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Le cas Parmalat et le crépuscule de l’Italie

dimanche 15 février 2004 - Contacter l'auteur - 1 com

Traduction

Le cas Parmalat et le crépuscule de l’Italie

Des spéculations, des faux bilans, des mensonges : l’effondrement du géant industriel
italien n’est que la pointe de l’iceberg.

Un article de Beppe Grillo

Depuis des années, nombre de signes montraient qu’il ne fallait pas investir
en Parmalat. Si ces signes semblent si évidents à moi, un comique, comment peut-on
expliquer qu’ils n’étaient pas évidents aux banques internationales, aux sociétés
de révision, aux investisseurs et aux épargnants ?

Jusqu’à deux semaines avant l’effondrement, Standard & Poor’s donnait un bon
rating de Parmalat. Pendant les six derniers mois, la valeur des actions Parmalat
avait doublé. Deutsche Bank avait acheté 5% de Parmalat et l’a vendu juste avant
son effondrement. Vraiment personne ne savait ? Depuis 2002 j’ai raconté dans
mes spectacles les dettes et les faux bilans de Parmalat à plus de cent mille
spectateurs. Je suis le fils d’un entrepreneur.

Ma première perplexité à propos de Parmalat porte sur la stratégie industrielle
plutôt que sur la stratégie financière : ce qui me frappe est la disproportion
entre la pauvreté du produit de base - le lait - et la mégalomanie du projet
et des dépenses publicitaires de Calisto Tanzi. Une entreprise régionale moyenne
qui se propose, comme le disait Tanzi, de devenir "le Coca-cola du lait" montre
qu’elle ne connaît ni le produit ni les marchés. C’est comme si un fabricant
de cadrans solaires disait : "Je veux devenir la Rolex des cadrans solaires".
Comment peut-on lui donner son argent ?

Les caractéristiques du lait jurent avec celles du Coca-cola, qui est un mélange
chimique et végétal inventé par un pharmacien, mondialement standardisé, produit
dans peu d’usines centralisées énormes ; le Coca-cola a de bas coûts de production
et de hauts coûts de vente parce que la plupart de son attractivité est basée
sur la publicité et les émotions. Le lait est le contraire du Coca-cola : c’est
un produit naturel, périssable, local, il provient de quelques milliers de producteurs,
il a des coûts de production élevés, de bas coûts de vente, de nombreux concurrents.

Le lait est un aliment affirmé et irremplaçable, c’est l’unique chose que la
nature produise dans le seul but d’être un aliment pour les mammifères. Les profits
du Coca-cola se fondent sur ce qui a été créé autour de sa bouteille, ceux du
lait sur ce qu’il y a dans la bouteille. Et il est déjà parfait, il a été mis
au point par des millions d’années d’évolution. Modifier une chose parfaite veut
dire l’empirer, ou bien la transformer en quelque chose de très différent, comme
le fromage ou le yogourt.

Formule un, foot et laiteries

Avec le lait il y a deux voies : chercher à le modifier le moins possible et à en
conserver le maximum de propriétés pour quelques jours, ou bien le transformer
en quelque chose de différent, qui se vende pour d’autres raisons nutritionnelles - comme
le fromage ou le yoghourt - ou émotionnelles, comme les "novel food" inventés
par le marketing. Dans le premier cas ce sont les petites laiteries locales,
souvent coopératives ou communales, qui réussissent le mieux, il y en a de bons
exemples en Italie et en Suisse. Dans le second cas, ce sont les quelques rares
grandes entreprises qui investissent beaucoup dans la recherche et le marketing,
qui ont le plus grand succès. Dans les deux cas, les marges de profit sont modestes
et ne justifient pas d’énormes dépenses de propagande.

