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Accord de fin de grève à Arcade

lundi 3 mars 2003

Infos luttes sociales

Bulletin n° 45
Numéro spécial sur l’accord de fin de grève à Arcade, avec un premier bilan

27/2/03

Comité de soutien aux salariés et précaires en lutte d’Arcade, McDo, FNAC,
Disney, Virgin, etc.

Pour tout contact : CICP, 21 ter rue Voltaire, 75011 Paris (en précisant
bien le mon du comité) ­ Chèques à l’ordre de ADC.

Arcade
Contact e-mail : arcadesolidarite@hotmail.com
Informations et documentations sur la grève et les initiatives en cours :
http://www.ac.eu.org/actu-docs/arcade/arcade.htm

Jalons pour un premier bilan de la grève

La grève s’est terminée par la signature d’un accord "confidentiel", qui
restera entre les mains des avocats sans avoir été donné aux grévistes,
lesquelles ont seulement signé un avenant à leur contrat de travail. Cette
confidentialité montre à quel point Arcade craint que les résultats obtenus
n’incitent d’autres salariés à suivre leur exemple.

Nous reconstruisons donc ces résultats à partir de documents précédents et
des informations transmises oralement par les grévistes. En voici une
synthèse :

 ? Les cadences ­ qui étaient le point central du conflit ­ sont ramenées à 4
chambres par heure dans les hôtels Etap, à 3,25 dans les hôtels Ibis, à 2,50
ou 3 (selon le type de chambre) dans les hôtels Mercure, Novotel et Suite
hôtel et à 1,9 (double) ou 2 (simple) dans les Sofitel. (Les couloirs sont
exclus de la charge de travail). Ces nouvelles normes ont été consignées
dans le « protocole d’accord d’entreprise » du 15.1.03 et découlent
directement des concessions faites par la direction d’Accor en fin d’année.
Concessions qui se sont aussi traduites par la signature avec les
organisations syndicales du groupe, le 3 décembre, d’un " protocole sur l’
orientation des conditions de recours à des entreprises extérieures de
nettoyage " par lequel Accor reconnaît de fait sa responsabilité dans les
conditions faites aux salariés de ses sous-traitants. Rappelons que ce
dernier protocole entérine le principe d’un rapprochement des conditions de
travail des salariés des entreprises sous-traitantes de celles des salariés
directs du groupe et surtout du paiement de toutes les heures de travail
effectuées par les salariés de la sous-traitance, avec un droit de contrôle
accordé aux syndicats. Il y est aussi question de mettre en place une
formation professionnelle, d’équiper les personnels de tenue de travail, de
mettre à disposition des locaux pour les repas, équipés de four à micro-onde
et de frigo.

- Tous les contrats de travail sont portés à 130 heures mensuelles.

- Les 7 grévistes licenciés pour fait de grève sont réintégrés (le huitième
licencié a déjà fait l’objet d’une mesure de réintégration). Les poursuites
judiciaires et les demandes d’astreinte sont annulées. Toutes les sanctions
sont levées.

- Une prime de chantier est accordée, y compris aux non-grévistes, pour les
sites touchés par la grève.

- Une indemnité de compensation des jours de grève est versée à l’ensemble
des grévistes, équivalente à environ 35 % des salaires sur douze mois. Cette
indemnité est libre de toutes charges sociales et non imposable, mais ne
donnera sans doute pas droit à des points de retraite. Les grévistes ont
décidé de la partager entre elles de façon égalitaire.

Sur toutes les revendications des grévistes, il y a donc eu des avancées
substantielles. Sur la question cruciale des cadences et sur celle des temps
partiels imposés, la victoire n’est certes que partielle, mais il n’en reste
pas moins que sur tous les points l’employeur a bel et bien dû céder.
Nous sommes conscients que les avancées obtenues par la grève auront besoin
d’être défendues pied à pied par les salariés sur leur lieu de travail, et
qu’il leur faudra faire preuve de beaucoup de vigilance pour éviter que le
terrain gagné ne soit repris par l’adversaire. Pour cela, il faudra que les
acquis de la grève soient connus et s’étendent à tous les autres salariés.

