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La terre est celle par laquelle tout commence


de : Baghli Abdelouahab
jeudi 16 juillet 2009 - 10h40 - Signaler aux modérateurs

A la veille de l’Indépendance, la terre algérienne était répartie entre les Français et les Algériens.

Les colons détenaient non seulement les plus grandes superficies mais aussi les terres les plus fertiles. Les terres accaparées représentaient plus de deux millions d’hectares. Des infrastructures ont été réalisées jouxtant leurs fermes pour soutenir les travaux, faciliter l’écoulement de leurs productions agricoles, ainsi que pour appuyer le commerce des bovins, ovins etc...

Les cultivateurs algériens se composaient également de grands terriens mais surtout de nombreux fellahs qui possédaient de petites parcelles ainsi que des domaines « arch » et « habous ». La surface totale pour les deux premières catégories des cultivateurs algériens ne dépassait pas trois cent mille hectares. Leurs propriétés étaient souvent reléguées à l’arrière-fond, difficiles pour l’accès et aux fins de transactions.

Dès l’annonce du « cessez-le-feu » le 19 mars 1962, les colons ont commencé à abandonner leurs terres avant même la déclaration de l’Indépendance le 5 Juillet 1962. Ils avaient la possibilité d’entamer les récoltes prévues en juin, mais leur départ précipité voulait plonger le peuple dans la misère. C’était une chance que ces descendants n’ont pas brûlé les moissons, prolongeant la politique suicidaire de la terre brûlée pratiquée par leurs aïeux en 1830.

Le premier président algérien, Ahmed Benbella, était dans l’obligation de récupérer ces terres pour sauver la récolte qui était d’ailleurs considérée comme la plus belle production depuis le début de la colonisation. Il va les confier automatiquement à des Algériens pour combler la vacance. Cette récupération des terres, s’inscrivant dans la logique du butin de guerre, a été rétribuée glorieusement à des Algériens dont les ancêtres ont été jadis spoliées par les indus occupants à partir de 1830 et même après.

Ces vastes propriétés ont été nationalisées et redistribuées à des Algériens non pas individuellement, mais sous forme de domaines gérés par un collectif. Ce sont les « domaines autogérés ». Si le sentiment nationaliste a prédominé à l’aurore de l’Indépendance, et qui va, tant bien que mal, inciter les ouvriers à donner le meilleur d’eux-mêmes, pour travailler la terre et se supporter, il sera difficile néanmoins de maintenir cette cohésion au sein des équipes. Car, la politique socialiste, appliquée comme programme de l’Etat, va être à l’origine d’un comportement d’assisté et va donc porter un coup grave à l’initiative et à la libre entreprise. Phénomène qui va se répercuter d’ailleurs aussi bien chez le fellah, que chez l’ouvrier, que chez le fonctionnaire... La discipline perd sa rigueur, la responsabilité se volatise et, par contrecoup, la gestion devient obsolète. Ce qui est désolant, c’est que cette démobilisation a atteint tous les secteurs, et ce qui est encore plus grave, c’est que les gens qui voulaient travailler sont pris à partie par les « tirs au flanc ».

S’agissant des domaines autogérés agricoles, ils ne sont plus qu’un spectre, ce qui va porter un coup fatal à la production nationale puisqu’il s’agit de la plus fertile et de la plus grande superficie terrienne. Beaucoup d’autres facteurs vont s’ajouter à ce comportement délétère :

 les décisions concernant les choix de la culture ne relevaient plus de l’initiative du groupe, mais étaient centralisées, dictées par Alger. Cette stratégie de la politique agricole se voulant être sécuritaire dont l’objectif était de répondre à l’autosuffisance nationale en favorisant telle production au lieu d’une autre, avait malheureusement ses points faibles. A cause, d’une part, du manque d’experts en la matière à l’époque, et d’autre part, par la prévalence du politique sur l’économique, ces facteurs ont été à l’origine d’une fragilisation de la production, car ils ne tenaient pas compte ni de la qualité du sol, ni de la semence à envisager etc... Ce que les ouvriers ont toujours contesté.

 Les ouvriers agricoles devaient ensuite vendre leurs produits non plus librement, mais à des offices nationaux de vente des fruits et légumes (OFLA). Cette initiative créera une bureaucratie qui va alourdir le processus de vente. C’est ainsi que les légumes et les fruits perdaient de leur éclat sur les étals des marchés, à l’origine d’une perte de gain pour les agriculteurs et d’un rebus sur la qualité pour les acheteurs. Elle portait atteinte de manière indirecte à la crédibilité des domaines autogérés et ne faisait que confirmer l’adage « que la marmite ne peut être préparée par dix partenaires ».

