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La haine de 68 par Daniel BENSAID et Alain KRIVINE

jeudi 3 mai 2007 - Contacter l'auteur - 8 coms

« D ans cette élection, il s’agit de savoir si l’héritage de Mai 68 doit être perpétué ou s’il doit être liquidé une fois pour toutes. Je veux tourner la page de Mai 68. » Il a donc fallu attendre la dernière semaine de campagne pour apprendre de la bouche de Sarkozy le véritable enjeu de cette élection. En finir avec l’esprit et l’héritage de Mai 68, ce pelé, ce galeux d’où nous vient tout le mal, responsable de toutes les décadences françaises. La voilà enfin, la rupture, mais moins « tranquille » qu’elle n’était annoncée.

S’il s’agit d’en finir avec l’espérance de Mai, il y a bien longtemps que, de commémorations en oraisons funèbres, de Mitterrand en Cohn-Bendit, d’autres s’en sont chargés. Narcissisme générationnel aidant, les cérémonies du 20e anniversaire, en 1988, furent déjà une sorte d’enterrement spectaculaire préfigurant les festivités funèbres du bicentenaire. De 68 il ne restait déjà plus, dans la mémoire de certains acteurs, qu’un grand monôme étudiant, un gigantesque libertinage et une entrée tardive dans la modernité hédoniste. Toutes choses qui se sont produites dans nos sociétés de marché occidentales sans qu’il fût besoin pour cela de la grève générale la plus massive et la plus longue de l’histoire.

L’héritage n’est pas un bien que l’on possède et que l’on garde. Mais quelque chose que les héritiers se disputent, et ce qu’ils en font. Il y a leur Mai et le nôtre. Celui de la légende dorée du style « heureux, riches et célèbres » ou « amour, gloire et beauté ». Et celui des usines et des facs occupées, celui de « si on arrêtait tout », pour que tout devienne possible.

Or c’est bien ce Mai 68 de la grève générale dont le candidat Sarkozy promet de tourner la page, en commençant par s’attaquer au droit de grève et au code du travail. « De tous les malheureux que la vie a brisés, que la vie a usés, je veux être le porte-parole. Tous ces sans-grade, tous ces anonymes, tous ces gens ordinaires, c’est pour eux que je veux parler. » Ils ne lui en demandent pas tant. Ils préféreraient parler pour eux-mêmes plutôt que de confier le monopole de leur parole à la voix de ses maîtres, Bouygues, Lagardère, Dassault et consorts.

« Je veux redonner au travailleur la première place dans la société. » Au travail plutôt qu’au travailleur, qui devra la mériter, cette première place, en travaillant plus pour gagner moins, et qui recevra en échange non plus un dû, mais une généreuse « récompense » (sic !), consentie par un bon maître.

Coupable, Mai 68. Et de quoi ?

D’avoir imposé « le relativisme intellectuel et moral » pour lequel tout se vaut et s’équivaut ? Comme si ce n’était pas l’esprit du capitalisme qui inculquait que tout s’achète et tout se vend. Comme si c’était Mai 68, et non la boulimie de profit, qui était responsable du scandale du Crédit lyonnais, des parachutes dorés, des frégates de Taiwan, des orgies de la mairie de Paris, des délits d’initiés, des combines immobilières et des trafics boursiers.

D’avoir « liquidé l’école de Jules Ferry » et fait « détester la laïcité » ?
Comme si la liquidation de l’école pour tous n’était pas d’abord le fait des discriminations sociales et des ségrégations spatiales ! Comme si la laïcité n’était pas davantage menacée par la décentralisation et la privatisation rampante de l’éducation publique et par le transfert, exigé par le Medef, de la mission éducative à l’entreprise !

D’avoir « introduit le cynisme dans la société et dans la politique » et favorisé le culte de l’argent roi, du projet à court terme, des dérives du capitalisme financier ? Comme si le cynisme n’était pas chez les patrons du CAC 40, qui empochent les subventions, les allégements de charges, et délocalisent pour gagner plus, en exigeant 15 % de retour sur investissement pour une croissance de 2 % ! Et comme si le chef-d’oeuvre du cynisme n’était pas dans ce discours de Bercy qui invoque Jeanne d’Arc et la misère qu’il y avait alors au royaume de France, pour en appeler à un sursaut moral, sans un mot sur les politiques qui ont produit cette détresse sociale et sur le rôle de l’orateur lui-même.

