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DU MARXISME À LA SOCIOLOGIE DE BOURDIEU

mardi 26 avril 2005 - Contacter l'auteur - 14 coms

di Philippe CORCUFF

La réception de la sociologie de Pierre Bourdieu obéit à des logiques sociales, auxquelles participent les dimensions proprement intellectuelles. Si l’on s’arrête sur des cas singuliers, ces mécanismes collectifs révèlent des résonances intimes, où la généralité des énoncés sociologiques se noue aux aspérités de parcours biographiques. C’est dans cette perspective que je voudrais souligner ici dans quelle mesure la sociologie de Pierre Bourdieu, comme ses engagements publics, ont eu des effets sur mon trajet biographique, tout particulièrement sur les rapports entre l’activité intellectuelle et l’action politique.

Je parlerai ici à un double titre : en tant qu’artisan du travail intellectuel (dans les domaines de la sociologie et de la philosophie politique) et en tant que militant de ce qu’on appelle “ la gauche radicale ” (dans ses composantes associatives, syndicales et partisanes). Ces quelques éléments d’investigation se présenteront avant tout comme un hommage à la sociologie de Pierre Bourdieu, mais également comme un éclairage réflexif sur l’histoire singulière d’une réception, avec tous les risques narcissiques associés à ce type de démarche.

Pierre Bourdieu ne m’a pas conduit au militantisme, car j’étais déjà militant depuis le lycée (au Mouvement de la Jeunesse Socialiste en 1976, puis au PS à partir de 1977, dans le courant CERES, alors marqué par des références marxisantes). Je n’ai rencontré l’oeuvre de Pierre Bourdieu que plus tard, grâce à deux de mes enseignants de l’Université à Bordeaux : Bernard Lacroix (à l’Institut d’Études Politiques, trois années universitaires entre 1979 et 1982), puis Alain Accardo (à l’IUT de journalisme, lors de l’année universitaire 1983-1984). C’est en collaborant avec ce dernier à un recueil de textes commentés de Pierre Bourdieu (La sociologie de Bourdieu - Textes choisis et commentés, Bordeaux, Le Mascaret, 1986) que j’ai eu, pour la première fois, l’occasion de discuter directement avec Pierre Bourdieu durant l’année universitaire 1985-1986. Par la suite, j’ai suivi pendant plusieurs années ses séminaires à l’EHESS et ses cours au Collège de France, alors que je préparais, sous la direction de l’ethnologue Gérard Althabe, une thèse sur le syndicalisme cheminot. Après ma thèse, soutenue en décembre 1991, nos chemins se sont croisés à plusieurs reprises pour des raisons militantes : il avait, par exemple, accepté de faire partie du comité de parrainage du club Merleau-Ponty (créé en février 1995) ou avait apporté son soutien aux grèves de la faim contre “ la double peine ” des printemps 1998 et 1999 à Lyon.

La sociologie de Pierre Bourdieu a contribué à déplacer chez moi plusieurs dimensions, à l’intersection de la recherche et de l’engagement. Ici, le biographique et le sociologique sont donc étroitement liés.

1 - Au milieu des années 1980, la sociologie de Pierre Bourdieu m’a aidé à sortir du “ marxisme ”, entendu comme la référence quasi-exclusive à un auteur et à une tradition politico-intellectuelle, tout en m’incitant à continuer à faire de Marx une des ressources importantes d’une boîte à outils plus large d’auteurs et de concepts.

(...) Ma sortie d’un “ marxisme ” trop étroit (y compris dans ses courants ouverts et hétérodoxes) pour la compréhension des complexités du monde social comme pour l’action sur ce monde (ou plutôt dans ce monde) a trouvé toute une série de prises dans les travaux menés par Pierre Bourdieu :

1.1 - Ces travaux permettent, en premier lieu, une rupture avec l’économisme, c’est-à-dire avec la fétichisation de “ la dernière instance ” que serait censé jouer l’Économique sur l’ensemble des rapports sociaux. Cette critique de la pente économiste du “ marxisme ” appelle chez Pierre Bourdieu une prise en compte de la pluralité des dominations qui travaillent une formation sociale comme la société française ; dominations (économique, mais aussi politique, culturelle, masculine, etc.) tout à la fois autonomes les unes par rapport aux autres et imbriquées.

