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Tunisie/France : le mouvement populaire et la gauche

vendredi 25 février 2011 - Contacter l'auteur - 1 com

Par
Mohamed AMAMI (réfugié politique
tunisien en France
) et Philippe CORCUFF (sociologue, interdit de séjour
en Tunisie suite à son expulsion par le régime de Ben Ali en octobre 2002 après
avoir entamé une grève de la faim avec l’opposant Sadri Khiari à Tunis
).

La
révolution démocratique et populaire en cours en Tunisie peut éclairer les
questionnements des mouvements sociaux en France ; la critique des
illusions de la gauche française peut nourrir en retour la créativité
tunisienne.

Les
habitudes coloniales font que la gauche française apparaît souvent donneuse de
leçons vis-à-vis du reste du monde, en particulier du Maghreb. Entre la
complaisance du directeur général du FMI, le socialiste Dominique Strauss-Kahn,
à l’égard de la dictature (au nom de ses « performances économiques »
néolibérales !) les circonvolutions rhétoriques d’un Bertrand Delanoë, les
relations troubles d’Elisabeth Guigou, les complicités de l’Internationale
Socialiste ou même l’incapacité des gauches radicales à organiser concrètement
la solidarité avant la chute de Ben Ali : les gauches feraient mieux de se
taire et de se mettre à l’école tunisienne. Il faudrait plutôt suivre les
conseils du sous-commandant Marcos depuis des montagnes mexicaines du Chiapas
en 1995 : « nous avons appris à écouter ; avant, on avait appris à
parler, comme toute la gauche » !

Tant
du côté de la France que de la Tunisie, les gauches, qu’elles se disent
« réformistes » ou « révolutionnaires », aiment bien les
dogmes, les « modèles », les schémas tout faits. Elles ont du mal
avec le caractère inédit des événements imprévus comme la révolution en Tunisie
ou le mouvement des retraites en France. Ici et là-bas, les politiciens et les
militants installés préfèrent les mythologies issues du passé à l’inventivité
populaire en actes. Au printemps 2010, beaucoup dans la gauche française
avaient prématurément enterré les résistances sociales. Début décembre,
beaucoup dans une opposition tunisienne vieillie voyaient Ben Ali repartir pour
un tour présidentiel en 2014. Désorientés par une longue période de
bipolarisation politique entre le pouvoir dictatorial et les islamistes et peu
capables de bâtir une position alternative au régime en place comme à la régression
fondamentaliste, tout en défendant le droit à une démocratie pluraliste pour
tous (islamistes inclus), ils n’étaient guère sensibles aux formes originales
de politisation portées par une nouvelle génération de blogueurs, de rappeurs, de
slameurs, de diplômés chômeurs et précaires, de syndicalistes, d’artistes, d’avocats,
etc. Une politisation qui scelle la mort symbolique de la vieille gauche, à
moins qu’elle ne rebondisse sur la scène politicienne dans des combinaisons
dont elle a malheureusement le savoir-faire.

Si
les ressources du passé sont précieuses, c’est dans l’aide qu’elles peuvent
nous apporter pour transformer l’impossible en possible, en ouvrant les imaginaires
politiques. C’est ainsi que des actes de courage inscrits dans le quotidien le
plus banal peuvent contribuer à soulever des montagnes. « Dans la rencontre amoureuse des regards, dans la fulgurance de
l’événement, l’infiniment petit domine l’infiniment grand. », rappelait le
regretté Daniel Bensaïd dans son Walter Benjamin. Sentinelle messianique
(1e éd. 1990 ; rééd. Les Prairies Ordinaires, 2010). Les
Français ont commencé à le faire à l’automne 2010 dans un mouvement inabouti
mais porteur d’avenir. Les Tunisiens le font avec plus de vigueur, dans les
tâtonnements de l’incertain, après avoir risqué leurs vies.