Marlboro ou Benetton peuvent sponsoriser la formule un parce qu’ils vendent des
produits à la haute valeur ajoutée et au contenu émotionnel élevé, ils ont une
distribution capillaire et des produits identiques dans plus de cent nations.
Mais un consortium de laiteries, non, ne peut pas sponsoriser la formule un comme
l’a fait Parmalat pendant des années : c’est de l’argent gaspillé. C’est la même
chose pour la sponsorisation de dizaines d’équipes sportives à travers le monde,
parmi lesquelles celle, très coûteuse, du Parma calcio en Italie. C’est la même
chose aussi pour le jet privé intercontinental de Parmalat que, selon divers
journaux, Tanzi prêtait à des évêques, à des cardinaux et à un ambassadeur des
Etats-Unis. En somme, il y avait une grande disproportion entre le type d’entreprise
industrielle et la grandeur extravagante de ses dépenses.

Ce qui me frappe le plus dans les reportages de ces jours-ci est que l’on ne
parle que d’argent, jamais de produits. On parle de Parmalat comme d’une entreprise
financière et non d’une industrie qui fabrique des produits tangibles et même
mangeables. Cela sous-entend une conviction très répandue, au moins en Italie :
n’importe quelle entreprise, avec n’importe quel produit, pourrait engendrer
pour toujours de grands profits, à condition d’être aux mains de financiers créatifs
et sans scrupules.

Lait et morues

Dans mes spectacles j’ai d’abord commencé à parler des produits et seulement
ensuite des milliards de Parmalat.

Une campagne publicitaire imposante annonçait la "découverte" du lait aux Omega-3,
un mélange de graisses qui promettait des effets bénéfiques sur le système cardio-vasculaire.
Ce que ne disait pas la publicité, c’est que les Omega-3 sont des graisses normalement
extraites des poissons et que ce lait n’avait pas été "découvert", mais inventé en
laboratoire grâce à la fabrication d’un mélange artificiel de lait de vache et
d’additifs externes. Que sont devenus ce produit et ces investissements ?

Les scandales alimentaires des dernières années ont fait perdre à de nombreux
Européens la confiance dans les produits de l’agro-alimentaire. Maintenant les
Européens devraient retrouver la confiance grâce aux "contrôles rigoureux" italiens
de la nouvelle Agence alimentaire européenne, qui aura son siège justement à Parme,
la ville dont Parmalat est le symbole ? Et qui a été le garant de Parme en Europe ?
Qui a imposé Parme comme siège de l’Agence alimentaire européenne ? Cela a été Silvio
Berlusconi qui a dit à l’Europe : "pour Parme, moi je me porte garant". Il voulait,
comme d’habitude, jurer sur la tête de ses enfants mais on le lui a déconseillé.

Tanzi et Berlusconi sont aujourd’hui les deux entrepreneurs italiens les plus
connus au monde. Il ne me semble pas qu’il soient fameux comme témoins d’une
Italie à laquelle on puisse se fier. J’entends répéter par des industriels et
par des financiers que Parmalat est une exception criminelle et ne représente
pas l’Italie ; j’entends dire que tout secteur a ses brebis noires. Et bien, c’est
le contraire qui est vrai. Tanzi comme Berlusconi sont de bons exemples de la
classe dirigeante italienne d’aujourd’hui. Tous les deux sont des cas pathologiques
de mégalomanie. Tous les deux possèdent une grande équipe de foot, des yachts
qui valent des millions, un jet privé.

Avant la fondation de Forza Italia, la dimension des dettes de Berlusconi, son
habitude de falsifier les bilans, sa toile d’araignée de sociétés financières
off-shore rappelaient la situation de Tanzi. Berlusconi confia à des journalistes
comme Biagi et Montanelli que l’unique façon de s’en sortir était de conquérir
le pouvoir politique. Voilà la différence insurmontable entre Tanzi et Berlusconi :
Tanzi n’aurait pas pu fonder "Forza Lat" et s’en sortir avec la politique comme
l’a fait Berlusconi avec Forza Italia. Le lait ne peut pas se transformer en
une proposition politique, la télévision commerciale oui. La mentalité, l’idéologie,
l’attirail, les hommes et les méthodes du business de Berlusconi consistent depuis
des dizaines d’années à abuser et à conquérir des millions de personnes grâce à l’image
fascinante d’une société idéale où tous sont jeunes et beaux, baignent dans un
déluge de consommation et sont toujours joyeux, au-delà du seuil de la stupidité.