1.2 - Les analyses sociologiques de Pierre Bourdieu engagent, dans le sillage des travaux de l’historien Edward P. Thompson, une mise à distance des visions objectivistes des classes sociales souvent présentes dans les différents marxismes. Ces visions objectivistes appréhendent les groupes sociaux comme des données “ objectives ”, en oubliant le travail de l’histoire. À l’inverse, Pierre Bourdieu nous a invité à distinguer “ les classes probables ” objectives, “ classes sur le papier ”, et “ les classes mobilisées ”, dotées de représentations unificatrices et dont la parole est portée par des représentants. Dans cette perspective, les classes sociales apparaissent comme des produits d’un processus socio-historique de construction.

1.3 - C’est aussi la pente paradoxalement idéaliste d’une tradition qui se réclame du “ matérialisme ” qu’a pointé Pierre Bourdieu. Idéaliste, dans le sens où elle surestime le poids des écrits des “ pères fondateurs ” dans l’action transformatrice. Paradoxal, car Marx valorisait une praxis large par rapport aux seules idées. La survalorisation des textes de congrès et des programmes dans les groupes marxistes constitue une autre variante de cette tendance idéaliste.

1.4 - Associé à l’idéalisme, c’est le théoricisme que Pierre Bourdieu a bien perçu dans certaines productions marxistes. La sacralisation théoriciste des concepts au détriment de l’enquête, du théorique au détriment de l’empirique, une certaine répugnance à mettre à l’épreuve de la réalité observable des élaborations théoriques de “ haute volée ” ont marqué à plusieurs reprises les philosophes marxistes. (...)

1.5 - La sociologie comme l’action politique ont du mal à décoller des débats récurrents qui opposent l’individuel et le collectif. Les analyses marxistes ont elles-mêmes tendance à osciller entre une ultra-objectivisme (fétichisant les structures collectives), du côté des marxismes savants, et un ultra-subjectivisme (gonflant les possibilités de la volonté, notamment des “ grands leaders ” du mouvement ouvrier), du côté des marxismes militants. Dans le sillage de la reproblématisation esquissée par Norbert Elias, la notion d’habitus rend possible un arrachement à ce dilemme classique. Plus, elle porte un regard sociologique sur la question de la singularité individuelle. Loin d’être le bulldozer du collectif contre l’individuel, de l’objectif contre le subjectif, comme l’ont insinué maints détracteurs, l’habitus ouvre un grand défi pour les sciences sociales : penser ensemble le collectif et le singulier, à travers une individuation à chaque fois irréductible d’expériences collectives.

1.6 - La sociologie de Pierre Bourdieu a défendu au coeur des années 1960 et 1970, quand les marxismes avaient une certaine force dans l’Université française, l’importance de l’autonomie de l’activité scientifique, autour de règles et de critères propres aux procédures de connaissance empirique. C’était particulièrement important à une époque où l’autonomie du champ scientifique était si malmenée par les prétentions diverses à faire dépendre la production des savoirs d’une “ ligne politique ”. Cela ne récusait pas l’engagement des scientifiques, comme l’a montré Pierre Bourdieu lui-même à différents moments de sa vie, mais cela les incitait à une “ vigilance épistémologique ”. Aujourd’hui, quand, tout à la fois chercheur et militant, je suis amené à faire des passages fréquents entre des registres différents, c’est une mise en garde toujours actuelle qui pointe un piège véritable.

2 - La sociologie de Pierre Bourdieu a débouché sur l’esquisse d’une philosophie politique plus stimulante que la philosophie politique libérale qui a dominé ce qui a été appelé “ le retour de la philosophie politique ” en France dans les années 1980-1990.

