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Piazza Fontana, 12 décembre 1969

de : patrizia
samedi 11 décembre 2004 - 17h59 - Signaler aux modérateurs
2 commentaires

de Miguel Chueca

Le 12 décembre 1969, à 16 h 37, une bombe explose à la Banque nationale de l’agriculture, située sur la piazza Fontana à Milan. L’attentat visait à tuer le plus de monde possible : 16 morts et une centaine de blessés, ses responsables peuvent se flatter d’y être parvenus.

Si, trois jours après, l’opinion publique croit connaître le nom de l’auteur de la tuerie, il y a une chose, en revanche, qu’elle ne peut pas savoir : l’Italie vient d’entrer dans une période de dix ans de violences qui ne prendra fin qu’avec le carnage (85 morts et des dizaines de blessés) de la gare de Bologne en 1980.

La nature des attentats du 12 décembre - un autre à Milan et deux à Rome, qui ont fait peu de dégâts -, les moyens opérationnels et la froide organisation dont ils témoignent auraient dû conduire les enquêteurs vers d’autres milieux ; pourtant, les objectifs visés accréditent, à leurs yeux, l’hypothèse de la "piste rouge" qui va les mener très vite sur les traces de l’anarchiste Pietro Valpreda. Quand il est interpellé et conduit à Rome pour y être "reconnu" par le chauffeur de taxi Cornelio Rolandi qui pense avoir chargé le 12 décembre le responsable de l’attentat, la police a déjà procédé à de nombreuses arrestations dans le milieu libertaire.

Le jour même où la presse annonce, à la "une", l’arrestation de Valpreda, "le monstre à visage humain", on apprend que les bombes du 12 décembre viennent de causer une victime de plus en la personne du cheminot libertaire Giuseppe Pinelli, trouvé mort dans la cour de la questura de Milan où il était interrogé par les services du commissaire Calabresi.

Les charges contre Valpreda vont bientôt se retourner contre la police. Contradictions du "super-témoin" Rolandi, séance d’identification truquée, production à retardement de prétendues pièces à conviction : tout a été fait pour incriminer cet ex-délinquant juvénile, danseur de variétés sans engagements, anarchiste marginalisé dans son propre milieu, en qui les inspirateurs de l’obscure "stratégie de la tension" qui commence à faire sentir ses effets en cette fin d’année 1969 ont vu l’homme le plus approprié pour jouer, à son insu, le rôle du coupable idéal.

Malgré les efforts des services passés maîtres dans l’art de la fabrication de fausses pistes, l’enquête va s’orienter peu à peu vers les groupes nazis-fascistes Ordine nuovo et Avanguardia nazionale. Elle permet, en 1972, au juge Giancarlo Stiz de mettre Giovanni Ventura et Franco Freda en examen. Quand commence, en 1975, le deuxième procès pour les faits du 12 décembre 1969, Valpreda doit partager le banc des accusés avec quelques distingués fascistes, au rang desquels figurent Guido Giannettini et Stefano Delle Chiaie.

On assiste alors à un incroyable rodéo judiciaire qui, sur plus de trente ans, va voir les acquittements succéder invariablement aux condamnations. Condamnés à la prison à vie en 1979 pour l’attentat de la piazza Fontana, Freda et Ventura sont acquittés en mars 1981 (insuffisance de preuves). Fidèle à sa ligne de conduite, la justice continue imperturbablement d’associer Valpreda aux procès sur les faits du 12 décembre, jusqu’en janvier 1986, quand elle le fait sortir définitivement de la scène judiciaire, en compagnie de Freda et Ventura. En 2001, ce sont trois autres fascistes (Delfo Zorzi, Carlo Maria Maggi et Giancarlo Rognoni) qui sont condamnés à la prison perpétuelle pour ces mêmes faits. Puis, le 12 mars 2004, alors que l’attention de l’opinion publique est occupée par les informations en provenance de Madrid, la cour d’appel de Milan annule les peines prononcées contre les trois fascistes, sentence qui met le point final à l’affaire de la piazza Fontana.

Fait surprenant, au moment même où, sur la foi des "aveux" du repenti Pietro Mutti, l’Italie demande l’extradition de Cesare Battisti, la justice du pays acquitte Delfo Zorzi qui, depuis de très longues années, coule des jours paisibles au Japon, et ses amis au motif que leur accusation repose sur... les dénonciations d’un repenti, Carlo Digilio. La justice italienne applique, à l’évidence, le principe du "deux poids, deux mesures" : le fléau de sa balance penche toujours du même côté, et son bandeau ne lui couvre qu’un œil.