La recette magique ? Plus de publicité donc plus de consommation, plus de production,
plus d’emploi, plus de profits, donc de nouveau plus de publicité et ainsi de
suite dans une infinie spirale de bien-être. Ceci - qui était déjà un programme
intrinsèquement politique - a été facilement transformé en un programme explicitement
politique. Il a suffi d’élargir légèrement le spectre des objectifs, de trouver
un nom adapté à un pseudo parti (Forza Italia) et de charger quelques dizaines
des meilleurs fonctionnaires de Publitalia - la puissante agence de publicité de
Fininvest - de se transformer en commissaires politiques et de poursuivre à tout
prix la conquête du marché politique.

Tanzi n’a pas la mentalité spectaculaire et les structures de communication de
Berlusconi. C’est pourquoi il ne pouvait devenir lui-même un produit politique.
Il se limitait à financer le parti le plus fort, d’abord la Démocratie chrétienne
et ensuite Forza Italia. Tanzi est austère, réservé, homme d’église et de très
peu de mots. Le style était celui d’un cardinal. Le style de Berlusconi, au contraire,
est celui d’un showman de deuxième zone, quand il était jeune il chantait et
racontait des blagues dans les bateaux de croisière. Il n’a jamais cessé, même
au Parlement européen, de se produire et d’essayer de faire rire. Le "core business" de
Berlusconi est Berlusconi lui-même. Ce qui a permis à Berlusconi de s’en sortir
par la politique est le cabaret, ce sont ses expériences juvéniles de showman
et un instinct comique au ras des pâquerettes qui a un grand succès auprès des
gens moins cultivés, exactement comme ses télévisions.

Sauvé par le cabaret

S’il n’était pas un personnage tragique pour l’Italie, Berlusconi serait le plus
grand phénomène du siècle de music hall italien. Tant Tanzi que Berlusconi ont
le titre de Cavalier du Travail. En Italie, la presse se sert du terme "le Cavaliere" comme
d’un synonyme de Berlusconi. Aujourd’hui, pour plus de clarté, quelqu’un devrait
renoncer à ce titre : ou Tanzi et Berlusconi ou les nombreux Cavaliers honnêtes
qu’il y a en Italie. Tant que Berlusconi et Tanzi sont des Cavaliers, il est
inévitable de penser aux cavaliers de l’Apocalypse. Ce sont des gens comme eux
qui sont en train d’amener l’Italie à l’Apocalypse économique et civile.

Presque toute l’Italie est une grande Parmalat, fondée plus sur l’apparence et
sur la falsification que sur la substance. Comme pour Parmalat, peu de gens se
rendent compte - ou avouent se rendre compte - du clivage qui existe entre l’image
et la réalité de l’Italie. Pendant trente ans, l’instabilité politique et la
corruption ont ralenti la modernisation du pays, en créant la base de son déclin
actuel. Mais depuis dix ans, depuis que la Fininvest de Berlusconi est devenue
le principal acteur politique italien, ce ralentissement s’est transformé en
paralysie. Presque toutes les énergies des deux parties du système politique
sont asséchées d’un côté par la tentative d’étendre le pouvoir et l’idéologie
Fininvest à tout l’état et à toute la société ; de l’autre par la tentative de
contraster cet assaut hégémonique.

En Italie de nombreux secteurs exigent depuis des décennies des réformes profondes
et urgentes : éducation, information, recherche, innovation, technologie, retraites,
emploi, distribution des revenus, administration de la justice, énergie, transports,
gestion du territoire, protection et assainissement de l’environnement, développement
soutenable. Mais depuis dix ans tout cela passe au second plan, les retards italiens
s’accumulent, ils deviennent dramatiques.

