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Article
 
Sidi Ifni, entre désespoir, révolte et résignation
mardi 24 novembre 2009 (16h33)

Reportage. Sidi Ifni, l’attente infinie

Un an et demi après les affrontements qui ont ensanglanté la ville, Sidi Ifni est dans l’expectative. Les opposants d’hier trônent aujourd’hui à la commune et promettent du changement. Plongée dans une cité au bord de la crise de nerfs.

9 heures du matin à 200 kilomètres d’Agadir, Sidi Ifni. Une mobylette fend le silence et la brume iodée. Chaises esseulées sur les terrasses des cafés, volets bleus fermés, les ruelles sont vides. Ou presque. La petite ville de 20 000 habitants qui s’est embrasée en juin 2008, quand les forces de l’ordre ont délogé les chômeurs qui bloquaient le port de Sidi Ifni, paraît endormie, en attente. Les rares silhouettes se croisent en silence, comme dans une citée fantôme. Les quelques commerces qui bordent le bitume défoncé du boulevard Mohammed V n’ont pas encore tous levé le rideau. Et le soleil, lui-même, semble vouloir traîner avant de percer le brouillard matinal.

“C’est toujours comme ça, commente, laconique, Brahim devant son café délaissé. Il n’y a rien à faire ici. Plus de la moitié des habitants est au chômage. Alors les gens se lèvent tard et vivent lentement”. Au bord de la plaza de España, vestige de l’époque où la commune s’affichait en sang et or, l’hôtel de ville résonne sous les assauts d’une armada d’ouvriers. C’est opération lifting dans la grande bâtisse aux murs décrépis. La commune de Sidi Ifni a changé de mains aux élections de juin. Les nouveaux locataires entendent bien redonner du lustre aux lieux. Comme pour dire que les choses vont changer dans la ville. C’est en tout cas ce que promet Mohamed El Ouahdani, le nouveau président de la commune. Costard noir, cravate sombre, l’élu de l’USFP (Union socialiste des forces populaires) était un des chefs de file du secrétariat local, ce collectif de partis, syndicats et autres associations qui a mené les hostilités dans la ville. Comme une dizaine de ses compagnons d’arme, il a payé son engagement par un séjour derrière les barreaux. Un fait d’arme qui lui a permis de faire décrocher à sa liste 20 des 25 sièges du conseil communal. Mais quatre mois après la victoire, l’heure n’est plus à l’ouverture des bouteilles de champagne. La population a soif de changement et, ancien détenu ou pas, le nouveau patron des lieux sent la pression monter. “Les gens s’imaginent que l’on peut métamorphoser la ville en quelques mois. ça n’est évidemment pas possible”, lâche-t-il dépité.

C’est que malgré les promesses de l’Etat qui s’était engagé sur un plan de développement de la ville en octobre 2008, la transformation à Sidi Ifni semble elle aussi s’être calée sur un rythme molto lento. Seule véritable réalisation pour l’instant, la conversion de Sidi Ifni en province. Mais si l’ancien pachalik a bien été retapé pour abriter la nouvelle administration, il attend toujours son locataire. Annoncée pour le printemps, puis l’été, la nomination du nouveau gouverneur n’a toujours pas été faite par le roi. En attendant, Sidi Ifni continue à dépendre de la province de Tiznit. Et le mécontentement monte au sein de la population.

Adossé contre un mur mangé par l’humidité, à quelques mètres de l’hôtel de ville, Hamid rumine en descendant son noss noss. Comme beaucoup d’habitants de la ville, ce pêcheur aux traits burinés et aux joues noircies par un début de barbe n’a pas voté aux dernières élections. Il ne se fait aucune illusion sur le changement annoncé. “On n’a fait que changer la façade, mais au fond ça reste la même chose. Et le fait que les nouveaux élus viennent de la contestation montre juste qu’ils se sont laissé convaincre par le Pouvoir”, lâche-t-il, avec amertume. Il y a cinq jours, le bateau sur lequel il travaillait a chaviré. Depuis c’est le chômage technique pour Hamid, qui faisait vivre avec son salaire 5 autres personnes. Alors, évidemment, il l’a mauvaise : “Qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse que l’on ait créé une nouvelle province. Sans gouverneur en plus. C’est du travail, de meilleures infrastructures qu’on demandait. Et pour l’instant, on ne voit rien venir”.