 La sécheresse sur plusieurs décades, pénalisant de surcroît la production...

Le sentiment nationaliste qui a servi de bouclier pour faire face aux aléas du collectivisme va s’effriter. Les domaines étaient dans l’ensemble déficitaires. L’Etat était tenue malgré tout de distribuer des dividendes virtuels pour venir en aide aux collectifs qui pliaient sous le poids des dettes.

Quant au terrien privé, il se démenait comme il pouvait, mais il arrivait à survivre et à alimenter la population.

Le marché national était d’avantage ravitaillé par le privé que par les domaines autogérés. Malgré cette évidence, qui mettait en exergue la différence portant sur la gestion collective et celle du privé, cela n’a pas empêché Houari Boumediene de décréter Une 2ème décision plus politique qu’économique, plus grave et qui va d’avantage affaiblir l’état des lieux. C’est la nationalisation des terres appartenant aux « gros propriétaires terriens ». Elle va limiter les grosses propriétés au nom du socialisme.

Cette nouvelle politique va encore défigurer le paysage décrié :

 Les propriétaires seront dépossédés au profit de bénéficiaires n’ayant parfois aucune expérience avec la terre et quelquefois ramenés de communes lointaines.

 Cette nationalisation créant d’autres collectifs n’avait aucune assise rationnelle puisque l’expérience avec les domaines autogérés était assez concluante.

 Perçue par le nouveau collectif terrien plutôt comme une vengeance du démuni contre le nanti, ce mode de gestion va permettre au chaos de s’affirmer.

 Ces « propriétaires » sans titre de propriété n’ont pas travaillé la terre comme il le fallait, le principe séculaire ancré dans la tête de chaque individu concernant la terre étant celui de « propriété égale travail ».

 Les bénéficiaires n’ont que très peu valorisé la terre, bien au contraire, ils se sont employés à en soutirer le profit immédiat. Ce qui est désolant, c’est qu’ils ont fait un « anti-travail » en arrachant les pieds de vignes, les arbres...

 ils ont créé sur les terres octroyées des activités parfois sans rapport avec l’agriculture.

Cette miniaturisation des fermes n’a profité ni à la terre ni aux bénéficiaires. A partir de cette décision, la terre algérienne va accentuer la chute aux enfers. La terre est devenue la dernière des préoccupations des Algériens. Qu’il pleuve ou non, on ne s’en souciait absolument plus, c’est du pareil au même. « On cultive en Algérie et on récolte au Canada », ironisaient les citoyens entre eux.

Si la première décision, celle de Benbella était salutaire, la 2ème a eu l’effet d’un cataclysme. L’expérience de la révolution agraire a été antiéconomique, antiterrienne. Suite à la décision de Hamrouche, alors chef de gouvernement après les événements d’Octobre 1988, les ex-propriétaires ont récupéré leurs terres, retrouvées dans un état lamentable. Ils n’ont trouvé que désolation, en plus, il fallait indemniser les « ex-bénéficiaires » qui avaient entrepris des travaux comme planter des arbres, ou construire un hangar, une maisonnette... et avec quel dédain, avec quel mépris ils ont négocié avec les propriétaires légitimes.

La situation foncière de la terre agricole est actuellement catastrophique.

En effet, depuis la restitution des terres à leurs propriétaires légitimes, l’état des lieux ne s’est pas amélioré au contraire, il y a eu depuis, plusieurs héritiers, confrontés souvent à des conflits sans fin même lorsqu’ils sont convaincus que la terre ne présente plus un quelconque intérêt. Une décision de jugement du tribunal pour régler un conflit entre héritiers prend plusieurs années pas moins de quinze ans, si le conflit oppose des particuliers à l’Etat, il faut compter plus de trente ans. La terre est fractionnée, l’engagement au travail est désaffecté, victime et pris en otage par l’absence d’une politique agricole constructive, qui n’aurait d’autre préoccupation que l’intérêt éminent de la terre. C’est une situation inextricable.

