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Les singulières errances marseillaises de Jann-Marc Rouillan


de : Paco
dimanche 11 mars 2012 - 17h39 - Signaler aux modérateurs
4 commentaires

Jann-Marc Rouillan, taulard maudit, est devenu écrivain maudit en sortant de prison en mai 2011. Dans Autopsie du dehors, le toujours militant révolutionnaire commente ses moments de libertés retrouvés en compagnie… d’un maton électronique.

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« Pourquoi publiez-vous les livres de Jean-Marc Rouillan ? », demandait Libé Toulouse à Thierry Discepolo (éditions Agone) le 15 février 2012. La réponse (1) comprenait plusieurs volets. D’une part, les ouvrages de Jean-Marc Rouillan « constituent un témoignage assez rare sur un moment récent de l’histoire européenne (l’engagement dans la lutte armée autour des années 1970) pour qu’il mérite d’être rendu aussi disponible que possible  ». Une importante contribution à verser dans un « débat public digne de ce nom ». D’autre part, en contrepoint de son engagement au sein du groupe Action Directe, Jean-Marc Rouillan propose un regard éclairé sur le monde de la prison vu de l’intérieur (« avec l’acuité de vingt-cinq ans de pratique assidue ») doublée d’une perspective sur le monde du « dehors » vu depuis la prison.

Les éditions Al Dante (déjà à l’origine, en juin 2011, d’un épais numéro de Contre-Attaques consacré à Jann-Marc Rouillan) modifient les angles en publiant Autopsie du dehors – Carnet d’été d’un relégué sous surveillance électronique. Et ce n’est pas moins intéressant. Après vingt-cinq années de prison bien chargées et une semi-liberté mouvementée, Jean-Marc Rouillan a enfin mis les deux pieds dans le pays du Dehors en mai 2011. Une liberté toutefois très surveillée qui lui impose notamment un emploi du temps rigoureux. Sorties en semaine de 10 heures à 20h30 pour aller travailler au siège des éditions Agone. Créneau rétréci de 14 à 19 heures le samedi et interdiction de mettre le nez dehors le dimanche. Un maton électronique veille sur lui nuit et jour. Seule évasion possible, encore et toujours, l’écriture.

Il fait très chaud dans ces carnets d’été. Rouillan a passé dix-sept dimanches nu devant son clavier d’ordinateur pour composer ce journal sans date. Le soleil méditerranéen est aveuglant. De la fenêtre de son grenier (dotée de barreaux…), Jann-Marc, lecteur de Pessoa, contemple la ville en plissant les yeux. Le Marseille que l’ancien taulard découvre ces premiers jours-là est singulier. Happé par la foule bigarrée, il prend le pouls d’un monde colonisé par l’aliénation qui érige la consommation et l’ordre en valeurs suprêmes. Sorti d’un univers immobile, il a du mal à trouver le rythme des années 2000. Le télescopage avec la vie du dehors est brutal. Il manque même de se faire écraser par un tramway. Reste l’humanité grouillante, captivante. « (quelquefois)… je m’arrête pour observer les passants. (je vous connais si peu finalement) (quelquefois)… je vous trouve beaux. et elles désirables (souvent). »

Si, avec sa laisse électronique fixée à la cheville, le déporté intérieur s’emmerde parfois, « les terroristes (aussi) s’ennuient le dimanche », sa nouvelle existence lui offre de multiples échanges politiques où se mêlent des membres du NPA (parti auquel il a adhéré), des anarchistes, des ex-maoïstes, d’anciens de la Fraction armée rouge… auxquels s’ajoutent des écrivains, des poètes, des artistes, des philosophes, des squatteurs, des ouvriers, des enseignants, des rmistes, d’anciens taulards… de diverses nationalités. Les manifestations sont également des lieux de rencontre. Celle qui commémore le massacre du 17 octobre 1961 à Paris, celles qui protestent contre les rafles d’immigrés ou les sommets des G8/G20, celles qui soutiennent les grévistes de Mayotte, les révoltes arabes ou les ouvriers de Fralib. Autant de moments qui ne font cependant pas oublier les collègues des promenades carcérales, les cannibales, les tueurs, les fous croisés autrefois à l’ombre. « je reste (malgré tout) un numéro d’écrou. »

