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Apocalypse Cow | 1,000 vaches est une version réduite

dimanche 26 octobre 2014, par Vivrejour

A la lecture du titre « La face cachée de l’industrie laitière : un coût de 7,1 milliards d’euros pour la société » on se dit qu’on va avoir droit à des révélations, mais si l’ambition est louable – faire un tour complet de la filière en mettant en évidence l’impact social de l’activité – l’acuité l’est moins.

On aurait aimé dire que malgré tout il y a là une vue d’ensemble, des rapports de force identifiés et que dans la situation actuelle tout ce qui ne s’ajoute pas dans le mauvais plateau de la balance est potentiellement bon à prendre, mais au fur et à mesure de la lecture les erreurs et défauts s’accumulent.

Dès le début l’approche "coût marchande des nuisances" typique des néo-libéraux est plus que contestable et même si c’est pour "chiffrer les externalités" comment donner un prix à la destruction irréversible de la terre, aux suicides, à la pulvérisation des rapports sociaux ? Même la bibliographie est purement technocratique : absence totale de points de vue de la Conf’, de Via Campensina, ainsi que des groupes (véritablement experts) tels que GRAIN, etc Group, TNI, etc.

Et cet angle mort se transforme en trou béant dès qu’on gratte ne serait ce que la surface.

Car de ce côté là on n’est plus dans le monde bisounours des "consom’acteurs" : on est dans l’action syndicale avec l’occupation du siège de Cargill par la Confédération Paysanne en septembre pour dénoncer les TAFTA et CETA. Or, dans l’étude il n’est nullement question de ce monstre de l’agroindustrie (plus de 135 milliards de dollars, plus de 140,000 personnes dans 66 pays) et de ses CAFO (Concentrated Animal Feeding Operation) avec en particulier les hormones et antibiotiques sans lesquelles ces usines ne peuvent fonctionner. Au passage, rater la question "chimique" dans la filière, c’est rater – avec les OGM – l’un des piliers de l’industrialisation qui ne date pas d’hier (voir par exemple ce document de 1986 sur l’hormone de croissance bovine avec un impact de « baisse des prix du lait, diminution de 25-30% des paysans laitiers, … » répertorié par l’etc Group).

A la même enseigne sont les externalités « en aval », car de même qu’ils négligent TAFTA/Cargill outre Atlantique, ils négligent la destruction paysanne (ici l’étude de GRAIN intitulé "Le grand hold-up laitier") outre Méditerranée, tout juste évoquée du bout des lèvres en quelques phrases à la page 38 alors qu’on a foison de chiffres-à-l-appui jusqu’à là. Nestlé et PepsiCo ne figurent pas non plus au registre de l’étude. Réussir à faire une "étude sur le lait" – mieux encore, une "évaluation des impacts sociétaux" (sic) – sans plus d’une ou deux phrases à propos des effets ravageurs de la PAC (par exemple cette étude du TNI, intitulé "Globalising Hunger, Food Security and the EU’s PAC") relève de l’exploit.

Mais à force de vouloir rester le nez sur le commerce équitable et le « je vote avec mon panier », on passe à côté de l’essentiel, à savoir que, dans le jeu de la mondialisation de l’agriculture, la ferme des 1,000 vaches n’est qu’une version réduite. Ailleurs, la société Néozélandaise Fonterra a déjà plusieurs usines de plusieurs milliers de vaches dont une de 7,200 en Chine. Elle a annoncée un projet d’en construire une avec 13,000 vaches sur 65 hectares en Inde, ainsi qu’une centaine d’usines de 3,000 vaches chacune dans le même pays.

Mais le clou du spectacle est sans conteste le projet de TH Milk au Vietnam. TH comme "True Happiness", la joie véritable. La société s’appelle vraiment comme ça et son projet d’usine inaugurée en septembre dernier s’appelle le "TH Clean and Fresh Milk Plant", soit le "L’usine TH du Lait Propre et Frais". Du Georges Orwell dans le texte. A son inauguration en présence du premier ministre lui-même, en septembre 2013, l’usine avait déjà ses 30,000 vaches et un objective d’atteindre les 137,000 en 2017.

Au printemps suivant, il a fallu évacuer 700 familles du district à cause de la pollution de l’air, de l’eau et de la terre ainsi que des moustiques et des mouches. Le dirigeant du district a déclaré que déménager ces familles était la meilleure façon d’assurer leur bonne santé. Visiblement ça n’avait pas été prévu au programme initial, la bonne santé.

S’il y a eu plus de 100 millions de dollars investis dans le projet pour son lancement, le salaire moyen des 500 ouvriers qui y travaillent reste bien au raz du lisier à 154 dollars par mois se félicite l’AmCham Vietnam, la chambre de commerce américaine au Vietnam.

La mise en place de cette plus grande usine laitière au monde à été assurée par la société Afimilk. Elle doit s’y connaitre elle affirme être « leader mondial des systèmes informatiques avancés pour les fermes laitières modernes et la gestion de troupeaux ».

Fonterra est une cooperative, Afimilk une co-société détenue par le kibboutz Afiim et un fonds d’investissement. Ce qu’on peut en conclure c’est que ni le « panier bio » de l’acheteur, ni le « portefeuille coop » ne sont de nature à arrêter le déferlement en cours.

En ce qui concerne la face cachée de l’industrie laitière, l’échéance n’est pas Afterre 2050, c’est ici et maintenant.