Chaque passage de ce discours laisse un profond malaise. C’est un discours de revanche et de vengeance. Un discours versaillais, qui fait frissonner d’aise la brochette des ministres et des ministrables. Pourquoi tant de haine ? Sans doute est-elle proportionnelle à une grande peur. A la grande peur d’hier, la vieille peur recuite des possédants, des momies rassemblées bras dessus bras dessous pour chasser leurs cauchemars, un certain 30 mai devant l’Arc de triomphe. Car le parti de l’ordre est toujours, quelque part, l’envers et la doublure d’un parti de la peur. Peur de demain, aussi : s’agit-il vraiment, de tourner la page, ou de conjurer le spectre d’un nouveau mois de mai ? Silence aux pauvres ! Il faut défendre « la famille, la société, l’Etat, la nation, la République ». Et le travail. Contre la canaille, la chienlit ou la racaille, la ritournelle n’est pas nouvelle. La devise de l’Etat français peut toujours servir.

Il y a trente ans, à la veille des élections législatives de 1978, Gilles Deleuze avait lu juste dans le jeu des ­ alors ­ nouveaux philosophes. « Les conditions particulières des élections aujourd’hui font que le niveau de connerie monte. » Le niveau ne se contente plus de monter. Il déborde. « C’est sur cette grille, ajoutait Deleuze, que les nouveaux philosophes se sont inscrits dès le début. Il importe peu que certains d’entre eux aient été immédiatement contre l’union de la gauche, tandis que d’autres auraient souhaité fournir un brain trust de plus à Mitterrand.

Une homogénéisation des deux tendances s’est produite, plutôt contre la gauche mais surtout à partir d’un thème qui était présent déjà dans leurs premiers livres : la haine de 68. C’était à qui cracherait le mieux sur Mai 68. C’est en fonction de cette haine qu’ils ont construit leur sujet d’énonciation : "Nous, en tant que nous, avons fait Mai 68, nous pouvons vous dire que c’était bête et que nous ne le referons plus." Une rancoeur de 68, ils n’ont que ça à vendre. » Cette haine de 68, le candidat Sarko en a fait, André Glucksmann et Luc Ferry aidant, sa philosophie électorale.

Dimanche, nous irons donc voter en fredonnant une vieille chanson rouge : « Tout ça n’empêch’pas, Nicolas, qu’la Commune n’est pas morte... Tout ça n’empêche pas, Nicolas... »

Mots clés : Histoire / Mai 68 / Mouvement / Partis politiques / Présidentielle 2007 /

Messages

  • Mais qu’est ce qu’il veut arrêter, le pauvre ! MAI 68 a eu lieu, MAI 68 a libéré la femme du paternalisme, MAI 68 a libéré l’étudiant du "carcan ouvrier", MAI 68, ça l’emmerde parce que c’est le symbole de l’union des travailleurs dans la merde, et l’an prochain on fêtera ses 40 ANS !

    C’est de la provocation, mais c’est aussi nous prévenir que sa "main de fer" va s’abattre sur nous, et qu’il ne sera pas possible de refaire un MAI 68 car il a tout verrouillé. La réprimande sera sanglante !

    Alors, comme je ne veux ni blessés, ni morts, ni régression sociale, je préfère anticiper en votant pour S.ROYALE. La violence me tente pas, surtout quand on peut faire autrement !

  • "Nous, en tant que nous, avons fait Mai 68, nous pouvons vous dire que c’était bête et que nous ne le referons plus."

    Mon père et ma mère avaient appris de leurs propres parents : "Il n’y a pas de sots métiers, il n’y a que de sottes gens." En se retroussant les manches et en faisant tous les métiers pour gagner leur vie, non seulement ils ont gardé cette vie longtemps, mais aussi et jusqu’au bout, leur lucidité.

