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Services publics, individualité et évaluation. Un point de vue hétérodoxe

samedi 26 novembre 2005

de Philippe Corcuff Militant de SUD Éducation

Le sociologue Émile Durkheim (1858-1917) suggérait que les institutions étatiques n’étaient pas uniquement oppressives (dimension réelle, bien perçue par les auteurs libertaires), mais aussi protectrices, que l’autonomie individuelle avait été garantie par une série de droits et de règles inscrits dans ces institutions. C’est un aspect qui est davantage visible aujourd’hui avec les effets des contre-réformes néolibérales (dérégulation, flexibilité, etc.).

Dans le sillage durkheimien, Robert Castel s’est intéressé à établir un pont entre critique sociale et critique individualiste du capitalisme. Dans Propriété privée, propriété sociale, propriété de soi , Castel a orienté notre regard sur "les supports sociaux" (garanties étatiques, règles juridiques, statut salarial, protection sociale, etc.) de l’individualité moderne.

Pour exister de manière autonome, l’individu moderne aurait eu besoin, historiquement, de l’étayage par de tels « supports » collectifs et publics. Or, les contre-réformes néolibérales qui participent, depuis le début des années 1980, à l’émergence du néocapitalisme globalisé érodent les supports sociaux de l’autonomie individuelle, en déstabilisant l’État social. Et cette dérégulation rend de plus en plus difficile pour de plus en plus d’individus d’agir comme des individus autonomes. En s’attaquant aux garanties sociales de l’individualisation (qui avaient stabilisé pour nombre d’individus des sociétés occidentales une certaine prévisibilité de leur vie, par-delà les aléas de la maladie, du chômage et de la vieillesse), le néolibéralisme fragilise l’individualisme pour les plus démunis et plus largement pour des pans importants du salariat, en instabilisant de manière générale la condition salariale. Castel esquisse ainsi une articulation entre critique individualiste et critique sociale du néolibéralisme.

Au niveau des projets politiques, cela nous invite à mettre en avant la rénovation de l’État social au cœur des alternatives au néolibéralisme, afin d’inverser le cours d’une insécurité sociale génératrice d’insécurité individuelle. Il faudrait alors distinguer deux grandes catégories de « réformisme » à gauche : 1e) un réformisme qui, tout en étant conscient des injustices du monde capitaliste, se résigne à penser les réformes dans le cadre d’un compromis au sein de cet ordre socio-économique, en attendant des jours meilleurs (tendance observable chez Castel) ; et 2e) un réformisme radical (dessiné notamment par Jaurès), qui situe la dynamique des réformes, à mettre en œuvre dans l’ici et maintenant capitaliste sans attendre un mythique « Grand Soir », vis-à-vis d’un horizon de sortie du capitalisme. Ce deuxième réformisme, au sein duquel je m’insère, s’efforce de casser la rigidité de l’opposition traditionnelle réformes/révolution, en empruntant à l’inspiration révolutionnaire son imagination utopique, comme aiguillon de l’action réformatrice.

Si on aborde la question castelienne des combats autour de l’État social aujourd’hui sous l’angle d’un tel réformisme radical, nous avons certes à lutter pour doter la mobilité subie de protections, dans une logique de résistance au néolibéralisme. Mais, dès maintenant, ne serait-ce que comme horizon d’une société radicalement différente, ne peut-on envisager de conférer des protections à des mobilités et des polyvalences professionnelles choisies ? Ne sommes-nous pas, potentiellement, des êtres polyphoniques susceptibles de développer des activités et des inactivités variées au cours de notre vie (de nos vies ?), sans être définitivement fixés sur une seule spécialité ? Cette envie de multiple en nous n’a-t-elle pas besoin de pauses pour souffler, rêver, réorienter son chemin, emmagasiner de nouvelles sources d’inspiration, réfléchir, etc., en généralisant les « années sabbatiques » déjà accessibles aux universitaires notamment ? La flexibilité néolibérale et l’individualisme marchand constituent de pauvres réponses à de tels désirs. Ces réponses enferment notre être et ses possibilités dans la rentable et le solvable. On peut, à l’inverse, développer un usage non-capitaliste de la mobilité, en l’appuyant sur un État social et des services publics puissants. On retrouverait alors l’inspiration individualiste de Marx supposant des cadres collectifs comme moyens de l’individualisme : « Dans la société communiste (...) personne n’est enfermé dans un cercle exclusif d’activités et chacun peut se former dans n’importe quelle branche de son choix ; c’est la société qui règle la production générale et qui me permet ainsi de faire aujourd’hui telle chose, demain telle autre, de chasser la matin, de pêcher l’après-midi, de m’occuper d’élevage le soir et de m’adonner à la critique après le repas, selon que j’en ai envie, sans jamais devenir chasseur, pêcheur, berger ou critique » .

