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L’Etat veut être partenaire des régions pour aider le cinéma

samedi 1er novembre 2003

La plupart des conseils régionaux contribuent au soutien économique de ce secteur. A partir de 2004, le budget national abondera leurs efforts financiers. Mais cette réforme, limitée aux longs métrages, suscite des critiques croisées, à la fois de professionnels et d’élus.

Infographie : l’Ile-de-France et Rhône-Alpes : 42 % des aides régionales à elles seules

Bordeaux de notre correspondant régional

L’Etat va aider les régions à. .. aider le cinéma. Les conseils régionaux financent presque tous le cinéma et la création audiovisuelle, les uns depuis longtemps, d’autres depuis peu. Le 30 avril, le ministre de la culture, Jean-Jacques Aillagon, avait annoncé son intention de participer à la création de fonds d’aides à la production par les collectivités locales. La nouvelle règle du jeu a été rendue publique, le 9 octobre, à Bordeaux, lors d’un colloque sur le financement du cinéma et de l’audiovisuel.

Dix-sept régions, soucieuses de confronter leurs expériences, ont participé à ce colloque, où David Kessler, directeur du Centre national de la cinématographie (CNC), a présenté un mode de financement qui permet d’abonder les efforts régionaux. Le nouveau système sera mis en place en janvier 2004 : 1 euro de l’Etat viendra s’ajouter à 2 euros engagés par les régions.

Une somme de 10 millions d’euros sera inscrite au budget 2004. Ajoutée à l’effort des régions, elle provoquera donc un effet de levier de 30 millions. Le système devrait reposer sur des conventions triennales, avec le souci affiché, de la part de l’Etat, de respecter la logique propre à chaque région : "La seule chose à laquelle nous tenions, c’est l’objectivité des choix artistiques. Nous voulons une vraie politique de soutien à la création. L’Etat doit rester garant de la diversité dans la création et de la qualité artistique", indique M. Kessler.

Autre règle du jeu, précisée par Eric Briat, directeur de l’action culturelle et territoriale du CNC : la "priorité sera donnée aux régions qui se sont engagées depuis le plus longtemps dans une politique d’aide au cinéma, pour éviter que les autres ne profitent d’un effet d’aubaine". Le plafond a été limité à 1 million d’euros par région, et l’abondement subordonné à trois conditions : l’association des professionnels aux projets, la lisibilité de la politique régionale, le pluralisme créatif. Mais seule la production de longs métrages bénéficiera de cette réforme. "Nous voulons inciter les régions à revenir vers le financement du long métrage, c’est clair !", conclut M. Briat.

Le souhait du CNC, selon son directeur, est de donner une ampleur nouvelle à un système qui a permis au cinéma français d’exister, alors qu’il disparaissait dans les pays voisins. M. Kessler cite l’exemple de l’Allemagne, où 90 % des aides publiques pour les tournages ont été orientées vers Hollywood. "Il nous manquait un arsenal fiscal et régional permettant de maintenir chez nous métiers et savoir-faire. Nous avons choisi un crédit d’impôt d’aides à la production cinématographique et nous voulons un développement massif de la collaboration entre l’Etat et les régions."

"RÉCUPÉRATION"

Mais le nouveau dispositif est parfois perçu comme une "récupération" et un soutien trop exclusif à l’industrie du cinéma, se désintéressant du court métrage et de la création audiovisuelle. Les régions sont attachées depuis longtemps à ces secteurs, soit pour une politique d’image, soit pour soutenir un secteur d’activité important.

Les réactions les plus fortes sont venues des régions les plus engagées, depuis longtemps, dans l’aide au cinéma. Par exemple le Nord - Pas-de-Calais ou la Bretagne : "Voilà quinze ans que nous faisons ce que vous êtes en train d’essayer de mettre en musique. Nous avons engagé 3 millions d’euros pour 2003. Mais il n’y a pas que le cinéma qui compte, plaide Michèle Leroux, vice-présidente du conseil régional de Bretagne chargée de la culture. Il y a aussi l’audiovisuel. Nous considérons qu’il est un excellent vecteur de notre identité culturelle très forte. Nous avons bien le droit de nous en servir pour faire de la propagande touristique et culturelle pour notre région, surtout si en plus cela crée des emplois." Il est clair que pour elle, l’industrie cinématographique n’est pas le premier souci. Peu importe le support, pourvu que l’on parle en bien de la Bretagne !