En ce qui nous concerne, nous pensons que, si l’on veut comprendre le sens
de l’expérience du collectif de solidarité et de son rapport aux grévistes,
il faut éviter que les cartes soient brouillées par tous ceux qui aimeraient
s’attribuer les mérites de la victoire. C’est pourquoi nous essayons dès
maintenant de poser des jalons pour un bilan.

Cette lutte a démarré avec le soutien du syndicat SUD. Sans cet appui du
syndicat à ses membres qui avaient débrayé, cette grève n’aurait sûrement
pas existé. L’aide financière apportée par le G10 Solidaires a été
indispensable. Et sans la ténacité des grévistes, qui ont gardé le contrôle
de leur propre lutte durant douze mois, rien ne serait arrivé.
Si la grève n’est pas parvenue à s’étendre, c’est certes à cause de la peur
et du climat de chantage qui domine dans le secteur du nettoyage (et à
Arcade en particulier), mais aussi à cause du véritable cordon sanitaire
organisé par la CGT du nettoyage, qui a « découragé » activement les autres
salariés d’y prendre part.
Arcade a choisi de laisser pourrir le conflit, misant sur l’isolement et l’
épuisement des grévistes, et Accor a longtemps cherché à en nier tout
simplement l’existence.

Durant les trois premiers mois, la grève est gérée sur un mode syndical
classique : elle est menée avec beaucoup d’activisme, mais comme l’affaire d
’une chapelle syndicale (SUD Propreté et Services), les autres individus et
groupes suivant éventuellement, mais n’étant pas associés de façon active.
Vers la fin mai, le collectif de solidarité prend le relais du soutien à la
lutte. Pendant neuf mois, il alternera actions bihebdomadaires dans les
hôtels du groupe Accor et réunion hebdomadaire, tout en multipliant les
initiatives de popularisation de la lutte .

A partir du mois de juin, les syndicats restent présents aux réunions du
collectif, mais dès septembre on ne les voit plus. SUD-Rail continue à
suivre de loin les activités menées sur le terrain, fournissant une utile
aide logistique, donnant quelques interviews et assurant le suivi juridique.
Fonctions qu’il serait injuste de sous-estimer, mais qui restent accessoires
par rapport au problème central, à savoir faire évoluer les rapports de
forces sur le terrain.

La petite intersyndicale SUD-CNT-Collectifs oppositionnels de la CGT fait
son apparition à la mi-mai (63e jour de grève), à travers un tract. C’est
elle qui organisera la manifestation du 3 juillet (départ d’Abilis et
arrivée au siège d’Arcade, suivie d’une intervention des CRS), puis celle du
22 juillet (départ du siège de la CFDT, passage place du Colonel-Fabien,
arrivée aux tribunal des prud’hommes) ; elle participera en outre à l’action
du 9 juillet place d’Italie et à la fête du 13 juillet place de la Réunion
et verra sa banderole fort remarquée à la fête de l’Humanité, en septembre.
Mais au total elle aura une vie plus virtuelle que réelle, marquée par la
méfiance entre les trois organisations parties prenantes.

On peut donc dire qu’une fois que le collectif est intervenu dans la lutte,
les syndicats ont plus fonctionné comme un bureau d’aide juridique que comme
instruments de lutte. Et cela non sans quelques cafouillages d’ailleurs, qui
auraient pu être évités s’il y avait eu une meilleure coordination entre les
initiatives des uns et des autres.

De son côté, le collectif de solidarité va, dès le mois de juin, tenter de
modifier une situation qui semble bloquée : dans leur boîte, les grévistes
sont isolées, la grève n’arrivant pas à s’étendre ; elles n’ont pas le
soutien actif des milieux militants (qui se bornent souvent à des messages
de solidarité et parfois à une petite collecte) ; leur lutte n’a guère de
visibilité, n’ayant pas de lieu physique où apparaître (contrairement à la
grève de McDo), ce qui amènera certains à parler de « grève en perdition ».