    Eh bien moi je dis : "Il n’y a pas de sotte révolution, il n’y a pas de sotte révolte, il n’y a que de sottes gens."

    Et qu’en plus ces mêmes crétins revendiquent haut et fort de l’être, c’est un plaisir de fin gourmet que je souhaite partager.

    Quand bien même nous nous serions trompés, est-ce que l’erreur est toujours synonyme d’imbécillité ?

    Mais nous ne nous sommes pas trompés : le capitalisme que le beau monde ou presque caressait comme un bambin sympathique, est devenu mortifère. Nous ne pouvions même pas imaginé de tels dégâts, car la joie de vivre était la règle. Mais joie de vivre n’est pas paresse... ou chômage, bien au contraire.

    Monique Renouard

  • Aujourd’hui mai 68 et demain c’est les grèves et les acquis de 1936 qu’il va bafouer, torpiller et écraser sous sa botte.

    Résistance et combat !!!!

    S@brina

  • "mai 68" n’est pas un solide tombant tel un météore sur notre monde pour le bouleverser. C’est un moment de cristallisation de tendances profondes, sociales, politiques, culturelles, internationales, dans un contexte propre à chaque pays, qui met à jour un certain nombre d’aspirations et de contradictions. Il ne fut pas un mouvement unique, homogène, et ses objectifs doivent être précisés.
    Ne fétichisons pas ce moment, pas plus que les autres d’ailleurs ; mais essayons de le comprendre ainsi que son devenir contradictoire dans le cadre d’un capitalisme qui sut en récupérer certains aspects pour mieux en rejetter d’autres.
    Les attaques de la droite, et au delà, d’une partie du PS royalisé, sont dans la lignée de cette recherche permanente de boucs émissaires face aux dégats terrible engendrés par le Capital. c’est évident. mais cela ne nous exonère pas d’une approche critique nécéssaire à une compréhension à même de nous être utile aujourd’hui.
    Léon

  • Mais joie de vivre n’est pas paresse... ou chômage, bien au contraire. si c’est la joie et l’allégresse :
    http://library.nothingness.org/articles/4/fr/display/91

  • Conséquences de Mai 68
    Au plan politique

    Les accords de Grenelle

    Une augmentation de 35 % du SMIC (qui venait de remplacer le SMIG) à 600 F par mois et de 10 % des salaires, la réduction du temps de travail, sont entre autre conclues lors des accords de Grenelle, suite à des négociations menées en particulier par le jeune haut fonctionnaire Jacques Chirac, et la reprise du travail s’effectue progressivement au début du mois de juin. La police et la gendarmerie évacuent au fur et à mesure les différents lieux occupés. Un policier (écrasé par un camion) et deux ouvriers meurent durant les affrontements du début du mois de juin.

    Dissolution de l’Assemblée nationale le 30 mai 1968

    Les élections législatives de juin 1968 voient la très large victoire des gaullistes, regroupés dans le parti renommé pour l’occasion Union pour la défense de la République. On s’est beaucoup interrogé sur ce retournement de la peur, tant les médias donnaient l’impression que la population penchait pour le mouvement étudiant. Au fond personne à gauche n’avait donné l’impression de maîtriser ce qui se passait et la solution paraissait être provisoirement en dehors du mouvement, dans la stabilité institutionnelle.

    Référendum sur la régionalisation et le rôle du Sénat du 27 avril 1969 et départ du Général de Gaulle

    Le Général de Gaulle avait souhaité un référendum en mai 1968. Georges Pompidou avait plaidé et obtenu la dissolution de l’Assemblée nationale. De Gaulle ne renonce pas à son projet de référendum. Il perçoit que mai 1968 a mis en exergue un besoin de démocratie plus direct et plus proche du peuple. Il imagine de décentraliser certains lieux de décision et de refonder le Sénat en changeant profondément ses critères de recrutement. C’est l’objet de ce référendum. Il met tout son poids politique dans la balance en promettant de partir si les Français répondent « non ». Le non l’emporte avec 52,41 % (80,13 % de votants, 77,94 % de suffrages exprimés). Comme il l’avait indiqué, le Général De Gaulle part.