Le système Fininvest

Le système Fininvest et le système Italie pour certains aspects sont analogues
au système Parmalat : beaucoup d’apparence, comptes falsifiés, corruption, peu
de qualité, futur en déclin. Parmalat avait des comptes falsifiés, mais produit
des millions de tonnes d’aliments qui entraînent un bien-être réel pour des dizaines
de millions de personnes dans trente pays. Fininvest n’est pas une multinationale,
comme Parmalat, mais une "hyper nationale". Ses profits viennent presque exclusivement
de l’Italie et se basent sur un lien étroit avec le système de la politique italienne
et de la corruption. Une grande part de ses profits vient de la publicité obligatoire,
une activité controversée qui crée pour la population plus de dommages que de
bénéfices. Plutôt que de profits dans un marché compétitif, il s’agit d’une rente
sans risques, basée sur le monopole, sur l’étatisme, sur la production de rien
de concret.

Ce sont des milliards d’euros que Fininvest, à travers le système de la publicité obligatoire, "puise
dans les poches des Italiens" quand ceux-ci - même ceux qui ne regardent pas
ses télévisions - achètent les nombreux produits que la publicité a rendu plus
chers. Il y a là peu de mérites et de risques, parce que le bombardement publicitaire
est forcé et il n’est pas évitable par les citoyens (tu parles de Casa delle
libertà !), parce que la télévision commerciale - privée ou publique - est le
seul type de télévision en Italie et parce que cette rente publicitaire est fondée
sur des concessions étatiques de fréquences de télé obtenues en corrompant le
pouvoir politique à l’époque de Craxi. Sans ces concessions étatiques, en régime
de quasi-monopole et en partie illégales, les rentes et le pouvoir Fininvest
s’effondreraient.

En outre, depuis deux ans la rente Fininvest est ultérieurement garantie par
les centaines de ses hommes qui ont pris le contrôle du gouvernement, du parlement
et de la télévision publique et qui essayent maintenant de conquérir aussi le
contrôle de la magistrature et de la banque centrale. De plus, la rente sans
risques de Fininvest est facilitée par le fait que nombre des soixante-dix avocats
que Berlusconi a fait élire au parlement utilisent dans les procès contre Berlusconi
et ses hommes les lois en faveur de Berlusconi qu’eux-mêmes proposent ou approuvent
en tant que députés.

Ces mêmes avocats - par exemple MM Pecorella, Taormina ou Ghedini - sont souvent
les hôtes des talk shows à la télé, où ils continuent leur défense de Berlusconi
au "tribunal" italien le plus important, celui de millions de téléspectateurs
et d’électeurs et parlent souvent à la télé sans adversaire du même niveau. Ce
type d’avocats milliardaires, ces stars du barreau, de la télévision et du parlement,
représentent bien la concentration qui a été réalisée en Italie du pouvoir économique,
exécutif, législatif et informatique dans les mains d’une unique entreprise,
la Fininvest.

Grâce à une loi de Berlusconi - valable rétroactivement aussi pour ses faux - le
faux en bilan a été presque complètement dépénalisé. Ainsi est-il resté ou est-il
devenu une pratique répandue non seulement pour des entreprises italiennes telles
que Parmalat, Fininvest et d’autres, mais aussi pour le gouvernement. En Italie
le vrai rapport entre déficit et P.I.B. en 2003 n’est pas inférieur à 3%, comme
le gouvernement le déclare, mais il serait supérieur à 4% si la comptabilité créative
du ministre M Tremonti - un ancien conseiller commercial de Berlusconi - n’avait
pas comptabilisé pour 2003 les revenus d’énormes remises relatives à l’évasion
fiscale et aux constructions abusives et à des ventes et aliénations de biens
de l’Etat qui devraient être distribués sur plusieurs années. Presque tout le
monde sait que cette comptabilité est une arnaque, mais on fait semblant de ne
pas voir. Comme on faisait semblant de ne pas voir la réalité de Parmalat.