Ce qu’il faut savoir c’est que la terre algérienne n’est pas riche car :

 les sols sont peu profonds

 la fertilité naturelle est faible

 les terres sont souvent en pente

 Elle est soumise à des aléas climatologiques. La pluviométrie est insuffisante (excepté l’année 2008)

 la superficie de la terre cultivable se réduit pour de multiples raisons relevant :

 de l’érosion, surtout ces dernières années à cause des pluies certes rares mais violentes et de la raréfaction de l’arbre stabilisateur de la terre forestier ou fruitier.

 de la déforestation, chaque année des milliers d’hectares partent en fumée sans être remplacés à la hauteur des pertes.

 de la salinisation, à Chlef, Sig, El-Oued, Biskra... endommageant les oliveraies, les palmeraies et autres produits agricoles.

 de l’avancée de la désertification, le Sahara avance d’un centimètre/an : 32 millions d’hectares de parcours en sont menacés, chiffre en augmentation continuelle.

 détournement du foncier agricole au profit de la construction d’habitat.

L’Algérie est la moins dotée en terres cultivables puisque le ratio hectare cultivable/habitant = 0,26 ha par habitant en 2004 alors qu’il était de 1,3 en 1900 (Tunisie ; 0,5 ; Maroc : 1 ha).

Au total, il existe seulement 3 % de terres arables. La possibilité qu’offre la terre pour nourrir sa population est dramatique. Dans le classement international de 0 à 9, l’Algérie est classée 7ème. Ces facteurs expliquent la faible productivité de la terre par exemple la production céréalière, entre autres, est de 10-20 qx/ha contre 70 pour l’Europe.

A ces contraintes physiques qui vont en s’aggravant d’année en année, se greffent une politique irrationnelle. Il faut savoir que :

 les domaines autogérés se meurent ;

 ceux légués au titre des concessions ne sont pas logés à meilleure enseigne. Cette attribution au titre de la concession, au lieu de la privatisation, décision prise pour ne pas offenser la mémoire de nos chouhadas n’est pas une solution. C’est une spéculation dont aucun Etat ne tient plus compte. Posséder la terre n’est pas une action anti-nationaliste. Toutes les terres du monde se sont abreuvées du sang de ses habitants. Ce n’est pas pour autant que les dirigeants qui ont laissé la terre à des propriétaires privés, ont commis une faute à l’égard de leurs martyrs. Tous les pays du monde, qu’ils soient croyants ou non, ont leurs martyrs. Si on veut honorer la mémoire de nos chouhadas c’est tout d’abord de ne plus recourir à l’achat des produits alimentaires de l’extérieur. Ce qu’il faut, c’est sacraliser la terre à hauteur du respect que nous vouons à nos chouhadas, pour laquelle ils se sont d’ailleurs sacrifiés. Il est désolant de se voir répondre par le marchand des fruits exhibant le pactole des oranges : celles-ci viennent du Maroc, celles là d’Espagne ou encore celles là d’Egypte... et point d’algériennes. Et il y a plein d’exemples.

 les terres du privé souffrent également. Il est presque impossible actuellement d’acheter dix hectares d’un trait, dégagés de toutes contraintes, d’interactions d’héritage ou autres démêlés avec les services des domaines ou problèmes administratifs. Alors que partout ailleurs dans le monde les transactions foncières se font de manière rapide et facile pouvant porter sur des centaines d’hectares.

En effet, des sommes colossales ont été investies dans la terre sans qu’il y ait un résultat probant qu’elles aient été libellées sous forme de prêts auprès des banques ou sous forme de mesures portant sur des programmes (FNDA), fonds spéciaux affectés pour l’amélioration des productions au niveau des Hauts Plateaux, ou pour le Sud, forages, octroi gratuit de plants etc... L’Etat mettra tout l’argent qu’il voudra, il ne règlera jamais le problème de la crise agricole, de la disponibilité des viandes à un prix abordable, de la production laitière... Ce qui est fondamental, c’est le choix politique, ce n’est pas les moyens dont l’argent n’est qu’un élément. Actuellement rien ne va plus :

 Sur le plan arboricole :

 production en baisse, olives (l’Algérie en 1954 a exporté 8 millions d’hectolitres d’huile d’olive, elle produit actuellement 31,5 mille tonnes) ;

 fruits (Tlemcen à elle seule alimentait en fruits et légumes Casablanca et autres villes d’Algérie dont Alger) ;

 le parc viticole qui était de 135.000 ha de raisin à dominance de cuve s’est réduit à 12 350 ha en 2007

 Sur le plan de l’élevage de bovin, ovins. l’Algérie devait avoir un cheptel de 24 millions de vaches pour une production de lait de 2,5 milliards de litre (alors qu’il n’y a que 2 784 706 pour une production actuelle de 250 millions de litres ;

 l’Algérie consomme 6 millions de tonnes de céréales/an, elle importe chaque année un peu plus de 200.000 tonnes. C’est vrai que de nombreux facteurs ont aggravé la situation, c’est pour cela qu’il faut une politique rationnelle d’urgence.