    Au plan culturel, économique et social

    D’une manière générale Mai 68 marque l’ouverture brutale de la culture française au dialogue social et médiatique, qui s’infiltrera dans tous les rouages de la société et de l’intimité familiale, et une étape importante de prise de conscience de la mondialisation de la société moderne (après les guerres « mondiales ») et de la remise en cause du modèle occidental de la « société de consommation ».

    * L’une des principales influences de la révolution de mai 68 se situe au niveau socio-culturel, comme l’a reconnu François Mitterrand lors du 20e anniversaire de mai 68.

    On assiste à une désaffection des Français pour la sphère publique et politique et pour le militantisme en général. Ce sera sans doute le lit de la fin de la peur de la gauche au pouvoir en 1981. Mai 68 est le chant du cygne du conflit « droite-gauche » qui n’existera plus que pour les partis politiques et les campagnes électorales.

    Les événements de mai 1968 marquent une division politique qui a des répercussions dans la société française. Par exemple, le schisme de l’université des sciences humaines de Lyon II. Actuellement, on situe parfois les personnalités politiques selon le « côté » des barricades où elles se situaient. Le qualificatif péjoratif de « gauchiste », créé par Lénine en 1920 (« La maladie infantile du communisme »), entre dans le langage courant.

    De nouvelles valeurs apparaissent. Elles sont notamment centrées autour de l’autonomie, la primauté de la réalisation personnelle, la créativité, la pluridisciplinarité et la valorisation de l’individu impliquant le refus des règles traditionnelles de la société et la remise en cause de l’autorité. La redéfinition de nouvelles règles se construit autour de l’idée d’autogestion et du communautarisme. Le concept d’autogestion sera concurrencé par celui de cogestion qui sera cher à Edgar Faure dans sa réforme de l’enseignement qui suivra et d’une manière générale très en vogue dans les organisations politiques inquiètes de cette évolution jugée « anarchique ».

    * La libération sexuelle est l’un des grands thèmes de Mai 68, corrélativement à l’arrivée des contraceptifs modernes. Le féminisme aussi se développe, avec son mouvement le plus radical, le MLF, et joue un grand rôle dans l’implosion du militantisme traditionnel au profit de thèmes féministes comme l’autorisation de l’avortement, la remise en cause de la répartition des tâches dans le couple (« Qu’est-ce qui est plus long : faire cuire le steak d’un révolutionnaire ou celui d’un bourgeois ? »), la « naissance sans violence ».

    * La dénonciation des régimes communistes réformistes (l’Archipel du Goulag, le Cri des pierres) se confirme. Cette désillusion sur le communisme, juste après un engagement politique intense, notamment des maoïstes et de l’extrême gauche qui apparurent un temps parmi les jeunes comme une alternative plus authentique, débouchera sur un pessimisme généralisé dans les milieux de gauche, un auto-dénigrement systématique de tout ce qui a pu exister avant la Révolution de Mai.

    * Cette époque est soulignée par de « Nouveaux Philosophes » tels que Bernard-Henri Lévy (dont le titre de philosophe est contesté). La dessinatrice humoriste Claire Bretécher a remarquablement illustré cet esprit avec sa publication hebdomadaire dans Le Nouvel Observateur intitulée « Les frustrés ». Yves Duteil chantera « L’important ce n’est pas ce qu’on fait qui compte, c’est l’histoire, la façon dont on la raconte… », suit une relecture de l’Histoire de France, et la mise en exergue de ses violences.

    * L’influence de Mai 68 est manifeste dans la pédagogie scolaire en France. De disciple, l’élève devient un sujet pouvant intervenir dans la pédagogie dont il est l’objet. La dimension de la parole libre, du débat, s’accroît. La discipline autoritaire fait place à la participation aux décisions. Les enseignants ont été parfois déstabilisés dans l’idée qu’ils se faisaient de leur métier. On critiquera ensuite cette évolution jugée souvent trop permissive. Elle a aussi été à l’origine de la participation des élèves et des parents aux conseils de classe et de la redéfinition des règlements scolaires dans les établissements dès juin 1968.

