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L’Ukraine est devenue une pièce centrale de la situation internationale
de : Philippe Alcoy
samedi 4 octobre 2014 - 15h41 - Signaler aux modérateurs

L’impérialisme se trouve embourbé actuellement dans deux conflits très complexes avec de grandes implications militaires, géopolitiques, économiques : la guerre contre l’État Islamique (EI) en Syrie-Irak et la crise ukrainienne. Si la première l’expose à des risques très importants pour ses intérêts, principalement pour les États-Unis, c’est sans doute la deuxième qui comporte les dangers les plus grands. Alors que dans le cas de l’EI ce sont des groupes de combattants irréguliers qui sont devenus un casse-tête pour les armées impérialistes et leurs partenaires locaux, en Ukraine sont en jeu des intérêts fondamentaux pour la puissance militaire et géopolitique qu’est la Russie. Un conflit militaire avec la Russie, ou même des relations économiques trop tendues, pourraient enclencher des dynamiques incontrôlables.

Offensive militaire et déroute de Kiev à l’Est

Au début de l’été le gouvernement de Kiev, dirigé par le président Petro Porochenko, accélérait l’offensive militaire dans l’Est du pays déclenchée à la mi-avril. Dans un premier temps l’armée ukrainienne a remporté quelques succès en reprenant même des bastions des rebelles « pro-russes ». Mais la contre-attaque, organisée et soutenue par le Kremlin, ne s’est pas fait attendre.

Vers la mi-août l’armée ukrainienne, mal entraînée et démoralisée, a connu une débâcle totale. Les rebelles ont repris ville sur ville dans les régions de Lougansk et du Donbass. Le symbole le plus parlant de cette terrible déroute de l’armée ukrainienne étant sans doute l’ embuscade d’Ilovaysk où près de 2000 soldats seraient tombés sous les balles des rebelles. Des camions et des tanks ont été complètement détruits ; une autre partie du matériel militaire a été récupérée pars les « pro-russes ».

Des soldats ukrainiens dénoncent d’avoir été abandonnés par leurs supérieurs, qui assuraient avoir passé un accord avec les rebelles et la Russie pour les laisser quitter la ville. Les chefs rebelles prétendent n’avoir jamais négociés de sauf-conduits, et affirment que les troupes ukrainiennes étaient constituées de « miliciens ». En effet, plusieurs témoignages attestent la présence de groupes de « volontaires » engagés du côté de Kiev, dont une partie serait originaire de pays limitrophes d’Europe centrale et de l’Est, mais aussi constituée de membres des groupes d’extrême droite des pays occidentaux.

Le cessez-le-feu

Au cours de la contre-offensive des « pro-russes », l’OTAN a « révélé » des documents « prouvant » que des soldats russes seraient en train d’opérer sur le territoire ukrainien. Une furieuse campagne d’accusations a été rapidement déclenchée contre la Russie. La presse bourgeoise a relayé aussitôt les soi-disant preuves de l’OTAN. Porochenko et le gouvernement ukrainien ont renchéri en demandant de l’assistance militaire « concrète » aux pays impérialistes. La Pologne et les pays Baltes soutiennent cette position, la plus belliqueuse de toute l’UE.

Mais les dirigeants impérialistes, y compris les plus irresponsables et aventuriers, conscients du danger que pourrait impliquer d’intervenir militairement en Ukraine se sont limités aux accusations contre Poutine et à l’adoption de sanctions économiques pour augmenter la pression sur la Russie. En effet, « Porochenko sait que tout seul il ne peut pas gagner la guerre contre la Russie ; et cent ans après le début de la Première Guerre Mondiale, il n’est pas évident que quelqu’un se précipite pour l’aider à gagner non plus » [1].

Face à cette faiblesse et à la certitude que l’OTAN n’allait pas intervenir en Ukraine pour repousser les « pro-russes », Porochenko a dû accepter de négocier avec Poutine et d’adopter une paix très favorable aux séparatistes de l’Est, ce qui traduisait la réalité sur le terrain. Finalement, le 5 septembre l’accord de paix était signé et le régime de Kiev évitait de peu (et peut-être momentanément seulement) que la ville portuaire de la Mer d’Azov, Marioupol, soit prise par les « pro-russes ». Ce qui aurait donné lieu une continuité territoriale terrestre entre la Russie et la péninsule de Crimée, annexée par la Russie il y a quelques mois.

Guerre de sanctions économiques…

Pour s’assurer que la Russie et ses « partenaires » de l’Est de l’Ukraine tiennent leur promesse de cessez-le-feu, les puissances impérialistes ont adopté de nouvelles sanctions économiques contre le régime de Poutine. Du côté de l’UE, celles-ci visent notamment à limiter le financement de l’économie russe : « Six grandes entreprises russes de défense et d’énergie – dont les compagnies pétrolières Rosneft et Transneft et la branche pétrolière de Gazprom – se voient ainsi restreindre leur accès aux marchés des capitaux. L’Union européenne a également décidé d’ajouter vingt-quatre noms à la centaine de personnalités russes et ukrainiennes pro-russes objets de sanctions ciblées, gel des avoirs et interdiction de visas » [2]. De leur côté les États-Unis ont ciblé le financement et le transfert de technologie aux géants russes du pétrole et du gaz.

Si ces mesures durent dans le temps, elles pourraient miner considérablement le potentiel pétrolier et gazier russe, dont l’économie est totalement dépendante. Mais elles affectent également des multinationales impérialistes comme Exxon Mobil qui possèdent des partenariats avec les entreprises russes. C’est pour cela que ces sanctions pourraient être levées rapidement si les dirigeants impérialistes perçoivent des « progrès du plan de paix en Ukraine ».