L’affaire Battisti a certes réveillé le souvenir des "années de plomb" italiennes, mais cette exhumation a tendu très souvent à éclipser le souvenir des événements antérieurs au choix des armes opéré par une partie de l’extrême gauche du pays. Il est clair, pourtant, que la violence de ces groupes n’aurait pas connu le niveau atteint à partir du milieu des années 1970 si, avant, les artificiers de l’autre terrorisme n’avaient ouvert toute grande la boîte de Pandore et plongé l’Italie dans ce que Francesco Cossiga n’hésita pas à qualifier de "guerre de basse intensité".

Les chiffres le montrent : dans cette guerre, le terrorisme noir, adepte des attentats de masse, a frappé plus fort que le rouge qui ne visa jamais que des individus. Mais le désir affiché des autorités italiennes de poursuivre en tous lieux les responsables, ou prétendus tels, du terrorisme rouge met d’autant plus en évidence l’étonnante inaptitude de la police à faire la lumière sur les massacres causés par le terrorisme noir et la surprenante indulgence dont la justice a fait montre à son égard.

Les enquêtes se sont toutes perdues dans les sables. Plus la justice et les faiseurs d’opinion du pays donnent de la voix contre le "monstre" Battisti, plus assourdissant est leur silence sur les morts de la piazza Fontana, et plus manifeste le désir d’une partie du peuple italien de ne rien savoir de ce que la "mère de tous les massacres" (Luciano Lanza, La Ténébreuse Affaire de la piazza Fontana) pourrait lui apprendre sur sa propre société, ses institutions, sa justice, sa classe politique, sa police, ses services secrets.

Miguel Chueca est maître de conférences de langue et civilisation espagnoles à l’université Paris-X-Nanterre.

http://www.lemonde.fr/web/article/0...


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Commentaires de l'article
> Piazza Fontana, 12 décembre 1969
13 décembre 2004 - 06h15