Frères ennemis

Bref, Hamid est remonté, à l’instar de beaucoup de ses camarades de lutte, à l’origine d’une fronde contre les nouveaux élus de la commune. Les leaders de cette nouvelle opposition sont les camarades d’hier. D’Attac, ONG alter-mondialiste, à l’Association marocaine des diplômés chômeurs, une partie des membres de la coalition d’antan n’avalent toujours pas l’élection de leurs anciens frères de lutte. Ils dénoncent ce qu’ils voient comme “une trahison”. “Etre dans une démarche de conciliation comme le sont les nouveaux élus, c’est faire le jeu de l’Etat. On ne peut qu’y perdre à entrer ainsi dans le système. D’autant que le conseil communal n’a aucun pouvoir réel puisqu’il est placé sous la tutelle de la province et du ministère de l’Intérieur”, dénonce ainsi Khalid Bouchra, un des anciens du secrétariat local, qui a été poursuivi- mais pas condamné- après les “évènements de Sidi Ifni”. Pour lui, il est aussi “parfaitement inacceptable de rentrer ainsi dans le jeu électoral après des années de boycott alors que deux camarades, Mohamed Issam et Zine El Abidine Radi, sont encore en prison”.

Attablé chez Ibrahim Sbaalil, le patron local de l’USFP, rayé des listes électorales après sa condamnation à 6 mois de prison, Mohamed El Ouahdani, le nouveau président de la commune, est passablement énervé par ce qu’il qualifie de “faux procès”. Pour lui, “les autorités ont montré de vraies preuves de leur volonté de faire avancer le dossier. Rester dans une opposition perpétuelle n’est qu’une façon pour certains de régler des comptes avec l’Etat”.

A leurs côtés, Khadija Ziane, foulard serré et sourire discret, siège elle aussi aujourd’hui à la commune, après avoir passé 6 mois derrière les barreaux. Elle voit son élection “comme la preuve que l’on a gagné notre combat face à l’Etat” et veut croire que “les autorités sont obligées de tenir leurs promesses si elles ne veulent pas se retrouver avec des émeutes aussi dures qu’en 2008”.

Objectif Canaries

Confortablement installés sur les tabourets d’une boutique de surf à deux pas du centre-ville, Hicham, Younes, Mourad et leurs copains sont très loin de ces considérations. Cela fait très longtemps que ces surfeurs, aux longs cheveux décolorés par le soleil et aux abdos ciselés, n’attendent plus grand-chose de la politique. Bien sûr, comme quasiment tous les habitants de la ville, ils ont participé pierres à la main à la guérilla urbaine de Sidi Ifni. Mais ils n’espèrent plus de miracles de ce combat. C’est de l’autre côté de l’océan, aux Canaries, qu’ils imaginent désormais un avenir meilleur.

Hicham et Younes ont déjà tenté le voyage. Ils se sont à chaque fois fait rattraper et ont été renvoyés manu militari au pays. Pour Mourad, ce sera la première fois. “Là-bas, même quand tu n’as pas de travail, c’est plus facile. A quelques kilomètres dans l’océan, il y a tout, alors qu’ici il n’y a rien”, raconte-t-il, sourire triste figé.

Pendant la conversation, ses yeux n’ont pas lâché l’ordinateur devant lui. Branché sur MSN, il chatte, comme tous les jours, avec de belles demoiselles des Canaries, synonymes de lendemains qui chantent. Et se rêve déjà là-bas. “Il faut 5000 dirhams pour faire la traversée. Je donne des cours de surf, je travaille dans des magasins pour réunir la somme nécessaire. J’aurai bientôt assez d’argent et j’espère partir avant la fin de l’année”, confie-t-il, une lueur dans les yeux.

De toute façon, “la majorité des copains de l’école sont eux aussi déjà partis. A quoi bon rester ?” De fait, la ville s’est vidée depuis qu’elle est redevenue marocaine en 1969. 50 000 habitants à l’époque des Espagnols, à peine 20 000 aujourd’hui.

