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Avec Pasolini, une Médée en plein blues
de : Philippe AZOURY
mardi 13 janvier 2004 - 23h28 - Signaler aux modérateurs

Reprise en copie neuve du film décrié, dans lequel joue la Callas, et dont on découvre l’aridité folk.

Médée, de Pier Paolo Pasolini, avec Maria Callas, Massimo Girotti, Margareth Clémenti, 110 mn. Médée n’a pas bonne réputation. Pas seulement la femme magicienne, personnage capricieux déjà chargé dans la tragédie d’Euripide, mais le film de Pasolini lui-même, déclenchant à sa sortie en 1970 la stupéfaction des fans de la Callas. Ceux-ci ne voyant pas très bien ce que leur icône était allée chercher là, sous le soleil cruel du désert de Turquie (c’est que Callas n’est plus alors tout à fait une jeune femme), à se faire dévisager à tout bout de champ par un cinéaste qui mettait plus de soin et de passion à regarder les paysans fantômes anonymes à qui Pasolini semble en permanence consacrer le film, comme un poème au peuple.

Noces. Comble de provocation, Pasolini n’offrait-il pas à la « voix du siècle » un rôle quasi aphone il faut une bonne heure avant d’entendre Maria Callas articuler quelque chose qui ressemble à un tonnerre. Quant aux cinéphiles, même les plus énamourés de l’oeuvre pasolinienne commençaient à voir dans ce film, qui à l’affiche sentait fort le projet impersonnel, le mariage de producteur (Franco Rossellini en l’occurrence, qui avait précédemment tenté de réunir la Callas et Antonioni le temps d’un Macbeth jamais abouti), quelque chose comme la répétition d’un motif, les noces du sacré et du profane, sur lequel il lui serait difficile de surpasser l’Evangile selon saint Matthieu ou Théorème. De fait, passé les politesses d’usage, comme toujours lorsqu’un objet culturel met tout en oeuvre pour écraser son monde, le Médée de Pasolini fut oublié.

C’est un tout autre film qui s’offre à nous aujourd’hui. Sans que cela soit jamais imputable à la seule qualité d’une copie neuve qui restitue à son summum la photographie d’Ennio Guarnieri. Non, c’est seulement que sous ce Médée depuis longtemps décrié, on réalise que Pasolini avait tenté là la traduction cinématique la plus proche possible du blues. Un blues d’inspiration africaine et orientale, minerai musical que Pasolini donne à entendre comme extrait directement de la terre d’où il était parti refonder ses mythes. La légende (en récit : Euripide ; en corps : Callas) ne pèse plus grand-chose après que le film l’a exposée à l’aridité folk que Médée porte en opéra du (tiers) monde.

« Salammbô ». Si l’on se souvient du morceau de bravoure de l’Evangile selon saint Matthieu qui, six ans plus tôt, tenait déjà tout entier dans la scène d’un miracle lépreux exécuté sous les incantations d’un Sometimes I feel like a motherless child, on aura une idée déjà plus précise de ce que Pasolini réussit là, étirant ce tour de force ethnomusical en un film qui n’a plus pour objectif que la puissance d’une incantation répétée sur deux heures de temps. L’éclat provocant des ors, les blessures du regard, le désir rouge-feu qui habite tous les personnages, rappellent plus l’entame du Salammbô, le péplum de Gustave Flaubert, que la surproduction opératique maniérée à la Toscan. Et les gros plans assenés comme des coups de poignard instaurent moins la Callas en nouvelle icône religieuse qu’ils n’en dévoilent le destin de femme photographiée ici dans toute sa passion.

Elégie. La beauté incandescente de Margareth Clémenti, dans le rôle de Glauce, fille de Créon roi de Corinthe, avec qui Jason trompera Médée et déclenchera ses foudres, finit d’entraîner le film vers une autre rive du cinéma, un versant underground où l’attendent, en ce tout début des années 70, les Philippe Garrel et autre Werner Schroeter, premiers cinéastes d’une génération bientôt en fraternité avec cette élégie du désert et des visages.

Libération



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