(...) À partir des savoirs sociologiques qu’il avait engrangés, Pierre Bourdieu a avancé d’autres pistes, plus amples, si l’on veut associer une réflexion sur les modes d’organisation les plus souhaitables de la cité et une connaissance des inégalités qui concrètement la rongent. Par exemple, cette remarque apparaît particulièrement heuristique pour la philosophie politique : “ Il y a une sorte d’antinomie inhérente au politique qui tient au fait que les individus - et cela d’autant plus qu’ils sont démunis - ne peuvent se constituer (ou être constitués) en tant que groupes, c’est-à-dire en tant que force capable de se faire entendre et de parler et d’être écoutée, qu’en se dépossédant au profit d’un porte-parole. Il faut toujours risquer l’aliénation politique pour échapper à l’aliénation politique ” (dans “ La délégation et le fétichisme politique ”, 1° éd. : 1984, repris dans Langage et pouvoir symbolique, Paris, Seuil, coll. « Points », 2001, pp.260-261). Pierre Bourdieu pointe ici deux choses rarement associées dans un même constat. Premièrement, pour exister publiquement, pour voir ses expériences, ses intérêts et son identité pris en compte dans l’espace public, un groupe (des ouvriers aux malades du sida) a besoin de porte-parole. Mais, deuxièmement, l’existence de ces porte-parole enferme la possibilité de l’usurpation de la parole, le risque de la domination des représentants sur les représentés. Se découvre ici en pointillés une philosophie politique complexe, mettant en tension démocratie représentative et démocratie directe, nécessité de la représentation politique et critique libertaire de cette représentation, composante pragmatique et composante utopique (...).

3 - La sociologie de Pierre Bourdieu m’a aidé à interroger l’ethnocentrisme militant, c’est-à-dire ces évidences spontanées des milieux militants qui comprennent mal que le rapport à la politique qu’ils entretiennent est très spécifique et fort éloigné de celui de la grande majorité des gens, peu ou pas intéressés par la politique.

Les militants sont souvent pris, comme les observateurs professionnels de la politique (journalistes ou chercheurs en science politique), dans une vision politico-centrée du monde. Une vision qui est biaisée par le filtre constitué par le langage dit “ politique ”, les problèmes dits “ politiques ”, les jeux et les enjeux dits “ politiques ”, les commentaires dits “ politiques ”, etc. Une vision qui est focalisée sur la politique légitime, institutionnelle, dite “ sérieuse ”. Cette lecture spontanément politico-centrée de la réalité passe à côté de la fragilité sociale de la politique. (...) Ce genre de mise en perspective ouvre aussi un autre chemin du côté de l’action, car elle permet d’envisager une autre politisation, partant des quotidiens diversifiés d’une pluralité de groupes et d’individus aux propriétés sociales différentes.

4 - La sociologie de Pierre Bourdieu m’a éloigné des thématiques du “ complot ” si prégnantes dans les univers militants.
(...)

5 - La sociologie de Pierre Bourdieu m’a fourni des ressources contre les illusions d’une extra-territorialité par rapport au monde social, contre les prétentions d’échapper aux “ impuretés ” du monde au moyen d’une pureté “ idéologique ” ou éthique, contre la rhétorique des donneurs de leçons oubliant les compromis quotidiens avec les logiques dominantes qui contribuent à les structurer, eux aussi ; bref contre la présentation angélique de soi qu’on trouve souvent exacerbée dans “ le gauchisme ”.
(...)

6 - La sociologie de Pierre Bourdieu a mis l’accent, dans la lignée de la conception originale de la liberté énoncée par Spinoza, sur la réflexivité critique, sur l’auto-connaissance de ses propres déterminations sociales ; arme tout à la fois scientifique et politique.
(...)

7 - Enfin, dans le sillage de Marx, la sociologie de Pierre Bourdieu a contribué à réévaluer la place de “ la pratique ” dans la vie sociale, en pointant notamment les limitations sociales de la pensée et de ses effets.

L’auto-connaissance peut certes élargir nos marges de manoeuvre, individuelles et collectives, notre liberté relative, mais la pensée, même outillée sociologiquement, n’est jamais toute-puissante. Elle ne constitue qu’un élément d’une praxis plus large. Or, un des pièges qu’évite rarement l’intellectuel engagé en politique est de majorer la dimension intellectuelle de l’action, de son action et de celle des autres (...).

