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Paris Match vaut son poids de connerie

jeudi 25 juin 2009 - Contacter l'auteur - 1 com


« Depuis qu’on a apprit la grossesse de Noémie on se sert les coudes, sinon je ne sais pas comment on ferait avec en plus les exams à préparer. » éloïse, 20 ans, Licence en langues étrangères appliquées. Photo Guillaume CHAUVIN

Deux étudiants en arts déco mystifient "Paris Match"

de Claire Guillot

Guillaume Chauvin et Rémi Hubert, étudiants aux Arts déco de Strasbourg, rêvaient d’un geste artistique retentissant. Ils ont réussi au-delà de leurs espérances : l’hebdomadaire Paris Match vient de récompenser du Grand Prix Paris Match 2009 un photoreportage intitulé "Etudiants. Tendance précaire", publié dans l’édition du 25 juin du magazine. Ce travail, qui traite de la misère du monde étudiant en France, est en fait une mise en scène réalisée avec la complicité de quelques copains et l’accord de leurs professeurs.

Pour en arriver là, les deux complices se sont inscrits au Grand Prix Paris Match du photoreportage étudiant, concours qui offre 5 000 euros et une publication dans le magazine au meilleur reportage signé par des aspirants photographes. "Nous n’avons pas enfreint le règlement, souligne Rémi Hubert. Il n’est écrit nulle part que les mises en scène sont interdites."

Les deux étudiants décident de fabriquer un reportage photo "dans le style Paris Match". Ils le font très sérieusement, en se documentant sur le genre et en rencontrant des professionnels, suivis par un intervenant aux Arts déco de Strasbourg. Le sujet n’est pas choisi au hasard : la précarité étudiante, ils l’ont tous les jours sous les yeux. "Le sujet est bien réel. Mais on a poussé jusqu’au bout les clichés." Des amis interprètent des personnages dans des situations particulièrement tragiques : une jeune fille qui se prostitue, un jeune homme qui vit dans un squat, un autre qui dort dans sa voiture. Dans le reportage, tous témoignent par des formules chocs, comme : "Pour pouvoir étudier le jour, je me sers de mon cul la nuit." Rémi Hubert précise : "On trouvait ça un peu caricatural, on pensait que ça ne passerait jamais."

"VOYEURISME"

Mais ça passe. Quand bien même ces deux étudiants sont de parfaits inconnus, les responsables du prix ne font aucune vérification. Et c’est ce reportage qui a été récompensé lors d’une cérémonie à la Sorbonne, à Paris, mercredi 24 juin. A l’annonce de leur victoire, les deux étudiants lisent un texte qui révèle la supercherie et le sens de leur action. Une "démarche, en tant que faiseurs d’images, écrivent-ils, (qui) est une tentative de remise en question : celle des rouages d’un discours médiatique qui a pour ingrédients la complaisance et le voyeurisme dans la représentation de la détresse."

Selon les étudiants, aucun scandale, aucune question n’a accueilli leur révélation. "On était très surpris, raconte Rémi Hubert. Le jury faisait un peu la tête, mais on nous a remis le chèque comme si de rien n’était." Il était trop tard, de toute façon, pour empêcher la publication. Olivier Royant, président du jury et directeur de la rédaction de Paris Match, n’a pas répondu aux sollicitations du Monde. Après ce "geste artistique", les deux étudiants n’excluent pourtant pas de travailler dans le photojournalisme : "On s’est grillés. Mais d’autres seront sensibles à notre démarche", assurent-ils.

Le Grand Prix annulé

Paris Match annonce sur son site, mardi après-midi, que le comité des membres du jury du concours de photoreportage a décidé d’annuler l’attribution du Grand Prix aux deux étudiants. Il estime que "la ’mise en scène photographique’ (...) les éloigne du règlement (...) et de la philosophie que défend le magazine depuis soixante ans". Le montant du prix "augmentera la dotation 2010", assure le magazine.

http://www.lemonde.fr/culture/artic...

Mots clés : Dazibao / Photo / Presse écrite /

Messages

  • Discours prononcé par Guillaume Chauvin et Rémi Hubert
    à l’occasion de la remise du Grand Prix du photoreportage étudiant Paris Match
    pour sa sixième édition, le 24 juin 2009.

    Mesdames, messieurs,

    Tout d’abord, nous tenons à vous remercier pour cette récompense qui nous apporte bonheur et fierté, et qui souligne toute l’attention qu’un jury de professionnels a porté à notre travail photographique.

    Désormais reconnus par l’obtention du Grand Prix Paris Match, nous allons vous révéler les motivations de notre démarche : notre statut d’étudiant nous aura permis de documenter un sujet grave et préoccupant qui nous entoure : la précarité étudiante. En remportant le Grand Prix ce soir, cette dure réalité existera un peu plus grâce à la très grande diffusion du magazine
    Paris Match. Car sans image, les faits n’existent pas.

    En revanche, notre statut d’étudiants en école d’art nous aura permis d’adopter une posture originale pour ce concours. Pour témoigner au mieux, nous avons en effet interprété des histoires malheureusement vraies, puis construit des mises en scènes basées sur des codes photographiques reconnus. Nous proposons donc ici une interprétation de la réalité, construite, maîtrisée, au même titre que la photographie et l’information interprètent des réalités.

    C’est bien là que sont nos sincères motivations : nous tenons à souligner que le faux ne s’oppose pas au vrai, mais qu’il permet de faire émerger les mécanismes du discours. Notre démarche, en tant que faiseurs d’images, est une tentative de remise en question : celle des rouages d’un discours médiatique qui a pour ingrédients la complaisance et le voyeurisme dans la représentation de la détresse. Grâce au Grand Prix Paris Match, nous souhaitons donc éveiller les consciences sur la fragilité, la force et l’ambiguïté des images d’information.

    Le sujet de la précarité étudiante nous aura enfin permis de faire d’une pierre deux coups : mettre en lumière et vous rappeler deux vulnérabilités graves, celle de certains jeunes et celle de certaines images. Nous allons poursuivre cette démarche grâce à la présente dotation de 5000 euros.

    Nous tenons à affirmer, pour conclure, que la photographie est pour nous une subjectivité qui se doit d’être responsable.

    Merci à ceux qui ont permis ce travail, et merci de votre attention.

    www.guillaumechauvin.fr / guillaume.chauvin5@wanadoo.fr

    www.remihubert.fr / remi_hubert@hotmail.com

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