Il est temps de revoir avec sérénité la problématique de la terre et d’enclencher une politique adéquate qui tiendra compte d’une stratégie nouvelle conforme aux exigences universelles et qui devra assurer notre autosuffisance alimentaire. Un pays qui n’honore pas son pain dans la dignité demeure très fragile. Aujourd’hui, on peut se permettre d’importer grâce à la rente pétrolière, avec constat que les factures alimentaires s’aggravent d’année en année, presque 3 milliards de dollars en 2008, nous allons droit vers l’endettement pour remplir le ventre.

Mais pour combien de temps encore ?

En effet, la démographie s’accroît, les besoins de la population augmentent en même temps et la facture alimentaire s’alourdit. Malheureusement, la rente pétrolière ne pourra plus suffire lorsque les entrées iront en s’amenuisant.

L’Algérie a été le grenier de l’Europe et malgré les contraintes physiques évoquées qui se sont accentuées au cours des siècles, elle assurait son autosuffisance et bien mieux exportait à l’étranger, ce qui était l’oeuvre du privé.

Faut-il aller vers la privatisation ou perpétuer le système de la politique agricole en vigueur ? La terre doit bénéficier d’un traitement de choc et en urgence. Le meilleur gardien de la terre est son propriétaire. La terre la mieux travaillée, la mieux défendue, la mieux protégée, la mieux choyée est celle qui appartient au privé. Seul le privé peut faire face aux aléas des forces négatives de la nature.

Le diagnostic ne souffre plus d’aucune hésitation.

Rien n’est perdu encore à condition d’envisager une nouvelle politique de la terre, une politique rationnelle, qui refoule le subjectivisme, vision passéiste, et recourir à une politique basée sur l’objectivité qui met en avant la rentabilité, la sécurité alimentaire.

La seule thérapeutique, devant cet état moribond, est :

 De remettre sans complexe la terre à des propriétaires avec acte de propriété validé chez le notaire et déposé au niveau du service des cadastres.

 De renforcer le crime économique et protéger l’agriculteur et la terre par de lois répressives sur tout ce qui porte atteinte aux vols de bovins, d’ovins, au vol de la production au sol, contre ceux qui déterrent la nuit des plants mis au sol le jour même pour les jeter quelques cms plus loin...

 De faciliter les transactions foncières d’héritage, de vente entre particuliers,

 Le soutien financier de l’Etat (comme cela se fait en Europe et aux USA) et faciliter l’accès des prêts auprès des banques.

On ne peut sans fondation solide construire une maison et encore moins un bâtiment. Or, sur le plan de l’évolution de la société, nous savons que la terre est le secteur primaire, c’est lui qui va donner naissance au secteur secondaire qui est l’artisanat, ce dernier va à son tour donner naissance à l’industrie qui est le secteur tertiaire, qui va donner naissance à son tour au secteur quaternaire et ainsi de suite.. l’assise fondamentale est donc la terre.

Il se trouve que la terre est malmenée or, c’est la base de toute évolution. Tant que le problème de la terre n’est pas réglé, aucune perspective d’évolution ne pourra être envisagée.

On ne peut pas construire un Etat fort, sans avoir réglé le problème de la terre. Avons-nous installé une économie durable en remplacement de celle éphémère intronisée par la rente ? C’est dans cette nouvelle perspective que la substitution de la rente par une économie durable doit être envisagée.

Avons-nous réellement opté pour une économie libérale, si tel était la décision du peuple exprimée dans la Constitution de 1989, la politique actuelle de la terre ne répond pas à ce choix. Nous avons un pied dans l’économie libérale et l’autre dans l’économie socialiste. Ce qui ne correspond à aucun système fiable. C’est en regroupant tous les paramètres qui mènent vers l’économie libérale que l’on peut parler d’une période de transition qui, elle, peut s’échelonner sur plusieurs décades devant mener vers une économie stable, fonctionnant à plein régime. Alors ce sera pour quand l’amorce de cette transition ?

Il appartient à l’Etat de mettre en marche une politique agraire calquée sur celle des autres pays et, en plus, une politique de mise en valeur de nouvelles terres pour compenser les terres cultivables perdues et de les distribuer à des privés.

Baghli Abdelouahab

Membre de l’Instance exécutive du FLN, ex-Député.

http://www.lequotidien-oran.com/ind...



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