître.

    Dans "Nino", Thomas Bardinet rend hommage à Nino Ferrer, à cet homme blessé qui partageait avec lui l’envie d’être généreux et la pudeur de faire semblant de ne pas y toucher. Bas les masques de la modestie : ici, un vrai cinéaste parle à un vrai poète.

    Philippe Person

    http://www.froggydelight.com/article-11827-Nino