Si la liste n’est pas exhaustive, voilà les principales ressources de la sociologie de Pierre Bourdieu qui, d’une certaine façon, sont entrées dans ma vie militante et intellectuelle, et qui m’ont amené, mêlées à d’autres expériences, à me déplacer. Davantage qu’une théorie bouclée, Pierre Bourdieu a légué des pistes fructueuses, des problèmes entrevus et des questions esquissées à ceux qui continuent de penser que la connaissance du monde social et l’action dans le monde social doivent garder des rapports étroits. À nous de travailler maintenant à ce que ces ressources intellectuelles contribuent à nourrir les réflexions et les actions à venir. Et puis il y a une responsabilité particulière des universitaires et des chercheurs qui se sentent requis par l’engagement, afin que la mort de Pierre Bourdieu ne sonne pas comme le retour des conformismes, de l’enfermement et des petites lâchetés académiques, qu’il a si radicalement critiqués, dans sa sociologie et en actes.

* Extraits de Philippe Corcuff, « Déplacements biographiques - Places de la sociologie de Pierre Bourdieu dans un itinéraire militant et intellectuel », publié dans Rencontres avec Pierre Bourdieu, textes rassemblés par Gérard Mauger, Editions du Croquant, 2005, pp.281-290.

Philippe Corcuff est maître de conférences en science politique à l’Institut d’Études Politiques de Lyon. Il a publié notamment, en collaboration avec Alain Accardo, La sociologie de Bourdieu - Textes choisis et commentés (Bordeaux, Le Mascaret, 1e éd. : 1986), Bourdieu autrement - Fragilités d’un sociologue de combat (Paris, Textuel, 2003), et a assuré le conseil scientifique du livre collectif Pierre Bourdieu : les champs de la critique (Bibliothèque Publique d’Information/Centre Pompidou, 2004).

Rencontres avec Pierre Bourdieu

est un livre collectif dirigé par le sociologue Gérard Mauger, directeur adjoint du Centre de Sociologie Européenne (centre de recherche créé par Pierre Bourdieu). Au lendemain de la disparition de Pierre Bourdieu, une soixantaine de chercheurs en sciences sociales, d’artistes, d’écrivains, femmes et hommes de différentes générations en France, en Europe et dans le monde entier, ont accepté d’évoquer leur « rencontre avec Pierre Bourdieu » : l’homme et/ou l’œuvre. On y trouve des sociologues français (Jean-Louis Fabiani, Bertrand Geay, Bernard Lahire, Frédéric Lebaron, Dominique Memmi, Monique et Michel Pinçon, Louis Pinto, Bernard Pudal, etc.) et étrangers (Craig Calhoun, Natalia Chmatko, Frantz Schultheis, Richard Shusterman, Loïc Wacquant, etc.), mais aussi des historiens (comme Christophe Charle), des écrivains (comme Annie Ernaux), des artistes (comme Hans Haacke), etc.

Rencontres avec Bourdieu

textes rassemblés par Gérard Mauger, Editions du Croquant, 688 pages, 34 euros. Pour tout renseignement : Editions du Croquant - Broissieux - 73340 Bellecombes-en-Bauges - site :

http://www.editionsducroquant.org

email : info@editionsducroquant.org

Mots clés : Dazibao / Littérature-Philo-Livres / Mouvement / Philippe Corcuff /

Messages

  • Et c’est BOURDIEU qui t ’a amené à faire du MAFFESOLLI dans CHARLIE HEBDO ?
    C’est surement BOURDIEU qui t’a aidé a créer le concept tres elaboré de socialisme-libertaire
    A moins que ce soit BOURMEAU des inrocks ?
    On avait bien compris que tu t’etais "démarxisé",tu vas peut etre allonger la liste des soutiens
    au OUI du PS comme PODALYDES qui lui aussi à bossé avec BOURDIEU dans la misere du
    monde.