Il est vrai qu’un point semble avoir été marqué lorsque le 4 juin, à la
réunion du comité du groupe Accor, le PDG Espalioux énonce les principes d’
une « charte » devant présider aux rapports entre le groupe et ses
entreprises sous-traitantes. Pourtant, il apparaît vite qu’il ne s’agit que
d’une habile opération de communication destinée à redorer le blason d’un
groupe dont l’image « sociale » commence à être gravement ternie par la
divulgation de ses pratiques auprès du grand public. Et seule la ténacité
des grévistes finira par contraindre Accor, six mois plus tard, à passer aux
actes ­ et à la caisse.
Par la suite, il faudra en plus contrer les discours annonçant la fin de la
grève. Jusque dans le bulletin de SUD-Rail (octobre 2002, n. 22) on parlera
en effet de « victoire annoncée », signifiant par là que son existence même
est une victoire et que ­ vu le rapport des forces - on ne peut pas en
demander plus. Les plus engagés semblent ainsi ne pas croire eux-mêmes en la
possibilité de gagner et donnent l’impression de se contenter d’une victoire
largement symbolique. (En fait des divergences d’analyse et de stratégie
finiront par apparaître au sein de SUD-Rail, qui auront de fâcheuses
répercussions sur l’engagement concret du syndicat).

Qu’est-ce donc qui a changé la donne et permis à la grève de tenir d’abord
et de remonter la pente jusqu’à la victoire ensuite ?

Sans fausse modestie, on peut dire que c’est le collectif de solidarité qui
a réussi à faire évoluer les rapports de force, défavorables au départ, en
donnant à Accor d’abord et à Arcade ensuite de bonnes raisons de chercher à
clore le conflit. Comment cela a-t-il été possible ?

- Durant l’été, on maintient les contacts, on continue à se réunir dans un
contexte de démobilisation estivale, à intervenir dans les hôtels, à assurer
à travers des comptes-rendus réguliers la continuité de l’information. Dès
le départ on concentre notre action sur Accor, cible plus sensible qu’Arcade
à son image de marque et donc plus à notre portée.

- A la rentrée, on passe à la vitesse supérieure, tout en garantissant la
continuité de l’information en milieu militant et des actions dans les
hôtels, menées par un petit noyau dur auquel d’autres venaient parfois se
joindre de façon ponctuelle. On organise d’abord quelques actions de
financement, pour prendre la relève de SUD qui montre des signes d’
épuisement, puis on lance une « semaine nationale d’action » contre le
groupe Accor, qui permet d’élargir les contacts, notamment avec le milieu
militant et les médias.

- Fin septembre, un référé des prud’hommes très attendu par les grévistes
est rejeté. Le moral commence à descendre.

- Le 20 novembre, le procès devant les prud’hommes pour demande de
réintégration des grévistes est reporté à la demande des avocats, qui
invoquent des dossiers incomplets. S’ensuit un moment de grave
découragement, les grévistes se sentant abandonnées par ceux-là mêmes qui
sont censés les défendre . Le collectif décide alors de suivre de plus près
les actions juridiques et de resserrer les contacts avec les avocats. Il
s’agit de remonter le moral des grévistes, qui a atteint son point le plus
bas, tout en faisant en sorte qu’elles puissent éventuellement rentrer la
tête haute si elles prenaient la décision de le faire. Ce sera là le plus
important succès du collectif, dont tous les autres vont découler.

- Début décembre, la situation a déjà changé, suite à une série d’actions
menées contre les hôtels mais aussi à des interventions lors de
manifestations professionnelles et lors de la rencontre entre le directeur
financier d’Accor et les actionnaires au Salon Actionaria, grâce également à
un début de concrétisation de la solidarité internationale, grâce enfin à
des contacts avec les médias qui commencent à porter leurs fruits. Cette
remontée ne fera que se confirmer dans la période des fêtes et en janvier.
Le 4 décembre, la direction d’Accor annonce la signature, entre DRH et
organisations syndicales du groupe, d’un « protocole d’accord sur les
modalités de recours à la sous-traitance », indice clair de l’impact de nos
actions sur la politique d’Accor. Prenant prétexte de ce texte, et à la
demande explicite des grévistes, le collectif écrit à la DRH d’Accor, qui
répond à notre courrier et à qui nous finissons par imposer une entrevue :
nous essayons de lui montrer que laisser la grève durer est un mauvais
calcul parce qu’elle ne pourrit pas, mais au contraire se renforce,
rencontrant une solidarité croissante ­ ce que viennent confirmer les
quelques actions menées à l’étranger et les cartes postales de protestation
qui commencent à affluer à la direction du groupe, ainsi que l’intérêt
croissant des médias pour la lutte. De fait, on commence à obtenir qu’Accor
exerce une pression sur Arcade, qui jusque-là pouvait se sentir à l’abri :
Arcade rouvre les négociations après avoir, lors du CE du 15 janvier,
entériné une baisse significative des cadences, première concession à la
revendication essentielle des grévistes.