Mourad et ses amis n’ont pas plus de 25 ans. Mais tous parlent avec nostalgie de ce passé majestueux de la ville. “Sidi Ifni était un petit bijou. Notre tribu, les Aït Baâmrane, s’est battue pour que cette richesse redevienne marocaine. On a chassé les Espagnols de la ville sans l’aide de personne. Mais au final, le Makhzen nous a remerciés en nous isolant et en nous laissant mourir à petit feu”, s’indigne Hicham.

Hôpital de la mort

Des exemples de ce passé flamboyant, tous les habitants de la ville les ont en tête : un aéroport international, des cinémas, des instituts d’études supérieures et un hôpital, “le plus développé de toute l’Afrique du Nord”, s’empressent de préciser, avec fierté, les habitants de Sidi Ifni.

Quarante plus tard, la ville des braves guerriers a perdu de sa superbe. En l’absence d’une route la reliant à Tan Tan, elle n’est même plus une ville de passage. “Les habitants de la région ont toujours eu la réputation d’être des rebelles. Déjà, avant de passer sous la coupe des Espagnols, on ne reconnaissait pas l’autorité du sultan. Le Makhzen nous le fait payer depuis 40 ans”, analyse Khalid Bouchra, avec lassitude.

En bordure de la ville, l’hôpital public est à lui seul l’illustration cette gloire passée. Lui, qui était cité en exemple il y a quarante ans, tourne aujourd’hui au ralenti. Sur sa façade décrépie, le visiteur peine à lire les mots “urgences” ou “hôpital” que les années ont insidieusement effacés. A l’intérieur, le silence et une vague odeur de ranci. Personne à l’accueil, les couloirs vides… “Ce soir, comme toujours, je suis seul avec un infirmier pour faire tourner les lieux. Il ne faut pas s’étonner ensuite qu’il y ait régulièrement des problèmes”, se désespère un médecin terré dans une salle de consultation poussiéreuse et dont l’équipement semble sorti d’une autre époque.

Faute de moyens, ici c’est le système D qui règne. “On se retrouve à devoir s’occuper de choses qui n’ont aucun rapport avec notre travail de soignant. Comme appeler les autorités pour mettre de l’essence dans les ambulances car on a un patient à évacuer vers Tiznit ou Agadir en urgence”, poursuit ce jeune généraliste qui a été parachuté ici, comme tous ses collègues, à la sortie de ses études.

Tout Sidi Ifni est encore révolté par les conséquences de ce manque de moyens : rien que l’année dernière deux femmes, des sœurs, ont perdu la vie sur la route censée les mener à un hôpital à des centaines de kilomètres de la ville, alors qu’elles venaient accoucher. C’est là que les affrontements de juin 2008 avaient commencé.

Plus d’une année s’est écoulée, et la situation est toujours aussi tendue du côté des pêcheurs. Et pour cause, rien n’a changé. Des bottes remontées jusqu’au genoux, un gros pull en laine malgré la chaleur étouffante et des valises noires sous les yeux, M’barek est très remonté : “Il y a à peine deux jours, deux hommes sont morts en mer.

L’entrée du port est extrêmement dangereuse. Il y a en permanence des accidents. Il suffirait pourtant juste de la désensabler”. A quelques mètres de lui, une dizaine de camions embarquent des caisses et des caisses de sardines pêchées dans la nuit. Des dizaines de poissons éventrés jonchent le sol dans une bouillie gluante et nauséabonde de viscères et de sang. C’est tout ce qu’il restera de la pêche du jour, une fois les camions partis vers Agadir.

“Il n’y a aucune usine de traitement ici. Tout ce qui est pêché part soit à l’étranger sur d’immenses bateaux frigorifiques soit ailleurs au Maroc via ces camions. Les poissons de Sidi Ifni représentent une immense richesse. Mais nous n’en profitons pas”, explique, blasé, Farès Hafifi, un des leaders du blocus de juin 2008.

Avec ses compagnons d’infortune, il jure être prêt à recommencer à manifester, si le changement tant attendu n’arrive pas. A Sidi Ifni, l’attente est infinie, mais pas la patience de ses habitants. Tel Quel !

Source : Bruxellois non, peut-être?



De : Diaspora Saharaui
mardi 24 novembre 2009


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