    • "Bourdieu", "Maffesoli", "Bourmeau", "Podalydes", le "oui du PS"... : la confusion intellectuelle le dispute à la mauvaise foi. Face à "la pensée unique", certains défendent "la non-pensée unique"...Heureusement, que nombre de "non" sont intelligents, et qu’un tel simplisme est habituellement du côté du "oui". Mais il semble qu’on soit obligé d’accepter un quota de déficients mentaux (type PLPL) au sein du "non"...

      Pour information, Ph.C. n’écrit plus dans Charlie Hebdo depuis un certain temps, comme il est indiqué sur Bella Ciao : http://bellaciao.org/fr/article.php3?id_article=11217 .

      Un social-démcorate libertaire

    • Appel aux sociaux démocrates libertaires :

      Chers intellecuels,

      Vous faisandez ; vous croquiez la chaire fraiche des anti-autoritaires, maintenant vous la vampirisez

      Vos hommages à Louise Michel, qui ne mentionnent pas une seule fois son anarchisme, nous prouvent encore votre radicalité de ronds-de-cuire, votre feinte dissidence d’intellectuels au dessus de la mêlée

      Vos rôts nauséabonds atomisent nos Autres Futurs Ensoleillés

    • Si les "futurs ensoleillés", cela consiste à se regarder le nombril en le prenant pour un soleil, je préfère encore la teneur en vie de nos "rôts nauséabonds" (au moins ça se partage : ne serait-ce que par le rire communicatif)...

  • Le "marxisme" ? quel "marxisme" ? La "somme des contresens sur Marx" (Michel Henry), et leur ignorance par Bourdieu, car il fallut bien remplacer Althusser, même avant qu’il ne sombre dans le matérialisme aléatoire du clinamen ?

    Quand la sociologie, comme discipline séparée (des autres et de la praxis), apportera quelque chose de plus que Marx, elle cessera d’être une sociologie. C’est bien le problème, quand ces disciplines de l’université -produites par le capital et adéquates à ses contradictions- se prennent pour de la théorie révolutionnaire, et viennent satisfaire aux manques de ceux qui cherchent un gourou, pour donner à leurs gesticulations une justification théorique : idéologie, quand tu nous tiens !

    Pour ceux que ça intéresse, une critique de Bourdieu idéologue :

    Eléments pour une grille de lecture du démocratisme radical

    Extraits :

    En dépit de divergences théoriques profondes, de systèmes explicatifs différents fondés sur des références philosophiques différentes, on retrouve chez Pierre Bourdieu, le gourou théorique actuel du démocratisme radical, des thèmes transversaux très proches. Chez l’un comme chez l’autre, toute pratique est définie, canalisée par l’idéologie et cette idéologie est inculquée aux individus par l’intermédiaire d’Appareil d’Etat (Althusser) ou d’ "habitus" (Bourdieu), qui, en enfermant l’individu dans un carcan idéologique, lui dictent inconsciemment sa conduite et ses objectifs, dans un sens évidemment favorable à la reproduction du système existant. L’idéologie s’oppose toujours à la connaissance "scientifique" du système qui découle d’une pratique ou d’un point de vue spécifique : la "pratique théorique" d’Alhusser ou la "rupture épistémologique" de Bourdieu. Il s’agit toujours du point de vue "qui sait d’où il parle", nécessairement en rupture avec la conscience quotidienne et la pratique immédiate des individus. Le discours de Bourdieu aux cheminots durant les grèves de 1995 les assurant du soutien de ses analyses n’est pas seulement une bourde prétentieuse, mais surtout un point méthodologique essentiel.
    Si le démocratisme radical revivifie des analyses comme celles d’Althusser ou impulse celles de Bourdieu dans lesquelles il produit sa propre compréhension et la mise en forme idéologique de son activité, c’est que les "Appareils Idéologiques d’Etat" ou les "Champs" de Bourdieu (largement énumérés par les sommaires de sa revue "Actes de la Recherche en Sciences Sociales") sont produits comme autant de terrains de luttes politiques.
    Chez Althusser comme chez Bourdieu, reproduction des forces productives et reproduction des rapports sociaux de production résultent de processus distincts et complémentaires. La reproduction économique, centrée sur la production / reproduction de la vie (il faut bien que les hommes vivent…), doit être complétée par la reproduction des rapports de production comme rapport de domination, étant entendu que cette reproduction ne peut pas résulter uniquement ou même principalement de la répression violente, mais doit découler de l’intégration / intériorisation des valeurs et des normes de la société actuelle. L’idéologie comme "inculcation" ou "habitude" constitue alors le ciment de la société, ce par quoi les hommes peuvent vivre ensemble sous la domination des capitalistes et des maîtres du monde, sans que l’on soit en permanence obligé de maintenir l’ordre violemment.
    Il en résulte que :
    - chaque "Appareil d’Etat" ou chaque "Champ" devient le lieu et l’enjeu d’une lutte spécifique contre la domination du capital, d’où le caractère hétéroclite des participants et des thèmes de revendications à Millau et ailleurs ;
    - les luttes portent contre le système idéologique de domination (la "pensée unique", le "libéralisme", …) coupable de maintenir le sujet dans sa sujétion ;
    - le contenu et le sens des luttes sont l’apanage de personnes ayant une pratique (Althusser) ou une position spécifique (Bourdieu), qui les exonèrent de la trivialité du quotidien.