Des services publics assurant une redistribution sociale tout en étayant l’individualité ne peuvent demeurer tels qu’ils sont. La nécessaire défense des services publics contre la dérégulation néolibérale comme le juste combat pour leur développement, et donc pour l’accroissement de leurs moyens, ne peuvent suffire. L’horizon radical est celui d’une transformation des services publics. Inventer une alternative au néolibéralisme n’a rien d’un conservatisme du type « laissons les choses en l’état ». Prenons l’exemple de l’évaluation des fonctionnaires et des agents des services publics. Des contre-réformes en cours (dites de « notation au mérite »), guidées par un libéralisme d’imitation, s’efforcent de caler l’évaluation des activités publiques sur le management des entreprises privées. Il apparaît légitime de refuser cette standardisation du public sur les critères du privé. Mais cela ne veut pas dire refuser toute évaluation. Cela pousse plutôt la gauche radicale à dessiner une autre évaluation, sur d’autres critères propres à la production de biens publics. Des critères non pas définis par les managers du privé, ni par un arbitraire hiérarchique au sein des bureaucraties publiques, mais par les agents des services publics eux-mêmes, en discussion avec les usagers. Si l’on veut que la logique des biens publics prédomine un jour dans nos sociétés, il faudra bien que ces biens soient produits et même mieux que dans une logique capitaliste (selon d’autres critères, non marchands et non soumis à un arbitraire hiérarchique-bureaucratique). La production de ces biens publics devra donc être évaluée.

Cette évaluation serait celle d’individus souvent insérés dans des relations de coopération, et aurait donc une composante collective. On évaluerait ainsi d’abord des collectifs dans la production des biens publics. Toutefois, dans le même temps, chaque agent ne s’engage pas avec la même intensité et les mêmes qualités dans la production de ces biens publics. Cela veut dire que, dans le cadre d’un statut commun protecteur et dans la limite d’un écart raisonnable, l’évaluation serait aussi conduite à introduire des différenciations personnelles (dans les possibilités de promotion, d’accès à des formations, à des « congés sabbatiques », à des réductions du temps de travail ou à des gratifications financières). De telles réformes, à l’inverse des contre-réformes libérales, nous engageraient dans une civilisation des services publics et de l’individualité, sociale-démocrate et libertaire, à la recherche d’un monde non-capitaliste.

Paru dans Itinéraires SUD (le journal de SUD Éducation Rhône)
N°44, novembre-décembre 2005

[Extraits tirés de Philippe Corcuff, Politiques de l’individualisme - Entre sociologie et philosophie, écrit en collaboration avec Jacques Ion et François de Singly, Éditions Textuel, collection « La Discorde », septembre 2005, pp.146-151.]

Messages

  • Philippe CORCUFF n’en rate pas une : inventer le salaire au mérite démocratique pour le fonctionnaire nouveau d’une prétendue "civilisation des services publics et de l’individualité, sociale-démocrate et libertaire, à la recherche d’un monde non-capitaliste", fallait le faire, CORCUFF l’a fait : ça plaira sûrement à quelques électeurs de la LCR et du PCF, dans le genre "fonctionnaire-citoyen" cher à Anicet LE PORS, Ministre mitterrandien et communiste de la Fonction publique.

    P.