    * Dans le domaine économique et social

    le conflit de la société des montres « Lip », conduit par Charles Piaget du Syndicat CFDT, à Besançon en 1973, sera une illustration très médiatisée de cette évolution, avec une expérience de mise en œuvre de l’autogestion de l’entreprise qui fera couler beaucoup d’encre.

    Cette influence aura aussi des conséquences en 1973 dans des mouvements de remise en cause de l’armée et de la force de frappe nucléaire et d’une manière générale dans les mouvements écologiques (Brice Lalonde) et anti-militaristes (la lutte contre l’extension du camp militaire des jeunes paysans du Larzac, dont est issu José Bové, le courant de la Non-violence) et les fameuses ONG comme « Médecins Sans Frontières » (Bernard Kouchner), directement issus de la prise de conscience planétaire des mouvements de Mai 68. C’est aussi la période de la naissance de l’idée de « Halte à la croissance ? » (1972) titre d’une publication du Club de Rome fondé en 1968.

    Curieusement, si l’on en croit le magazine L’Expansion, le rythme annuel d’augmentation de la productivité « s’accrut » pendant les trois années qui suivirent Mai 68. Il est clair qu’avec la victoire des gaullistes élus par les conservateurs le 30 mai 1968 pour réprimer le mouvement de mai 68 et casser le mouvement, l’objectif politique n’allait pas dans le sens des revendications des manifestants contre qui les gaullistes s’étaient livrés à un bras de fer.

    * Dans la presse

    On peut noter l’enthousiasme de certaines plumes comme celle de Jacques-Arnaud Penent dans le journal Combat.

    * Les chrétiens sont bouleversés par ces événements qu’ils perçoivent dans le sillage du Concile de Vatican II.

    L’encyclique Humanæ vitæ, publiée en juillet 1968, est surtout connue pour son refus de la contraception.

    La communauté œcuménique des Frères de Taizé devient l’un des pôles structurant de ce bouleversement. Au début des années 1970, jusqu’à quarante mille jeunes, venus certes du monde entier, mais beaucoup de France, se rassemblent autour d’eux chaque semaine de Pâques dans le petit village bourguignon de Taizé, qui compte d’ordinaire cinquante habitants. Chacun est invité à participer au « Concile des jeunes ». On crée des « communautés de base » dans le monde communiste, comme dans le monde occidental ou en Amérique latine, à l’image des premiers chrétiens. Ces extraits de textes de Taizé expriment le bouleversement chrétien en écho aux événements de mai 68 : « Le Christ ressuscité vient animer une fête au plus intime de l’homme », « Il va nous donner assez d’imagination et de courage pour devenir signe de contradiction ». Ce « signe de contradiction » deviendra ultérieurement « signe de réconciliation ».

    À cette époque s’amplifie également le mouvement des prêtres ouvriers et le mariage des prêtres. Surtout le nombre de pratiquants dans les églises occidentales traditionnelles va suivre une décroissance considérable et traumatisante pour les responsables religieux.

    * La fin des années 1970 a été appelée par certains (comme Gilles Lipovetsky) « l’ère du vide ». L’élection de François Mitterrand en 1981, sur le thème très mai 68 « Changer la vie », apparut comme une flambée d’espoir ou une crise de panique catastrophique, selon les courants, dans cette évolution politique en France. Mais cette attitude désillusionnée sur la classe politique reprendra le dessus et est encore très présente de nos jours avec des prises de position critiques, mais une méfiance croissante vis-à-vis du militantisme politique.

    Lire la suite :
    http://fr.wikipedia.org/wiki/Mai_68

  • Le début du Monde à l’envers
    a commencé pour moi
    au Palais de Chaillot…

    Plus j’entends les nouvelles générations de jeunes-vieux récriminer après le soi-disant « héritage de Mai 68 », et moins j’ai envie d’y ajouter mon « grain de sel ». J’avais quinze ans, « et je ne permettrai à personne de dire que c’est le plus bel âge de la vie… » ? Pour paraphraser Jean-Sol Partre, rétrospectivement, en réactualisant ces décalages infimes dans la pyramide des âges qui vont ensuite en se creusant ?
    Ce serait aussi ridicule que prétendre être « resté intact », comme d’avoir vieilli « avant l’âge »…
    Non, pour rester fidèle à moi-même dans l’art de décevoir les Tartuffes, je veux rappeler « ce petit épisode » que j’entends piétiné de temps à autres par des trissotins spécialistes ou des pédants férus de reconnaissance, godillots ou non. Pour moi, « Mai 68 » a commencé en Février 1967… par une volée d’essuie-glaces à travers les képis !