Un pays au crépuscule

Si la situation réelle de Parmalat, de Fininvest et de l’état italien n’est pas à la
hauteur des apparences et de la propagande, la situation de l’économie et de
la société italiennes - je le dis avec tristesse et rage - n’est pas meilleure.
Malheureusement, la réalité de l’Italie n’est pas à la hauteur de l’image que
Ferrari et Armani répandent dans le monde.

L’Italie est en déclin rapide, c’est un pays au crépuscule. C’est pourquoi mon
spectacle s’appelle Black out et j’entre sur scène dans une salle non illuminée,
un chandelier à la main.

Je suis acteur comique, le déclin de l’Italie je le perçois principalement par
les yeux et par les oreilles : je vois la publicité et la vulgarité se répandre
partout dans le paysage, dans les médias, dans la vie quotidienne. Là où il y
avait auparavant des ateliers industriels, aujourd’hui il y a de longues rangées
d’affiches publicitaires ; ils représentent souvent des marchandises qui étaient
autrefois produites sur place mais sont aujourd’hui importées. Je vois la dégradation
de l’environnement et des grandes villes, j’entends la circulation et le bruit
augmenter de partout. J’entends les gens : avilissement, manque de perspective,
ignorance et désintérêt pour ce qui arrive dans le reste du monde, égoïsme, méchanceté et
vulgarité en augmentation, enfermement dans ses propres affaires et dans la famille,
déclin du sens civique et de la solidarité.
Même si en tant qu’ artiste j’aurais le droit de le faire, je ne me base pas
seulement sur mes impressions. Moi - vrai acteur - , je ne veux pas faire comme
Berlusconi - faux homme d’Etat - qui parle à la télévision en cachant les faits
et les statistiques, en évoquant des rêves, des promesses, des miracles et des
révolutions.

J’aime me documenter en données et en chiffres nus et crus, sans lifting. Aux
quelques étrangers qui voudraient encore investir en Italie et aux nombreux Italiens
qui voudraient voter de nouveau pour le système Fininvest-Forza Italia, je conseille
deux petits livres : Le monde en chiffres 2004, un recueil synthétique de statistiques
internationales sous la direction de l’Economist (et publié par Internazionale)
et "Il declino dell’Italia", un livre inquiétant du journaliste en économie Roberto
Petrini (publié par Laterza). Avec moins de trente euros pour ces deux livres,
ceux qui voudraient se documenter sur le crépuscule italien pourraient peut-être éviter
des ennuis ultérieurs et de mauvais investissements.

Si je parle de crépuscule de l’Italie, je ne me base pas seulement sur mes impressions
du présent, mais aussi sur les indicateurs qui nous signalent le futur du pays.
Et ces indicateurs rendent triste. L’Italie est en train de devenir un ex pays
industriel qui a démantelé ou est en train de le faire une bonne partie de son
industrie, autrefois bien placée dans le monde : chimique, pharmaceutique, informatique, électronique,
aéronautique et peut-être bientôt automobile, aussi. L’Italie est le pays avec
le plus de personnes âgées au monde et au taux de fertilité le plus bas parmi
les pays industrialisés : depuis des années, les naissances sont moins nombreuses
que les morts. Nos niveaux d’éducation, de culture, de recherche scientifique
et technologique sont parmi les plus bas en Europe.

Parmi les pays industriels, nous avons un des plus bas pourcentages de diplômés
et le plus grand nombre de magiciens, de publicitaires et de guérisseurs. Au
lieu d’investir et de travailler pour le futur, nous sommes en train de consumer
allègrement les dernières ressources qui nous restent. Dans la proportion des
exportations mondiales, en dix ans nous sommes descendus de 5 à 3,5%. Dans les
exportations mondiales de produits technologiques, nous sommes en train de disparaître
avec un petit 2,5% tandis que la France et l’Allemagne sont à 6 et à 8%.