Au fil de ses balades, l’ancien clandestin n’a pas perdu ses réflexes pour s’amuser avec une filature policière trop visible, pour débusquer un gros 4x4 mal garé avec des fausses plaques, pour s’éclipser discrètement après avoir téléphoné aux marins-pompiers quand un chibani fait un malaise dans la rue, pour ouvrir la voie à une nuée de « rivolitionnaires tinisiens » croisés dans une rue déserte… Interdit de parole publique, interdit de tout mouvement qui pourrait irriter les fonctionnaires de l’ordre, Rouillan est tout de même sur ses gardes. La marge de manœuvre est étroite pour l’auteur de la trilogie De mémoire. Tant pis pour les livres d’histoire. « entre ce qu’il nous est interdit de raconter et ce que nous ne pouvons pas raconter que restera-t-il de la vérité ? »

Les Moody Blues, les Pretty Things, les Stones, Them, Eric Burdon, Chuck Berry, Dominique Grange… apparaissent sur la bande son d’un carnet d’été qui a le goût de la bière glacée bue à la terrasse des cafés de la ville refuge. Une carte de Marseille permet de suivre la trace du loup blanc. Quelques images de vieux films surgissent également sans crier gare. « (lorsque je me balade) chaque coin de rue me rappelle un décor.) » A l’affiche, Belmondo, Fernandel, Godard, Melville, Gene Hackman, Laurel et Hardy… Parfois, c’est une scène de film de voyou qui se joue en direct. « (un samedi sur le cours julien) j’ai croisé (par hasard) un ancien congénère d’un qhs parisien. le gangster m’a proposé une arme. un 9 mm amerlock. (…) j’ai refusé. je sais par expérience que lorsqu’on a un calibre à portée de main on finit toujours par l’utiliser. et (la plupart du temps) pour pas grand-chose de bien. »

« Objet littéraire indéterminé » écrit sans aucune majuscule (« les majuscules représentent une forme de hiérarchie inacceptable ! »), ce carnet de voyage ne sera pas vendu dans certaines librairies bien pensantes de « gauche ». Il n’aura pas non plus sa place sur France Culture ni dans « les émissions littéraires de la retape audiovisuelle ». Illustré par vingt planches de Marie-Claire Cordat, de superbes dessins noirs exécutés à la lame de rasoir, Autopsie du dehors est un kaléidoscope qui joue avec des flashbacks nourris par les souvenirs de Charlie Bauer, de Jacques Mesrine ou de Petra Schelm, par les leçons de morale retrouvés dans ses vieux cahiers d’écoliers, par la vue d’un béret cubain étoilé, d’un drapeau républicain espagnol ou d’une paire de lunettes ayant appartenu à un détenu tué (plusieurs balles dans le dos) pendant une tentative d’évasion.

L’ouvrage se termine par Un jour je serai sportif de haut niveau, autoportrait poétique qui rappelle les biographies imaginaires d’André Laude. Mêlant le vrai et le faux, l’aspirant dompteur de scie sauteuse, par ailleurs épicier de Tarnac, patient inguérissable de la maladie de Chester Erdheim, illustrateur de livres en braille, ingénieur des mines pour taille crayon, mannequin nu pour couturier taillant du vent, femme au foyer ne prenant pas la pilule, chauffeur de taxi taxidermiste à Kuala Lumpur, hérétique, enragé et fidèle, entre autres, déclare sa flamme pour Marseille et pour sa nature d’étranger, de réprouvé. Assigné à résidence par la justice « bleu marine », le relégué hors normes constate avec satisfaction : « je ne me suis jamais senti autant fils d’immigré que dans les rues de cette ville. »

Jann-Marc Rouillan, Autopsie du dehors – Carnet d’été d’un relégué sous surveillance électronique, éditions Al Dante, 128 pages. 15 euros. Illustrations de Marie-Claire Cordat. Sortie en librairie le 18 mars 2012.