    Mon meilleur camarade de classe était le fils d’un couple de peintres de la
    Maison des Artistes de la rue Ordener, dont la sœur aînée dessinait des études avec beaucoup d’assiduité et de pudeur. Ce n’est pourtant pas le fait de cette famille si j’en vins un jour à dresser l’oreille à l’annonce à la radio des déboires des Malassis d’avec le Ministre de la Culture de l’époque, j’ai nommé André Malraux. Les Malassis étaient des peintres suisses (un groupe de plasticiens, disait-on déjà à l’époque) qui avaient eu l’heur de déranger je ne sais plus quel obscur sous-fifre du même ministère et s’étaient vus refuser
    l’accès à leur propre exposition au Musée d’Art Moderne, suite à leur refus de retirer une toile…
    En Février 1967, on manifeste devant le Lycée Condorcet parce que le Censeur fait du chantage à l’exclusion du lycéen Romain Charpentier-Marca-Goupil. Le censeur ne cache pas ses sympathies royalistes. Goupil est fils d’un chef-opérateur de cinéma et d’une femme qui vivent en union libre, avec leurs 3 enfants. Je ne les connais pas encore… Ce qui arrive à Romain m’arrivera « en loucedé » 4 ans plus tard, dans le même lycée… Fils unique de femme célibataire, « c’est pas normal », « c’est de la graine de déviance », « une cible » pour ce censeur, comme pour nombre d’enseignants très « à cheval sur les principes ».
    Face aux képis hargneux qu’on nous dépêche, de rage, on arrache les essuie-glaces des bagnoles qui passent et on fait de grands moulinets, avant de les balancer dans les képis !
    À Caen, les ouvriers de la Saviem défilent en ville avec cette banderole :
    « La Culture c’est comme la confiture,
    moins on en a, plus on l’étale ! »

    Puis, en Février 1968, ce fut le tour d’Henri Langlois, qui était alors Directeur de la Cinémathèque de Chaillot, et eut le goût excellent de proposer au Ministère d’inviter à ses frais, en tant qu’hôte de marque officielle, Gloria Swanson, premier rôle de « Sunset Boulevard » de Billy Wilder, 1950, avec William Holden, Eric Von Stroheim, Nancy Olson, en vue du Festival de Cannes de cette année-là.
    J’ignorais alors à peu près tout du protocole, et n’en vins à prêter attentivement l’oreille à cet inattendu prolongement dans l’actualité radiophonique d’un film U.S. déjà daté, qu’à cause de… +William Holden
    que j’avais à la bonne depuis « Fort Alamo » et « Cheyennes » (John Ford), et dont le rôle d’anti-héros qu’il interprète en l’espèce de ce scénariste m’avait remarquablement surpris au point de confondre cette profession durant des années de réminiscence avec celle de journaliste ( !)
    À la maison, il n’y avait ni télévision (cet ennemi intérieur), ni grille-pains, mais un cosy-pick-up pourvu d’une radio à lampes hérité de mon +grand’père maternel.
    Je pus ainsi décrypter que l’auteur de « La Condition humaine », dont ma mère m’avait conseillé la lecture, à côté de celle de « Le Testament espagnol » d’Arthur Koestler et de « La Peau » de Malaparte (lorsque la pionne qui nous interrogeait à l’intercours, 6 mois auparavant, m’avait entendu répondre, j’avais vu sa mine s’allonger, puis son regard chercher un point par la baie vitrée du baraquement [que nous appelions « le stalag »], et dire d’une voix blanche : « Cela me semble un peu… Enfin, » se reprit-elle avant de s’interrompre au bord du lapsus « je ne vous donnerais pas ce genre de lecture, si j’é-tais… (votre mère) ». Et je surrenchéris : « Ah, mais non, celui-là, c’était l’année dernière ! »
    Elle clôt l’incident en passant « au suivant »…
    J’allais chercher le mot « Révolution » dans le dictionnaire, et ne parvenais pas à fixer mon attention en Maths, ni à me représenter à quoi cela pouvait-il mener : à la maison où il y avait tant à lire, c’était du « temps perdu » !