En examinant la position de l’Italie dans le contexte international, il n’y a
pas de quoi s’étonner si nous sommes le pays industriel qui attire le moins de
capitaux étrangers. Les investissements des multi nationales en Italie ont diminué de
11% en 2001, de 44% en 2002. Par la bouche de deux de ses ministres les plus
influents, le gouvernement italien affirme que l’Union européenne est dominée
par les "nazis rouges". L’un d’eux dit que l’Europe est "potence-land", qu’avec
l’échec de la Constitution européenne à Bruxelles "nous avons réussi à arrêter
l’empire communiste qui était en train de revenir", que "l’euro est le hold-up
du millénaire. Ce sont les francs-maçons qui l’ont inventé". Si vous étiez un
investisseur étranger, mettriez-vous votre argent dans un pays gouverné par de
tels gens ?

Indicateurs désolants

Si nous observons la position de l’Italie dans certaines classifications internationales,
elle peut sembler celle d’un pays bienheureux : septième P.I.B. au monde, quatrième
place parmi les grands pays pour le nombre d’automobiles et de téléphones portables
par habitant. Mais si nous analysons les indicateurs qui donnent une image plus
complète de l’Italie et surtout de ses opportunités pour le futur, alors nous
sommes au crépuscule. Dans une vingtaine des principaux indicateurs internationaux
qui dessinent le futur et la dynamique d’un pays, l’Italie se trouve entre la
vingtième et la quarantième place. Les états qui nous accompagnent le plus souvent
dans ces classifications sont des pays en voie de développement (Colombie, Namibie,
Sri Lanka, Chine, Brésil), les pays de l’Europe de l’Est en transition (Slovénie,
Estonie, Slovaquie) ou dans le meilleur des cas les moins développés des pays
européens (Espagne, Portugal, Grèce).

La différence préoccupante entre l’Italie et ces pays est qu’eux sont en train
de monter depuis des années dans les classifications internationales et que nous,
par contre, nous sommes en train de descendre. Chaque année nous les rencontrons
sur les paliers de l’échelle internationale : nous les voyons monter et nous descendons
d’un nouvel étage. J’ai résumé dans un tableau une vingtaine d’indicateurs internationaux
qui nous donnent une idée préoccupante de la réalité italienne et de son futur.

La fin d’une ère

La profondeur du déclin italien est incroyable. A la Renaissance, nous avons été un
phare de la culture, de la science, de l’innovation et de la finance en Europe.
En musique et dans la technique bancaire beaucoup de termes techniques allemands
ou italiens sont encore aujourd’hui des mots italiens (sonata, adagio, fortissimo
ou encore aggio, incasso, sconto, lombard), témoignages des siècles où nous étions
le pays de référence dans ces domaines.

Plus tard nous avons inventé l’hélicoptère, l’hydrofoil, le bathyscaphe, le téléphone,
la radio. Mais aujourd’hui nous n’inventons presque rien, l’Italie a moins de
prix Nobel que le seul Polytechnique de Zurich, notre export se base sur des
produits de basse technologie qui verront rapidement la concurrence des pays émergeants,
tandis que dans les produits de haute technologie nous ne pouvons entrer en compétition
avec les nations les plus avancées. En revanche, nos managers veulent s’aligner
sur les Etats-Unis pour leurs salaires et sur la Bulgarie ou la Chine pour les
salaires de leurs employés. Le nombre de diplômés italiens qui travaillent à l’étranger
est sept fois supérieur au nombre des diplômés étrangers qui travaillent en Italie.

Pendant des décennies une bonne part de la grande industrie et de l’export italiens
ont prospéré grâce à la bienveillance de l’état et des partis et aux dévaluations
périodiques de la lire. Aujourd’hui que cela n’est plus possible, le déclin italien
s’accélère. Nous payons le prix des modernisations que nous n’avons pas faites
durant les dernières décennies.