Ce point de vue est manifestement partagé par la plupart des responsables régionaux, qui rêvent tous de tirer un "gros lot" comme l’a fait le département du Gers avec Le bonheur est dans le pré, d’Etienne Chatiliez.

Jacques Peskine, président de l’Union syndicale des producteurs audiovisuels, va évidemment dans le même sens que ces élus : "Nous produisons beaucoup plus que nos voisins d’Europe, mais ce que nous produisons est de plus en plus délocalisé. La concurrence est une réalité et l’enjeu est de relocaliser. Les régions l’ont compris. (...) Nous ne voyons pas pourquoi le CNC ne ferait pas pour l’audiovisuel le même effort que pour le cinéma. La démarche qu’il engage est une bonne pratique mais je ne vois pas pourquoi elle ne nous serait pas appliquée à nous aussi. Notre problématique est la même."

D’autres régions, comme l’Ile-de-France ou Rhône-Alpes, sont engagées depuis longtemps dans un soutien à ce qu’elles considèrent comme une filière économique et une véritable industrie. "Nous n’avons pas d’états d’âme artistiques. Nous avons choisi le soutien aux industries techniques. Nous aidons les prestataires à condition que 50 % du tournage au moins se passe dans la région. Nous voulons que 25 % au moins du coût de production soit dépensé chez nous. Nous devons lutter contre les risques de délocalisation", explique Etienne Achille (Ile-de-France).

Son collègue Christian Martin, de Provence-Alpes-Côte d’Azur, reconnaît n’avoir abordé l’aide au cinéma que depuis peu : "Auparavant, nous aidions des manifestations comme le Festival de Cannes. Depuis quelques années, nous nous sommes engagés dans des aides à l’écriture et à la production : soixante dossiers déposés en 2003, vingt-quatre retenus. Mais pour la production, nos critères sont négociés avec les professionnels. Nous tenons compte des jours de tournage et du recrutement sur place."

Des professionnels présents à Bordeaux ont, eux aussi, critiqué le nouveau système : Marie-Paule Biosse-Duplan, déléguée générale de l’Union des producteurs français, affirme : "Au lieu d’une concurrence entre les régions, nous préférerions une coordination. Et les aides régionales sont soumises à des règles institutionnelles qui ne sont pas compatibles avec les nôtres. Nous souhaitons une meilleure lisibilité des critères de sélection, un assouplissement et une accélération des procédures. Et quand il s’agit de choisir entre la Tchéquie et la France, la différence peut se faire aussi sur l’appui à la diffusion des films."

De son côté, Roger Narbonne, président national de REZO, association qui regroupe les producteurs installés dans les régions - deux cents membres qui font essentiellement du documentaire -, indique : "Nous ne faisons pratiquement pas de long métrage, juste du court métrage. Maintenant on demande aux régions d’aider le cinéma national, et à nous d’aller chercher en Europe l’argent que nous ne trouvons pas en France !"

"Nous sommes très attachés au maintien d’une politique nationale en faveur du cinéma, répond le directeur du CNC. Non dans un processus de décentralisation, mais de complémentarité. Il ne s’agit pas d’atténuer ou de supprimer tout ce qui a été fait en partenariat avec les régions, mais de le compléter et de l’améliorer. Il y a deux choses à éviter : l’uniformité et la cacophonie. Il faut que les régions agissent selon leurs motivations, leur culture, le tissu local. Mais une logique, un sens, sont indispensables pour les professionnels."

Pierre Cherruau

http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3228,36-339954,0.html

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