    Je « sortais » avec Doudoune… mais j’avais fait mes premières armes à Montmartre, dans une voiture, à deux pas de « La Crémaillère », où une Mireille s’était émue de ma gaucherie à danser le be-bop ; elle, sortait avec « des grands », dont l’un lui avait passé les clés de sa voiture, et devant le château d’eau, je perdis mon pucelage entre deux sièges inclinables de mauvais skaï…
    Je parvins donc à cette confirmation qu’un Ministre de la Culture intervenait pour mettre un terme à un incident qui opposait un fâcheux qui trouvait à redire à ce qu’un artiste exposait, et qu’on en parlait à la radio lorsque l’artiste était puni, mais jamais lorsque le fâcheux l’était !
    En classe, j’éprouvais une irritation croissante à l’endroit des « fayots » et de l’estime pour des camarades qui s’avéraient brillants, voire simplement pourvus de résultats en Mathématiques (ma bête noire !), mais n’avais pas percuté que les Fâcheux puissent aussi être des « fayots », des sbires, des seconds couteaux, des Catilina, des tristes sires, des puritains, des bonzes, des bureaucrates, des tartuffes, des ignorants, des ladres, des pleutres, des mange-merde, des khalifes qui veulent… etc…
    Sauf que le Ministre n’était pas le maître d’école d’Henri Langlois, et lorsqu’il le limogea (je dus aller chercher dans le dictionnaire s’il avait piqué de la porcelaine… !), il y eut une manifestation de cinéastes, de théâtreux et de plasticiens, de 800 personnes qui fut violemment chargée sur le parvis du Trocadéro, par un bon millier de policiers armés de ces matraques noires en caoutchouc plombé qui faisait des hématomes qui pissaient le sang…
    Les manifestants refluèrent sur les pelouses, et, de colère, se mirent à arracher des mottes de terre, et répliquèrent avec la détermination que je ne connaissais que de paysans artichaudculteurs, chouxfliculteurs ou pataticulteurs !
    Cela dépassait mon entendement d’alors, qu’imaginer William Holden, si fringant et élégant, balançant des mottes de terre pour les beaux yeux de la belle Gloria, mais je n’avais encore rien vu, et ça, ça n’était pas « du cinéma » !
    C’était « Le Monde à l’envers », c’est-à-dire « retourné à l’endroit » des vaches qui bouffent des mottes, mais en 24 images/seconde accélérées…

    Je pris part au défilé du 1° Mai, cette année-là, en inventant le prétexte de m’en aller « faire un reportage », avec calepin et crayon et pris partie pour la jeune fille au chiffon rouge, perchée sur les épaules d’un gaillard de l’U.E.C., lorsque le service d’ordre de la C.G.T. les aggripa pour les rosser…
    J’entendis, durant l’année qui s’écoula, le nom de « Langlois » revenir comme en écho d’une mauvaise action qui ne passerait pas, et lorsque la vague de Février m’emporta, je ne fus pas assez grand pour « filer à Nanterre », et n’appris la constitution du Mt du 22 Mars que de loin, de cette barrière coincée entre deux mondes qui jouxte l’hôpital Bichat.
    Je « sortis » avec Dominique L… après les vacances de Pâques.
    Lorsque je lui demanderai « qu’on couche », elle me rétorquera : avec l’homme que j’aimerai…
    Les « choses sérieuses » commencèrent pour moi au 1° étage du café-Tabac « Le Balto », face au Lycée Jacques Decour, le 3 Mai, après la fermeture de Nanterre, lorsque les Comités d’Action Lycéens* proposèrent à leurs camarades de la Jeunesse Anarcho-Communiste, de situationnistes d’ « Invariances », de pablistes de l’Alliance Marxiste-Révolutionnaire et de trotskystes de la J.C.R. de rameuter tous les lycéens en grève vers la
    Manifestation centrale de Denfert-Rochereau, plutôt que rester à « faire de l’agitation dans les quartiers ».
    « C’est en négligeant d’occuper les centres de communication, d’étendre leurs grèves avec occupations en paralysant une à une les entreprises tertiaires » m’expliquait-on en m’encourageant à lire Antonio Gramsci, « que les Conseils ouvriers italiens ont été défaits à Milan et Turin en 1922 ».
    Et après ?
    « Après, Mussolini s’est emparé du désespoir pour marcher sur Rome ».

