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BUSH : mission dindon

vendredi 12 décembre 2003 - Contacter l'auteur

par STEFANO BENNI

Je m’appelle Bush et je suis un dur. On dit que je fais
le dur parceque malgré les apparences je suis un
couard parano, mais cette fois, je les ai bien eus.

Comme vous le savez tous, j’ai gagné et supergagné
la guerre en Irak ; mais quelqu’un insistait à dire
que la guerre n’était pas finie, qu’il y avait encore
des dizaines de soldats américains et alliés
qui mouraient et que l’on ne nous avait pas du tout accueillis
comme des libérateurs.

Propagande communiste, défaitisme pacifiste et provocation
peau-rouge, ai-je pensé.

Alors, le jour de Thanksgiving, j’ai pris l’ Air Force
One, mon avion personnel et je suis allé contrôler
la situation. A l’aéroport de Bagdad, j’avais déjà
prévenu mes généraux : ne me faites
pas voir de cercueils de soldats, ça porte malheur.
En effet, sur la piste il y avait cent enfants irakiens
qui me saluaient en agitant de petites bannières
étoilées.

Je me suis approché de l’un d’entre eux et lui ai
demandé :

"Comment t’appelles-tu, petit musulman philoaméricain
 ?

"A vrai dire, je m’appelle Jerry et je suis un nain
de Chicago - bégaya celui-ci.

Je l’ai fait jeter à Guantanamo, avec toute la troupe
de figurants.

Puis je me suis fait emmener à la base USA dans
la voiture blindée Ground Force One. Tout était
aussi tranquille qu’ à une party, les soldats m’ont
accueilli avec des applaudissements fracassants et admiratifs.
J’étais très élégant : j’avais
la doudoune mimétique de général, le
tee-shirt des Marines et les chaussures toutes neuves offertes
par Berlusconi, encore humides de salive.

Il y avait là le général Sanchez qui
m’attendait.

Je lui broyai la main et lui demandai : alors tout va bien
ce mois-ci ?

"A vrai dire plus de 200 soldats sont tombés
- répondit Sanchez.

"Merde, cirez un peu moins les parquets - ai-je
dit.

Le général Sanchez a donné l’ordre
de rire. Voyez-vous, un président doit savoir dire
des boutades et dédramatiser. De plus, je n’aime
pas les pertes, je suis un gagnant.

Je suis entré à la cantine de mon pas fier
et hémorroïdal, les jambes écartées,
moitié John Wayne, moitié pitbull.

Et au milieu de la salle se trouvait Bin.

Un dindon irakien, de trente kilos, énorme, effrayant.

Personne n’avait encore trouvé le courage de l’affronter
et de le découper.

"Attention - dit Sanchez- nous l’ avons laissé
au four six heures mais avec ces Irakiens, on ne sait jamais.

Mais moi, je suis le président et je n’ai peur de
rien. Je me suis approché de Bin et j’ai sorti Blade
Turkey One, le coutelas présidentiel.

Les moments historiques de l’histoire américaine
et de ma vie ont défilé devant mes yeux : Little
Big Horn, Pearl Harbour, Jack Daniels, le Vietnam, mes évasions
fiscales, les magouilles électorales...

J’ai poussé un terrible hurlement de guerre et ...j’ai
mis Bin en morceaux. Cuisses par-ci, ailes par-là
et la farce de chataîgnes et napalm qui prenait toute
la table.

Tout le monde applaudissait et tirait des pétarda
en signe de jubilation.

Puis, on m’a dit qu’il ne s’agissait pas de pétards
mais qu’on était en train de tuer les Espagnols.

" Mais qu’est-ce qu’ils foutent là les Espagnols
 ? ai-je demandé.

"Ce sont nos alliés - m’a dit le général
Sanchez.

" Ah oui, maintenant, je me souviens- dis-je -
et bien, apprenez-leur la phrase avec laquelle notre troisième
guerre mondiale passera à la postérité :
à la place de

" Ils sont en train de tuer nos soldats et nous ne
savons plus quoi faire"

il faut dire

" Nous ne nous laisserons pas intimider".

Tandis que je parlais avec Sanchez, ils ont apporté
six ou sept blessés tout en sang.