    Mais, Althusser n’est une référence, pour les théoriciens de la reproduction cherchant entre les individus un ciment de la société, que si, simultanément, il est une référence obsolète. Il y a chez Bourdieu ("L’utopie néo-libérale" Le Monde Diplomatique", Mars 98) un rejet systématique de ce qu’il considère comme une conception mécanique et mono-causale de la reproduction (...)

    Mais bon, l’heure étant à converger, il ne faut pas désespérer les orphelins de Billancourt...

    Patlotch

    Hors sujet mais quand même, d’un gourou à l’autre : Corcuff nous explique ailleurs le rapport de l’émancipation et de l’individualité : un des "nouveaux défi pour la gauche radicale" se présente en la matière comme la pub d’un leader charismatique télétranspasgêné (memories of Duclos boulanger) en Facteur modèle de«  la social-démocratie libertaire ». Bon vent à ceux qui ont besoin d’y croire...

  • Mais concrètement, en dehors des opréations de marketing éditorial (comme cet article), il dit quoi M. Corcuff à propos du TCE ? C’est oui ou c’est non ?
    Quant à la "social-démocratie libertaire" : on a eu les "libéraux-libertaires", les "libertariens" (venu d’Amérique du Nord ; en gros c’est vive l’individu, vive la libre-entreprise, vice la société de marché), on a même maintenant les "libertinistes" (pour le clonage humain, la procréation artificielle assistée par ordinateur...) ; on a les "libertaires-libertins" (les bourges qui couchent avec des putes de luxes - attachées de presse, de relations publiques, assistantes diverses et variées, journalistes et écrivaines, vraies putes...). Corcuff a dons déposé la marque "social-démocrate libertaire". C’est pas mal, cela assure quelques petites rentes, cà fait exister !...

    • L’ode à Alain Souchon , puisque c’est de cela qu’il s’agit dans l’article cité en référence au commentaire précédent, de M. Corcuff n’’est absolument pas un appel clair à voter non !

    • Certains ont les yeux et les oreilles tellement bouchés par les procès passés et à venir, qu’ils ne savent même plus lire :