Au crépuscule industriel, technologique et culturel de l’Italie s’ajoute le déclin
social avec une rapide augmentation de la richesse des riches et l’extension
et l’approfondissement de la pauvreté. Pour l’inégalité des revenus nous sommes
même arrivés à dépasser les Etats-Unis : en dix ans (1991-2001) 20% des Italiens
sont devenus plus riches, 80% plus pauvres. Le revenu du dixième des Italiens
les plus riches a augmenté de 12%, tandis que le revenu du dixième des Italiens
les plus pauvres a chuté de 22%.

Huit millions d’Italiens vivent sous le seuil de la pauvreté et quatre autres
millions vivent à peine au dessus. Nombre de ces pauvres et presque pauvres ont
un, deux ou trois emplois, mais cela ne leur suffit pas pour vivre décemment.
Le salaire moyen d’un traminot de Zurich (5500 francs) est presque le triple
de celui d’un traminot de Milan, mais le coût de la vie et des billets de tram à Zurich
n’est que de 50% plus élevé qu’à Milan. Des salaires réels de plus en plus bas
et des emplois de plus en plus précaires font augmenter une conflictualité sauvage - comme
celle des chauffeurs de tram et d’autobus - qui freine secondairement la qualité de
la vie et le développement du pays.

La reddition de la substance à l’apparence

Le déclin de Fiat est peut-être l’un des meilleurs indices du déclin italien :
li y a dix ans, Fiat vendait en Italie une voiture sur deux, aujourd’hui une
sur trois. L’image la plus forte du crépuscule italien a été pour moi celle de
la caravane de limousines sombres qui un soir de 2002 - à l’acmé d’une crise
de Fiat qui semblait mortelle - a amené l’état-major de Fiat tout entier à une
consultation dramatique, non au ministère de l’Industrie ou des Finances mais
dans la grande villa de Arcore de Silvio Berlusconi, patron de Fininvest et chef
du gouvernement.

Les images du journal télévisé semblaient celles d’un film sur la mafia quand
a lieu un règlement de comptes et un échange de familles au sommet du pouvoir.
C’était la reddition de ce qui reste de l’Italie industrielle à la nouvelle hégémonie, à l’Italie
de la publicité et de la télévision commerciale. La reddition de la substance à l’apparence.
Ce n’est pas un hasard si l’industrie qui a conquis le pouvoir politique en Italie
ne fabrique pas des choses mais des rêves, ne vend pas des marchandises mais
des promesses.

http://www.internazionale.it/home/primopiano.php?id=5150

traduit de l’italien par Karl et Rosa

15.02.2004
Collectif Bellaciao

Mots clés : Commerce-Indus.-Bourse / Dazibao / Italie /

Messages

  • Décembre 2001 : Enron, Décembre 2003 Parmalat. Deux années séparent ces deux affaires. Deux années durant lesquelles s’est mobilisée une horde de spécialistes, conseils, commissions, études pour faire face à un virus qui semble entaché de nombreuses sociétés cotées sur les bourses mondiales. Ce virus a pour nom - dérivé de crédit -, cette technique bancaire qui consiste à transférer les risques de tous types lorsque les banques prennent des engagements financiers auprès de leurs clients. Transfert dans des galaxies immatérielles auprès des centres offshore. Elles vont mette en place une martingale qui consiste à plomber les comptes des sociétés, incapables de rembourser les obligations et autres titres émis à l’occasion de ces montages qui, de toute évidence, débouchent sur l’anéantissement des activités et les faillites frauduleuses en chaîne, tous secteurs confondus. Nous sommes dans le monde de l’antimatière de la finance, ce fameux trou noir pour qualifier ces montages et ces techniques d’opacité, complexes, impossibles à reconstituer. Sauf pour un système qui en tire profit. La vraie question est de se demander à qui profite le crime. Connaître les organes, c’est déjà un début de réponse. Ces organes sont occultes et sont au service des objectifs précis : la mise en place d’un gouvernement mondial unique, avec une monnaie unique.

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