    Pour désuètes que ces polémiques adolescentes aujourd’hui paraissent, elles n’en étaient pas moins « en prise » sur des phénomènes réels : autant symptômes d’une crise, que postulants-acteurs d’une émancipation que l’on désirait pour des « vraies-fausses-sœurs », sans entendre en quoi les Vieux devenaient vieux de ce qui les faisait vieillir…
    Le radotage était audible ; la monomanie invisible, mais il était clair que c’était dans les cimetières qu’on nous bricolait « en haut lieu » un avenir !
    Et puis, je me suis trempé d’abord en distinguant les thèses de ces vieux courants du mouvement ouvrier, imprégnés de philosophie et de rudesse, de syndicalisme libertaire, conseilliste, comme de spartakisme, à celles de mes plus immédiats camarades de classes : les trotskards.
    J’apprenais à lire dans « les choses de la vie », et à chercher « le vice » sous les ronronnants et lénifiants défilés des apparences officielles, la revanche sous le succès de tel chanteur dans ces décors de carton-pâte. Il n’était pas question d’éternel retour…

    +Michel Récanati viendra dans le lycée nous parler de « la fuite de De Gaulle à Baden-Baden », et je serai « replié » de la « Nuit des barricades » par Arpo, dans un appartement de la rue Saint-Guillaume, où Guem, Sami Naïr, Camélia, Verla passeront…
    C’est l’année suivante que « les aînés » de la J.C.R .et de la J.A.C. promouvront un programme de Ciné-Club au Lycée Jacques Decour : « La solitude du coureur de fond » de Stephen Frears et « Dies Irae » de Carl Dreyer.
    Je « sortirai » avec la fille du prof d’Anglais, Domino P., joviale biche aux abois narquois, en faisant bien gaffe de ne pas laisser mon adresse à sa meilleure copine, une troublante et cérébrale Catherine royaliste de l’Action Française… Puis avec Isabelle B. qui m’emmènera dans sa montagne.
    Ce n’est qu’en 1973 que je croiserai Jean Douchet (Conservateur de films à la Cinémathèque) à Avignon, et distinguerai un programmateur/gestionnaire d’un Directeur, en 1976 que je saurai qui était Ezra Pound, Joëlle Aubron et Mohand Amani, et en 1983 que je saurai les circonstances exactes du suicide de Michel Récanati.
    Je fus très heureux d’avoir croisé ces protagonistes-là, qui m’ont fait acteur de mon propre destin, distant et libertin, tolérant quant à leurs propres devenirs et non promoteur enrubanné de ces monceaux de conneries que j’entends proférées pour ne pas voir, accepter, ce qu’il s’est simplement passé : lorsque le quotidien devient insupportable, on ne le supporte plus.
    Ainsi est l’Être humain, quelque soit « sa langue maternelle », et cela ne préjuge en rien de la quantité de travail qu’il lui faut abattre pour gagner en qualité. « À chacun ses capacités, à chacun selon ses besoins » sont toujours une règle générale valide pour moins de « résultats », mais de meilleurs résultats, sans obligation.
    Et sans aucuns regrets, en ce qui regardent ceux-là.
    Je referais au moins la même chose, si c’était à refaire.

    Sedira Boudjemaa ; artiste-peintre.
    Nîmes, Lundi 30 Avril 2007.

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