      "Notre mélancolie révèle des sonorités européennes. Nous nous sentons pleinement européens, parce que c’est une étape vers la République cosmopolite des Lumières et « l’Internationale sera le genre humain » du mouvement ouvrier. Nous exécrons les replis nationalistes et la façon dont un de Villiers tente de surfer sur les passions islamophobes à propos de la Turquie.MAIS LA CRITIQUE REPREND SES DROITS QUAND NOUS LISONS LE TRAITE CONSTITUTIONNEL EUROPEEN. Nous attendions l’émergence d’une civilisation distincte du capitalisme américain. Nous y apprenons, dans la définition des « objectifs de l’Union », que « la liberté » est mise sur le même plan qu’« un marché intérieur où la concurrence est libre et non faussée » (article I-3.2). Quelle enthousiasmante « civilisation » marchande ! Eberlués, nous découvrons que, dans la hiérarchie des « libertés fondamentales », « la libre circulation des personnes » serait équivalente à « la libre circulation des marchandises et des capitaux » (article I-4.1) ! En quoi ce modèle européen est-il si différent du modèle américain, dont on condamne aisément les outrances pour, en fin de compte, en partager les dogmes fondamentaux ? Et puis, afin d’achever de nous abasourdir, nous tombons sur des règles constitutionnelles dignes d’une civilisation socialement avancée : « Prix stables, finances publiques et conditions monétaires saines et balance des paiements stable », comme « principes directeurs » de toute politique économique et monétaire (article III-177). Une civilisation qu’on propose d’ailleurs d’étendre au reste du monde, en encourageant « l’intégration de tous les pays dans l’économie mondiale, y compris par la suppression progressive des obstacles au commerce international » (article III-292.2.e). La civilisation internationale du business ! Et nous qui espérions voir miroiter les lampions d’autres mondes possibles. Nous, « attirés par les étoiles, les voiles/que des choses pas commerciales ».

      DANS CE CADRE, L’ALLIANCE UMP-UDF-PS-VERTS POUR LE OUI EST-ELLE ETONNANTE ? LES SOCIALISTES FONT MINE DE S’OPPOSER AUX ORIENTATIONS DEREGULATRICES DU GOUVERNEMENT FRANCAIS, TOUT EN DEMEURANT EN PHASE SUR LE TERRAIN EUROPEEN AVEC LEUR REORIENTATION SOCIALE-LIBERALE DE 1983. ILS SOUSCRIVENT A UN CARCAN NEOLIBERAL RENOMME JOLIMENT EUROPE, QUI LES CONTRAINDRA A SUIVRE DEMAIN DES POLITIQUES SIMILAIRES A CELLES DE LEURS ADVERSAIRES ELECTORAUX D’AUJOURD’HUI. Les critiques adressées aux projets gouvernementaux par la gauche hollandique ne seraient-elles alors motivées que par les attraits du retour au pouvoir ? « Il faut voir comme on nous parle, comme on nous parle. » Encore des désillusions en perspective, avec à la clé une dangereuse dévalorisation de la politique, l’extrême droite au coin du bois. « Tout ce qui a un début a une fin », lance cependant l’oracle de Matrix, la trilogie des frères Wachowski. LE NON EUROPEEN ET MELANCOLIQUE AU TRAITE CONSTITUTIONNEL POURRAIT EBRANLER L’HEGEMONIE DE LA MATRICE UMP/PS SUR LE CHAMP POLITIQUE FRANCAIS, VOIRE FAIRE RECULER LA PUISSANCE DE LA MATRICE NEOLIBERALE EN EUROPE, OUVRANT D’AUTRES CHEMINS."

      Libération, 29 mars 2005

      http://bellaciao.org/fr/article.php3?id_article=13456

      D’autre part, Ph.C. est signataire de "l’appel des 200" pour le "non de gauche" : http://www.appeldes200.net/ .

    • "Certains ont les yeux et les oreilles tellement bouchés par les procès passés et à venir, qu’ils ne savent même plus lire :"
      Si je fais partie des gens qui ont les yeux et les oreilles bouchés, je ne vois vraiment pas en quoi ce serait par les "procès passés et à venir". De quels procès parle-t-on ? Ce n’est pas clair ?
      Ensuite j’ai dû me retaper la lecture des extraits de cet indigent article, je suis désolé, il n’y a pas d’appel à voter non. Il y a une posture surplombante de météorologues qui annoncent des nuages, des éclaircies, des précipitations... qui fustige certes "la matrice UMP / PS..." (l’élégance du style corcuffien : la "matrice"... cà fait à la fois savant et scientifique (les maths tout cà) et métaphysique (le fondement, l’originaire.... avec comme un zeste lacanien) ; qui voit un "non mélancolique" (je ne vois pas trop de mélancolie là dedans. Bref, alors qu’il avait une tribune dans un grand quotidien national, il n’a même pas été capable de passer un message clair et univoque. D’autant que ses références au texte consitutionnel sont faibles et passeblement embrouillées.
      Quand à la référence de la signature de l’appel des 200, n’oublions pas que tout libertaire qu’il est , il est tout d emême membre d’une organisation, la LCR, qui même si elle devient de plus en plus mollusque (sous l’action de gens comme Corcuff, Piquet etc.), en a exclu pour moins que cà. C’était quand même le minimum que Corcuff était contraint de faire !