- Fin janvier, pour pousser le processus de négociation, coincé sur la
question du paiement des jours de grève, nous envisageons une campagne
contre les autres chantiers d’Arcade et commençons par Paris VIII, où nous
avons déjà lancé en novembre une pétition demandant au président de rompre
le contrat de sous-traitance avec Arcade, qui assure le gardiennage ­ cela
dans l’idée de faire comprendre à Arcade qu’elle risque de perdre beaucoup
plus d’argent que celui qu’elle refuse aux grévistes. Parallèlement, nous
mettons à profit les contacts établis avec la CGT d’Accor : nous
photocopions son bulletin pour le distribuer au personnel des hôtels, tout
en mettant au verso de nos tracts un texte de solidarité avec les
revendications des salariés d’Accor, afin de faire craindre à la direction d
’Accor que la grève ne devienne un exemple y compris pour ses propres
salariés et de la pousser à clore le conflit.

Mais quelle est la composition de ce collectif « hétéroclite » ? Des
individus aux appartenances diverses, syndiqués et non syndiqués, voire
critiques des syndicats et du syndicalisme : militants de TCP (Travailleurs,
Chômeurs Précaires), d’AC !, de la Coordination des Travailleurs Précaires
(CTP), de SUD, de la CNT ou l’ayant quittée, du Collectif national pur le
droit des femmes, de la Fédération Anarchiste (FA). De façon plus
ponctuelle, ont participé à des réunions ou des actions (ou pris des
contacts avec les médias) des militants d’Attac, Stop-Précarité, du CAE, de
No Border (lors de la rencontre de Strasbourg), de la CGT, de LO, de Droit
Devant, des anciens de la LCR, de Partisan, etc. Sans oublier les salariés
qui toutes les semaines, des mois durant, ont cotisé pour fournir une aide
anonyme et concrète, ceux qui ont imprimé tracts affiches et cartes
postales, ceux qui ont assuré la circulation de nos bulletins sur le Net ou
créé une page consacrée à la grève sur le site d’AC !, ceux qui ont traduit
nos tracts en plusieurs langues, ceux qui ­ ne serait-ce qu’une seule fois ­
sont venus nous aider devant les hôtels, et les quelques journalistes ­
parfois eux-mêmes précaires ­ qui ont fait en sorte que leur média parle de
la grève et que le silence soit brisé.

Le nombre restreint de ceux qui ont assuré la continuité du soutien a
évidemment été un handicap lors des actions, mais il a permis aussi que les
décisions soient prises collectivement avec le temps de discussion
nécessaire, que les bilans des initiatives soient régulièrement tirés, sans
complaisance mais sans que le climat fraternel s’en trouve remis en cause.
La volonté de lutte a toujours été indissociable du plaisir de se
rencontrer, de se connaître de s’entraider, de comprendre, d’apprendre. C’
est ce climat qui a permis de conserver l’initiative pendant plusieurs mois,
sans se laisser démonter par les difficultés qui pourtant n’ont pas manqué.
Nous avons toujours pris des initiatives à la hauteur de nos forces, sans
raconter d’histoires autour de nous. Nous sommes également assez satisfaits
d’avoir réussi à éviter toute forme de répression ou presque contre les
militants engagés dans les actions, à un moment où le climat est à l’
intensification de l’action répressive.

Enfin, nous n’avons pas mégoté notre solidarité aux luttes que nous avons
croisées (Maxilivres, McDonald’s, Sin et Stes, Abilis, les sans papiers,
etc.), et quand cela a été possible nous avons essayé d’impulser des formes
de soutien mutuel, essayant de faire comprendre autour de nous que la
solidarité n’est pas un courant à sens unique.

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