en français dans le texte : "haussez le niveau du tir".
La stratégie dite de "la tension" décrétée et appliquée par l’etat italien ( y compris celui du "compromis historique" - de Togliatti à Berlinguer -) ne peut à lui seul tout expliquer !
L’Italie des années 70 n’était pas un état despotique totalitaire fasciste. Elle ressemble par bien des aspects à tous nos états "démocratiques" modernes... des USA de Bush à la néo-europe de Blair-Chirac-Berlusconi-Schröder et alii.
Aujourd’hui encore, des bombes sanguinaires et aveugles éclatent, régulièrement dans ces métropoles.(11.S ; 11.M. etc.) La plupart du temps, quelques années après, on apprend de quelles nébuleuses etato-barbouzardes cela provenait ( L’Iran pour les bombes à Paris de 1986, la sécurité militaire algérienne pour celles de Paris en 1995 - parce que l’Etat français était trop tiède dans son soutien à la dictature militaire d’Alger etc.).
L’Italie des années 69-80 avait sans doute été une sorte de laboratoire de ce nouveau mode de régulation intra et inter-étatique. Mais on ne peut expliquer par ce seul nouveau phénomène émergeant des pratiques terroristes des états modernes, le surgissement d’un parti armé prolétarien. Qui, certes fît beaucoup d’erreurs, ( la preuve réside simplement dans son ample défaite !), se référait à un passé mythologique et mythifié ( les sinistres "expériences soviétiques" et "chinoises", selon les BR) : bref une génération de révolutionnaires, certes décidés et convaincus, mais avec les idées déjà fausses, cinquante ans auparavant...
Mais on ne peut nier l’initiative que ces militants prolétariens prirent ... Sur fonds d’insubordination ouvrière généralisée, de contestation multiforme du misérable capitalisme, de velléïtés d’insubordination de centaines de milliers de personnes à l’échelle d’un seul (petit) pays comme l’Italie, il fallait en effet - pour qui se réclame un tant soit peu de quelque tradition communiste, tenter quelque chose.... De ce point de vue, il n’est qu’une seule chose qu’on ne peut reprocher à celle de cette génération d’Italie, c’est de s’être couché honteusement, comme le firent leurs congénères français, espagnols, allemands, hollandais... Ce fût la défaite, elle était peut-être prévisible, peut-être évitable, mais au moins se sont-ils battus !
Certes les "pentiti" et les "dissociati" ont-ils quelque peu entâché cette "révolte logique", qui parfois, jusque dans ses aberrations ("attaque au coeur de l’état" et tutti quanti), eut souvent aussi (et ce fût tout de mêm sa "grandeur" historique) le "vif éclat de la démence" (comme chantait Debord, à la suite de Rimbaud).
Maintenant, 30 ans après, tenter, selon une version de "gauche" "politiquement correcte" "consensualiste", d’expliquer les 300 ou 400 assassinats politiques (dont celui de Moro : que l’on continue allègrement d’attribuer à la CIA, au SISDE, dissous ou reconstitué, au KGB, au mossad... ou selon la dernière thèse francheschiniste en vigueur, à un "mix" de tout cela, réuni dès 1973-74, à l’école Hypérion ( Hölderlin devait aussi être dans le coup) à Paris, qui par l’intermédiaire du maléfique Moretti ( et aussi de cette diablesse, la Belzerani...)), par les seules provocations des nostagilques de la république de Salo, voilà une explication qui satisfera certes le Juge Calogerro, et tous les appareils PCI-PDS-PSI de la bourgeoisie politique italienne, mais qui sera peu conforme à la réalité historique. Et en Italie, qui aujourd’hui ne trompe personne.
Cette explication pseudo-"antifasciste", a cependant le grand inconvénient historique et politique actuel, de tenter de cacher que quelques centaines de milliers de "prolétaires", à tort ou à raison (cela c’est un jugement purement subjectif), s’étaient alors révoltés, et que leur révolte était allée jusqu’à ce que quelques milliers ou centaines d’entre eux ( à tort ou à raison . ibidem) étaient allés jusqu’à tuer et à mettre leur vie et leur liberté en jeu.
C’est cette simple mémoire, purement factuelle et historique (au sens le plus empirique et le plus bassement "terre à terre"_positif), que beaucoup essaie tout simplement d’occulter aujourd’hui. On comprend bien, et quasi immédiatement l’intérêt des dominants dans cette opération (et je crois qu’il serait inutile, voire pédant, de rappeler ce qu’écrivait à ce sujet Machiavel au 16ème siècle, dans "le prince"par exemple. Rappelons simplement cette phrase d’une régente de France lors d’une sédition en 1648 : "Il y a déjà de la révolte à s’imaginer qu’on puisse se révolter". Imaginer quand on rappelle simplement qu’il y a eu, un jour, fugitivement, et même presque par hasard, révolte !).
On comprend moins celui de gens qui s’affichent comme subversif-contestataires, défenseurs des libertés, des droits de l’homme... à inventer cette fiction fasciste italienne des années 70 ( à laquelle au moins 50 millions d’italiens - des plus idiots aux plus informés/intelligents - ne peuvent croire un seul instant ( même après trois bouteilles de Barbera, et "O Bellaciao" en stéréo) : Mais peut-être la mémoire et le souvenir de prolétaires révoltés et insubordinnés, jusqu’en dans les excès - certes - de l’assassinat politique, ne leur fait-elle pas plaisir ?

Ce n’est pas une raison suffisante, pour "réviser" et travestir l’histoire !
L’Etat italien otanesque (avec ses alliés "soviétiques") posait des bombes au milieu des foules (1969,1974, 1980), faisait tirer ses flics sur les piquets et les cortèges ouvriers et étudiants,, usait de toutes sortes de violences (tortures, proces truqués...), parce qu’il se sentait en danger ! Parce que des millions de travailleurs en italie ne voulaient plus de lui, et quelques cntaines de milliers étaient passés à la sédition ouverte... Et que c’était la lutte.
C’est cette mémoire que l’on cherche définitivement à effacer, à nier, à calomnier, à noyer sous un tombereau d’ordures et d’immondices.
Parce que la situation actuelle, du point de vue du pouvoir n’est pas brillante. Que c’est la merde et la faillite généralisée, et que la mémoire de la révolte pourrait bien un jour ramener ç nouveau la révolte....
Cela n’est pas "signé", parce que ceci est strictement sans intérêt. Que l’éventuel lecteur juge simplement par lui-même, de ce qui dans ces quelques idées, lui plaît et lui déplaît, de ce qu’il trouve juste ou faux ou insignifiant. Basta cosi !



> Piazza Fontana, 12 décembre 1969
21 décembre 2004 - 20h59

Lire du même auteur "ITALIE : L’HISTOIRE SANS FIN DE LA PIAZZA FONTANA" paru dans Courant alternatif 137 de mars 2004 et en ligne sur
http://oclibertaire.free.fr

Camille







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