(1) Thierry Discepolo : Pourquoi je publie Jean-Marc Rouillan ? in Libé Toulouse le 15 février 2012.

Pour aller plus loin :

 Jann-Marc Rouillan est un drôle de type (à propos du numéro de Contre-Attaques qui lui a été consacré).

 Jann-Marc Rouillan, une mémoire à vif (à propos du tome 3 de De Mémoire publié chez Agone).

 Le site des éditions Al Dante.

 Pour suivre Jann-Marc Rouillan sur le site des éditions Agone.



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Commentaires de l'article
Les singulières errances marseillaises de Jann-Marc Rouillan
11 mars 2012 - 23h43 - Posté par yul akors

Les éditions Al Dante qui publient également, dans leur collection architecture, des beaux livres consacrant les architectes du plus parfait néo-libéralisme de la cité phocéenne, proches et pour la plupart ayant une longue amitié avec le maire, Jean-Claude Gaudin : Rémy Marciano, Rudy Ricciotti, Jean-Michel Battesti et le summum : Roland Carta. Des architectes qui massacrent la cité phocéenne et, plus grave, qui participent activement à la politique raciste et anti-sociale de Gaudin dont le slogan est limpide : " il faut nettoyer le centre-ville de Marseille." [de la racaille, des immigrés, des pauvres, etc.].

Que fait donc Rouillan dans ces éditions maudites, à éviter ? Pourquoi a-t-il abandonné les sublimes éditions Agone ?

yul akors

http://laboratoireurbanismeinsurrec...



Les singulières errances marseillaises de Jann-Marc Rouillan
12 mars 2012 - 15h57 - Posté par

le premier point et le plus important :
jann-marc rouillan n’a pas quitté (« n’abandonne pas ») les éditions agone.
selon ses projets de livres, les stratégies d’écritures mises en place, le jeu des rencontres et des amitiés, il publie là où ça lui semble pertinent, travaillant avec des personnes différentes, et traversant des espaces où il multiplie les rencontres avec des communautés de lecteurs différents. sans doute la jonction du poétique et du politique est pour lui, comme pour nous, également importante.
sans doute aussi trouve-t-il plus d’intérêt à se confronter à des réalités différentes, des tentatives de dialogues et d’actions avec des gens venus d’horizons différents, et développant des formes d’expressions différentes, plutôt que de se satisfaire du confort que peut procurer la fidélité à un seul espace éditorial – il explique ça très bien dans ses livres, et notament dans « autopsie du dedans ».

pour le reste : je n’ai aucune envie d’avoir à me justifier. surtout que tous les éléments de réflexion sont disponibles : nos livres sont trouvables, et la réalité politique et économique de l’édition, sinistrée, a donner naissance à de nombreux textes, analyses et commentaires. l’impossibilité aujourd’hui de pratiquer l’édition de création (c’est-à-dire une édition que ne participe ni d’une logique commerciale – qui échappe à la logique du best-seller et à la commercialisation des écritures formatées – ni n’intervient dans un espace de pensée de type « universitaire », donc en lien de toute façon avec le pouvoir – que ce soit dans une logique de critique ou d’allégeance) n’est pas simple. à chacun de trouver ses propres stratégies. la notre ne passe pas par le jeu des subventions de fonctionnement (c’est-à-dire la tutelle politique, avec ce que ça signifie de perte de liberté d’action).
Pour plus de développement, je parle d’édition sur ce site :

http://www.libr-critique.com/

précision : les livres d’archi dont vous parlez « ne consacrent » pas. ils mettent en confrontation un texte de création et un geste architectural. le livre dont vous faites allusion avec l’architecte carta : il s’agit de la réhabilitation d’un silo à grain désaffecté en salle de spectacle. le texte en confrontation des photos de ce lieu est un poème d’édith azam, qui réagit sur la notion de spectacle aujourd’hui – texte, si vous preniez le temps de le lire qui a une réelle dimension critique.
ces livres permettent à al dante et aux poètes d’exister économiquement. de plus ils permettent un autre regard sur l’architecture, c’est-à-dire à travers des textes poétiques et/ou fictionnels. et nos liens sont avec des « individus » (également lecteurs), au cas par cas, et non avec des institutions. et ces "individus", architectes, acceptent que nous choisissions des auteurs qui ne produiront pas des textes de complaisance (ce qui d’ailleurs a parfois posé problème).