Caciques de la gauche française comme de la gauche
tunisienne ont le plus souvent perdu le contact avec les classes populaires
comme avec la jeunesse. Ils ont fini par considérer que la politique ce n’était
que la délégation à des professionnels, et point avant tout une affaire
d’activité citoyenne. Ils sont prêts à enterrer sous des tonnes de louanges le
mouvement de l’automne et la révolution de décembre-janvier au profit d’un tout
électoral leur laissant le champ libre. Or, si la gauche veut un jour redevenir
la gauche, et ne pas se contenter de ses fantômes mao-staliniens,
sociaux-libéraux ou nationalistes, elle a à se recomposer à l’écoute du mouvement
populaire. Mais en prenant garde à ne pas fusionner mouvements sociaux et
partis, afin de préserver un jeu de contre-pouvoirs entre une pluralité
d’organisations et de collectifs autonomes.

La gauche française et la gauche tunisienne ont
alors à répondre à des problèmes communs :

- la précarisation et le chômage portés par la
mondialisation néolibérale du capitalisme et renforcés par sa récente crise,
sous un jour plus dramatique en Tunisie, qui redonne une actualité à une
répartition radicalement différente des richesses et à un traitement postcapitaliste
de la question sociale ;

-
la question démocratique, plus intense pour les Tunisiens sortant d’une
dictature, qui ne peut pas se limiter à la démocratie représentative, mais qui
doit intégrer aussi des formes de démocratie directe et participative, y
compris sur les lieux de travail, dans le sillage des embryons d’auto-organisation
populaire émergeant aujourd’hui dans les quartiers, les villes, les villages ou
les entreprises en Tunisie ;

-
l’émancipation des femmes, qui a souvent été la dernière roue de la charrette
pour les démocrates et les socialistes ;

-
à l’opposé des fondamentalismes contemporains comme de la diabolisation
postcoloniale de l’islam en Occident, une laïcité ouverte, séparant nettement
pouvoirs publics et pouvoirs religieux et garantissant la pluralité des
croyances et des incroyances, s’avère indispensable à une démocratie
pluraliste ;

-
à l’heure d’internet, de la multiplication des migrations et de la
globalisation, comme des processus diversifiés d’individualisation, chaque
groupe, chaque peuple et chaque individu singulier doit pouvoir forger son
identité propre dans l’horizon d’un universalisme basé sur la diversité et le
métissage culturel ;

-
les menaces écologiques et climatiques sur la planète contribuent à faire
émerger une conscience universalisante et des luttes convergentes.

Les
gauches traditionnelles en France comme en Tunisie sont bien en deçà de ces
enjeux.

En
France, la gauche est tentée de revenir au gouvernement dans le cadre d’une
variante soft du néolibéralisme, sans
les dérapages sécuritaires et xénophobes du sarkozysme. Si elle gagne sur ces
bases, elle risque de préparer de nouvelles déceptions, qui pourraient être le
terreau d’un retour au pouvoir d’une droite en alliance avec une extrême-droite
relookée par Marine Le Pen.

En
Tunisie, une grande partie des organisations de gauche cherchent paradoxalement
à redonner vie au vieux nationalisme tunisien et pan-arabe, dont Ben Ali a
pourtant été un prolongement dictatorial. Emprisonnées dans une vision
centraliste et étapiste, en décalage avec les doubles défis actuels de la
question démocratique et de la question sociale, elles se contentent de
proposer face à un capitalisme néolibéral prédateur la renaissance d’un
capitalisme étatiste et bureaucratique, qui a pourtant produit des dégâts par
le passé en Tunisie comme dans d’autres pays arabes.

Une
autre gauche, populaire, radicale, inventive et émancipatrice, reste à créer en
France comme en Tunisie. Le développement de la solidarité des mouvements
sociaux français avec la révolution tunisienne, comme avec l’ensemble des
luttes sociales et démocratiques en cours dans le monde arabe, constitue un pas
significatif en ce sens et une urgence.