    • Quand on SAIT, par avance, TOUT, que l’acte d’ACCUSATION est déjà prêt, que les procureurs ont peaufiné leur plaidoirie, le PROCES peut commencer. Pas besoin d’apprendre, de comprendre, de lire, de questionner...c’est bon pour "les intellos", ces traîtres par nature, dont les livres (qu’il faudra bien un jour brûler !), ne sont que des pions dans le Grand Complot.

      "Déclaré coupable !"

      "Il n’est pas de remède contre la clairvoyance : on peut prétendre éclairer celui qui voit trouble, pas celui qui voit clair.", Clément Rosset, Le réel - Traité de l’idiotie, 1977.

      un social-démocrate libertaire trouble

    • Clement Rosset, et peut-être même cette citation (sur la clairvoyance), avait déjà servi, il y a quelques mois, et déjà à l’occasion de Corcuff ! Il faudrait peut-être changer le disque. Le "SDL" trouble ou pas, ferait mieux de se renouveler. D’autant que son obsession pseudo ironique à démasquer les traitres ( il feint de vous dénoncer comme dénonciateur de traitre, afin d’asumer son propre fantasme, affleurant, de dénonciateur et de bourreau de traitre. Il projette sa propre pathologie, tout comme un paranoîaque est persuadé que son interlocuteur est un immense paranoïaque.)
      Maintenant il est clait qu’un traitre redoute par dessus tout d’être démasqué. Un de ses stratagème peut être de soutenir que la trahison n’existe pas, qu’elle est pure fantasme de gens en fait assoiffés de pureté, de dogmatisme, et donc en définitive autoritaire et avide de pouvoir. Collaborer pendant des mois et des mois dans le journal de Philippe Val, qui s’avère être le gros con opportuniste, lèche-botte du pouvoir, n’est certes pas une trahison ; d’autant qu’on se démarque ensuite prudemment. Corccuf est un type prudent, il a 20 de métiers dans la navigation des les appareils bureaucratiques des partis, de l’université et du journalisme. Il n’a jamais "trahi" personne, ni le PS, ni les verts, ni la LCR, ni ses employeurs. C’est un type "loyal, sincère, honnête et droit", comme chante la chanson de Bonnie & clide de gainsbourg.
      Quant au "déclaré coupable" : ici encore quelle farce. Quelle juridiction pourrait bien un jour déclarer M. corcuff coupable de quoi que ce soit, lui qui ne serait même pas justiciable d’un vol de sucette et d’e recel de baton ! C’est le fantasme du petit fayot, qui aurait bien aimé jouer aux rebelles, qui joue au rebelle, plus tard dans son éternel adolescence, mais qui n’a jamais connu ne serait-ce qu’une garde à vue, une matraque de facho, ou les harcèlements des controleurs de la sncf ! Qui le déclararerait coupable de quoi que ce soit, cet honnête contribuable, cet électeur responsable, ce citoyen exemplaire.
      Ce sont bien plutôt nous-autres, qui sommes déclarés coupables, et pas symboliquement, dans l’anonymat d’une peite branlette intellectuelle sur internet, mais dans les très concrets prétoires, et commissions de discipline des patrons.

    • Avant de clôre le procès, il vaudrait mieux se renseigner :

      "Ben Ali n’aime pas les universitaires critiques
      PHILIPPE CORCUFF D’ATTAC EXPULSÉ DE TUNISIE" (octobre 2002)

      http://hns.samizdat.net/article.php3?id_article=1804

    • bien joué le lien avec samizdat. et avec les multitudes boutanguiennes...

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