pour continuer cette discussion, il faudrait parler de la prolétarisation des métiers de la pensée et de l’art… mais cela nous entraînerait loin, et il faudrait pour cela que vous dépassiez vos petites colères moralistes et que vous choisissiez mieux vos cibles.

pour finir : nous faisons ce que nous avons à faire dans cette civilisation malade, et pour que des espaces d’expressions poétiques et politiques existent malgré tout. et n’avons pas vocation à être aimés. néanmoins, j’avoue qu’être maudit n’est pas pour me déplaire (même s’il me semble que c’est me faire trop d’honneur).

peut-être à bientôt, et autrement que par l’anonymat des blogs et des pseudos.

pour al dante, laurent cauwet


Les singulières errances marseillaises de Jann-Marc Rouillan
12 mars 2012 - 21h26 - Posté par yul akors

D’autres maisons d’éditions existent encore sans offrir d’aussi - belles - tribunes - quelqu’en soit la nature, ou la teneur du propos artistique - à des " individus " qui ne sont pas seulement des architectes, mais des affairistes. Ce ne sont pas les oeuvres présentés dans vos parutions que nous critiquons mais les personnages qui se cachent derrière.

Des individus qui conçoivent, cautionnent, approuvent, félicitent la politique urbaine municipale du Maire Gaudin, qu’il résume ainsi : " On a besoin de gens qui créent de la richesse. Il faut nous débarrasser de la moitié des habitants de la ville. Le cœur de la ville mérite autre chose ". Rudy Ricciotti, à sa suite déclara : « le territoire d’Euroméditerranée est un véritable laboratoire urbain... » couvrant les insultes des centaines d’expulsés de la Rue de la République puis du quartier Belsunce.

Aucune colère nous anime, ce serait même plutôt le contraire, mais une critique constante contre la culture dé-politisée de l’architecture livrée aujourd’hui aux « critiques d’art », entièrement soumise à l’idéologie de l’oeuvre artistique, absorbée par le culte des auteurs et du star-système ; qui peut être nécessaire car elle nous renseigne dans le meilleur des cas sur les formes, nous offre des catalogues des oeuvres d’exception ; mais en évitant soigneusement la fonction sociale et politique de l’architecture, elle construit un modèle pervers de la culture architecturale, un monde parallèle, idéalisé, qui n’interfère plus ou trop peu avec le monde réel, et qui idéologiquement soustrait les concepteurs à l’éthique sociale inhérente à l’architecture. Une critique d’art a-politique qui, de nos jours, les protège, les place en tant qu’artiste. La moralité était une des exigences du métier, omniprésente dans les écrits des architectes contestaires, radicaux et révolutionnaires. Notre critique prend ce même chemin, destinée à redonner sens à cette ligne de moralité - aujourd’hui perdue ou néo-libéralisée-, d’équilibre social et d’intervention de l’urbanisme et de l’architecture, dans les grands événements éthiques de la société ; un de ces événements se déroule aujourd’hui - et en silence - à Marseille : sa reconfiguration spatiale et sociale.

Mais qu’importe nos critiques vous concernant, notre propos s’attachait simplement à comprendre pourquoi et comment un livre de Jann-Marc Rouillan pouvait prendre place, sur la même presse d’un éditeur, à côté d’ "individus" fabriquant un système perverti qu’il critiquait et combattait... Sans doute, ne doit-il pas être au courant de leur plus haute immoralité. En espérant sincèrement que ce soit également votre cas !

Avec nos remerciements pour votre réponse.

yul akors

Laboratoire Urbanisme Insurrectionnel


Les singulI
16 avril 2012 - 21h08 - Posté par CAPITAINE ZERO

JE NE CROIS ÂS DE PIC EN CETTE FICTION ERMANENTE, BOUSDILLÉE ET RATATIN.

KROYS EN LA SOIRÉE DE DEM





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