Compléments :

*
Pour en savoir plus sur le processus révolutionnaire en cours en Tunisie, voir
le blog de Mohamed Amami sur Mediapart

*
Pour en savoir plus sur l’arrestation et l’expulsion de Philippe Corcuff de Tunisie
en octobre 2002, voir « Ben Ali n’aime pas les universitaires
critiques », Hacktivist News Service, 28 octobre 2002

http://blogs.mediapart.fr/blog/philippe-corcuff/250211/tunisiefrance-le-mouvement-populaire-et-la-gauche

Mots clés : Mouvement / Partis politiques / Philippe Corcuff / Proche & Moyen Orient /

Messages

  • le mouvement international reel atteint le coeur du systeme :

    Uncut, une special relationships contre les banques

    26/02/2011 - Bloc-Notes

    A chaque jour suffit, – à peine, – sa révolution, au moins en devenir, et chaque jour nous découvrons une nouvelle pousse printanière. Dans les pages du Guardian du 25 février 2011, nous découvrons Uncut, un “mouvement citoyen” comme l’on dirait en langage parisien politically correct, et qui l’est réellement d’ailleurs (“citoyen”) et nullement pour les talk shows télé ; Uncut, qui s’est développé au Royaume Uni et qui est désormais adopté par les USA. Uncut s’en prend aux banques, avec des actions d’occupation des locaux forçant à une fermeture temporaire de la banque, alors que la justification de son action initiale est l’évasion fiscale des grandes corporations (corporate power).

    Il est difficile pour les esprits avisés de ne pas voir une corrélation, d’abord de ce développement de Uncut aux USA avec les développements à Madison, dans le Wisconsin (et aussi dans l’Ohio, à Columbus), ensuite et d’une façon plus générale, du développement de Uncut anglo-saxon avec le mouvement général antiSystème qui dévaste l’ordre américaniste-occidentaliste dans le monde arabe. Dans l’esprit de la chose, il y a globalisation en un seul mouvement marqué par une logique antiSystème...........

    http://www.dedefensa.org/article-uncut_une_special_relationships_contre_les_banques_26_02_2011.html

    Commencer a lever un bout du voile deposé depuis un siecle sur 1848 en Europe, permet de mieux comprendre l’onde actuelle :

    Samer HC says :
    24/02/2011 at 8:46 pm

    L’article de Fitopoulos a oublié un modèle à examiner, celui du “printemps des peuples” en Europe durant l’année 1848 dont les ressemblances avec les dernières floraisons de revolution dans l’afrique du nord sont beaucoup plus frappantes que le modèle iranien de 1979, ou de l’europe de l’est en 1989

    http://nawaat.org/portail/2011/02/24/democratisation-neo-liberale-du-monde-arabe-projets-pilotes-en-tunisie-et-en-egypte/

    le national socialisme français decomplexé :

    Fabien Engelmann, responsable CGT et candidat Front National
    parCatherine Segurane vendredi 25 février 2011 -

    http://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/fabien-engelmann-responsable-cgt-89494

    vers un printemps mondial des peuples :

    Premieres manifestations en Corée du Nord

     » 02/23/2011 16:22
    NORTH KOREA

    First public protests against the Kims’ regime
    by Joseph Yun Li-sun

    For the first time ever, small groups of North Koreans protested in public against Pyongyang’s Stalinist government. For the first time also, no one betrayed them. Fear of the “third” Kim is stronger than all else.

    http://www.asianews.it/news-en/First-public-protests-against-the-Kims’-regime-20861.html

    L’objectif de la marche internationalo egyptienne du 4 mars prochain, lever le blocus de Gaza, le Hamas semble recalcitrant ( normal vu ses benefices du blocus), la jeunesse israelienne a une opportunité alors a saisir,en s’y associant ....

    MARCH TO GAZA ON MARCH 4TH 2011

    Building on the momentum of the Egyptian revolution and the growing push for freedom and democracy by citizens throughout the region, a coalition of organizations and individuals from around the world are preparing for a march to Gaza on 4th March, 2011.

    The coalition will gather in the Egyptian port city of Al Arish and form a caravan to make the 32 km journey to the Rafah Border Crossing, disembarking to march the final kilometer to the border of the Gaza Strip. The objective of the march

    www.Tahrir4Gaza.net

    is to enter the strip with the full cooperation of Egyptian military officials and peacefully demand the permanent end of the Egyptian blockade of goods, services and building materials to the territory.

    http://whatreallyhappened.com/

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