" Juste maintenant, que nous sommes en train de manger
 ? ai-je protesté.

A ce moment-là, il fallait remonter le moral des
soldats. Et bien , vous ne le croierez pas mais une demi-heure
aprés, moi et l’état-major, nous avions mangé
tout le dindon Bin, y compris les patates brûlantes.
Deux généraux se sont brûlés
la langue.

Ne dites pas que nous n’avons pas de courage à revendre.

Puis, nous avons roté et pissé en groupe,
selon l’usage texan et on m’a dit que je devais parler aux
troupes. Démocratiquement, je suis descendu parmi
les Marines. Il y avait un soldat noir, un peu gros, avec
le visage de Annan. Je lui ai demandé :

"Que penses-tu de cette guerre, soldat ?

"Je pense que mon pays est dirigé par un des
hommes les plus stupides, arrogants et parano de l’histoire
de l’humanité - dit le Noir.

J’ai décidé qu’à partir d’aujourd’hui,
pendant les parades militaires, on devra suivre la méthode
de la télévision italienne : les soldats ne
pourront parler aux supérieurs qu’ au moyen d’une
cassette enregistrée et approuvée par les
hauts commandements.

C’était l’heure de rentrer.

J’ai bu trente-trois Amarines, l’amer des Marines, et
je suis remonté chancelant dans l’Air Force One.
De joyeuses salves de fusil saluaient mon départ.

Et bien, le matin suivant ce fut dur, la fatigue du voyage,
le dindon sur l’estomac et puis d’autres attentats partout,
et nous avons rappelé trois mille réservistes
et j’ai piqué trois mille milliards supplémentaires
à la sécurité sociale pour les destiner
aux frais de guerre et tandis que les Marines crevaient,
vous savez où j’étais, moi ? Tremblant dans
un bunker ?

Non, je jouais au golf avec mon papa.

Compris, le sang froid ?

Voyez-vous, le terrorisme est l’unique problème
du monde que moi, Blair et Berlusconi faisont semblant de
savoir affronter pour cacher que nous ne savons pas affronter
tous les autres.

C’est pourquoi, j’ai confié à Bush Senior
que j’espère pouvoir manger d’autres dindons en Irak,
en Syrie, au Yémen et dans d’autres endroits.

On m’a dit que les scientifiques, réunis en congrés,
ont établi que si le collapsus environnemental continue,
la terre n’a que cinquante ans à vivre.

Ce sont des dilettants : je pourrais éliminer toute
la planète grâce à vingt têtes
nucléaires en moins de deux heures. C’est la CIA
qui le déclare dans un récent rapport amusant.
Poutine n’est plus en mesure de le faire et Osama aurait
besoin de quelques années.

J’étais là, plongé dans ces joyeuses
pensées, au trou 15, quand Berlusconi m’appela.

Il me dit que l’on avait découvert en Italie des
cellules en sommeil.

Je n’ai pas compris s’il faisit allusion à des noyaux
terroristes ou au cerveau de Bondi (porte-parole de Forza
Italia : N.d.t.)

En tout cas, ils profiteront de l’alarme attentats pour
faire passer la loi Gasparri (ministre des Telecommunications
qui a proposé une loi qui entérine le monopole
télévisé de Berlusconi : N.d.t.)

Quie Dieu bénisse l’Amérique et Forza Italia
et nous conserve Saddam.

J’en étais au dernier trou et je brandissais Last
Strike One, le club présidentiel, quand j’eus un
accés de lucidité. Ce fut terrible, le dernier
je l’avais eu en 1984. J’ai vu la balle de golf et j’ai
eu l’impression que c’était la terre, une minuscule
planète avec ses mers et ses continents perdue dans
le grand pré du Cosmos. Et je pensai qu’après
des siècles de civilisation, de religion, de démocratie,
de technologie et de services secrets, la terre était
toujours cette petite chose-là, une petite planète
affamée, empoisonnée, ensanglantée,
dans les mains de quelques bandes, de plus en plus puissantes
et de moins en moins responsables.

Ce fut la pensée d’un instant.

Mais je ne me suis pas laissé intimider.

D’un coup sec, je l’ai enfilée dans le trou.

12.12.2003
Collectif Bellaciao

Mots clés : Dazibao / Guerres-Conflits /
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