    • Assez juste !
      Ceci est à mettre en // avec le propos de Michel Onfray autre caricature "libertaire" qui singe ou concurrence "l’univesité inter-age". Ne parlons pas des du mode de transmission du savoir de type bourgeois....le cours magistral svp ! Michel Onfray se déclare favorable à ce qui pourrait être "un capitalisme libertaire", à une "gestion libertaire du capitalisme" opposée à une gestion libérale du capitalisme..????!!!!! Nous avons bien faire à de "idiots" nuisibles au developpement d’un pensée reéllement anti-capitaliste. Mais que se passe t-il dans ses "universités populaires’ ?
      N’y trouve t_on que des anciens de la CFDT ? ou de "retraités humanistes" en pleine crise de culpabilité concernant la gestion de leur patrimoine dans des fonds de pensions ?

  • Il est bon de dire que les logiques du privé s’installent peu à peu dans la maison étatique, que la privatisation n’est pas uniquement la revente au privé. ça casse un peu les schémas classiques qui valorisent en eux-mêmes les services publics...
    Mais nulle part je ne vois une critique de la dépossession, de la perte d’autonomie lié à la récupération par l’Etat de nombreuses fonctions qui pourraient être assurés par les communautés elles-mêmes sans cette médiation. En effet, l’Etat reste toujours dans une logique d’autoconservation, qu’il soit bras gauche ou bras droit, il y subsiste et y subsistera (car cela est consubstantiel à l’Etat) bureaucratie et hiérarchie... Les libertaires l’avaient bien compris ; nombreux sont ceux qui n’ont pas été dupe de l’arrivée de l’Etat providence et de la gestion de l’ordre social partagé entre Etat et syndicats...
    Le système d’individualisation a pu s’installer car les syndicats ont laissé au patronat les mains libres quant à l’organisation du travail et la vocation de celui-ci : service public de gestion de la société et des méfaits qui la touche...Les services publics ont accompagné les dégradations qui ont mis la société en crise permanente au nom de l’emploi, des politiques publics voulues par des représentants qui ne représentent que la bureaucratie...L’Etat social a permis de perpétuer le mensonge du bonheur sous le joug capitaliste : de l’abondance et des supports sociaux, du progrès technique et des protection accrue...
    Aujourd’hui que le capitalisme n’a plus besoin de ces protections pour survivre, qu’il a assez individualisé, atomisé, médié les opinions par sa doxa, les services publics peuvent peu à peu être détruits. Ils ont bien servi, merci. Ils ont permis d’accompagner la progressive destruction des formes de vies autonomes (et les espoirs ouvriers d’une alternative à l’Etat), ils ont aidé à guérir les malades de la civilisation industriels, à éduquer les futurs cadres qui oeuvreront à la modernisation obligatoire, à maintenir le mythe et l’exigence de l’intégration à une société à l’image positive, républicaine, bla, bla, bla...
    Voilà l’aveuglement des tenants de l’Etat social. L’analyse et les propositions de Corcuff confirment ce diagnostic : aujourd’hui, avec le renouvellement des générations (et la formation d’individualistes qui méprisent la solidarité ouvrière), une évaluation faite par les salariés eux-mêmes reviendrait au même qu’une évaluation faite par l’Etat, j’en ai bien peur. Une telle sociale-démocratie servirait toujours d’accompagnement car elle ne vise pas à l’abolition de l’Etat et du capitalisme mais une gestion "plus humaine" de ses destructions.
    Quant à la formation, elle reste aujourd’hui lié à l’idée d’employabilité c’est-à-dire la conformation aux exigences de l’entreprise. Il faut aujourd’hui critiquer ce que les entreprises obligent les salariés à vendre : ce qu’ils sont intimement, leur personnalité, leurs espoirs...Tout doit être donné au travail sous peine d’être disqualifié...Casser la valeur travail et l’idéal de réalisation par la consommation qui passent par la dépossession des choix de vie voilà une priorité pour redonner un sens à nos vies loin du carcan capitaliste.

  • Orwell et huxley pensaient que le totalitarisme ne pouvait venir que de l’état.
    Ils n’ont pas commis d’erreur, leur romans étaient visionnaires.
    Maintenant, s’ils écrivaient pour les temps actuels, ils prendraient en compte le crime-pensée anti-libéral.
    Et leurs livres n’auraient connu aucun succès pendant quelques dizaines d’années.

    jyd.