Cependant, la Russie n’est pas restée les bras croisés et a elle aussi adopté des sanctions économiques notamment contre l’importation de produits agricoles venus d’Europe (ce qui a provoqué par exemple une fièvre nationaliste anti-russe en Pologne dont une bonne partie de sa production de pommes était exportée vers le marché russe). Actuellement, le gouvernement russe évalue un nouveau train de mesures contre l’UE visant les importations d’automobiles, notamment d’occasion, ainsi que les produits de l’industrie légère déjà fabriqués en Russie. Le premier ministre russe Dimitri Medvedev évoquait même la possibilité de fermer l’espace aérien russe aux avions de ligne européens et nord-américains.

Cette situation de tensions et de « guerre de sanctions économiques » entre la Russie et les puissances impérialistes amène un éditorialiste du Guardian à affirmerque « l’ère qui avait commencé avec la levée du rideau de fer est désormais close » [3].

…Et les limites des postures bellicistes de Porochenko

Face à cette défaite sur le champ de bataille, Porochenko, quelques jours avant le sommet de l’OTAN au Pays de Gales, a essayé d’internationaliser le conflit dénonçant une « invasion russe ». Tous les médias occidentaux ont repris à leur compte cette idée ainsi que le secrétaire général de l’OTAN, Anders Fogh Rasmussen.

Mais les résultats n’ont pas été ceux espérés. En effet, « le président Obama insinuait que bien que Washington allait agir pour défendre ses alliés de l’OTAN, ceux qui étaient en dehors de l’alliance – en l’occurrence l’Ukraine – ne devaient pas s’attendre à un niveau comparable d’aide militaire directe » [4]. Même si en marge du sommet le président ukrainien annonçait qu’il « n’avait jamais eu autant de soutien » et évoquait la solidarité des membres de l’OTAN, pour le moment celle-ci ne s’est engagée qu’à une « aide concrète » limitée à l’assistance technique et logistique, à la défense contre des cyberattaques et à l’assistance médicale. Dans le même temps, le secrétaire général de l’OTAN affirmait que les États membres donneront à Kiev une aide de 15 millions d’euros. Il s’est engagé également à fournir de l’aide pour que le gouvernement ukrainien mène des réformes dans le secteur de la défense et pour renforcer son armée.

Ces promesses sont en réalité en deçà des grandes expectatives des dirigeants de Kiev, qui s’attendaient à la livraison d’équipement militaire et une promesse d’adhésion à l’OTAN. Selon Le Monde, l’un des participants au sommet déclarait qu’ils n’avaient « même pas eu besoin de lui conseiller de la modération », laissant entendre que c’est Porochenko lui-même qui aurait décidé de ne pas compliquer davantage les choses avec des exigences considérées excessives par certains interlocuteurs comme l’Allemagne.

Du côté russe on semble également essayer de faire baisser les tensions, au moins momentanément. En effet, « les accords de cessez-le-feu (…) suggèrent qu’en dernière instance le Kremlin préfère des interventions courtes plutôt qu’un invasion totale, ce qui permet à la Russie de venir en aide aux forces rebelles pour maximiser leur territoire et en même temps d’éviter le casse-tête de devoir annexer le Donbass en ce moment (…) La menace de prendre Marioupol, une ville portuaire stratégique au bord de la Mer d’Azov, c’était le dernier coup de théâtre pour ramener Porochenko à la table de négociations. Et ça a marché » [5].

Quel plan de Poutine pour l’Ukraine ?

Il est déjà clair pour tout le monde que Poutine ne va pas accepter de perdre sans résister une « zone d’influence » stratégique pour le nouveau capitalisme russe, comme l’Ukraine.. Tant qu’il ne sera pas en mesure de reprendre tout ce qu’il a perdu en Ukraine il essayera d’y créer une situation de « chaos permanent ». Il n’a aucun intérêt à ce que la situation en Ukraine se stabilise et que le nouveau régime pro-impérialiste de Kiev puise avancer dans son rapprochement avec « l’Ouest ».

En ce sens, des analystes spéculent sur quel serait le scénario idéal pour Poutine en Ukraine. Pour certains, Poutine pourrait s’inspirer du « compromis » que l’impérialisme avait trouvé pour mettre fin à la guerre en Bosnie-Herzégovine dans les années 1990. Ainsi, « ‘le scénario idéal pour la Russie pourrait être le modèle bosnien (…)’, déclare Feodor Lukyanov, éditorialiste du journal moscovite "Russia in Global Affairs". ‘L’Est devrait être autonome dans les affaires de politique étrangère, il devrait être pratiquement entièrement autogouverné mais formellement il doit rester partie intégrante de la structure politique et légale ukrainienne’. (…) Lukyanov affirme qu’il est important que les zones de l’Est contrôlées par les séparatistes restent dans l’Ukraine ‘car l’objectif russe est d’avoir des mécanismes pour prévenir, en cas d’émergence ou de nécessité, des progressions géopolitiques de l’Ukraine vers, par exemple, l’OTAN. A tort ou à raison cela est perçu par la Russie comme une menace existentielle’ (…) [Une telle solution] impliquerait une Ukraine unie mais divisée, incapable de prendre la moindre décision sur sa politique étrangère ou économique sans l’accord tacite de Moscou » [6].

Évidemment, on parle des ici intérêts directs de la Russie qui ne coïncident pas forcément toujours avec ceux des groupes séparatistes. En effet, ceux-ci, après les combats pendant lesquels il y a eu des actes de « nettoyage ethnique », ne verraient pas avec beaucoup d’enthousiasme une option qui impliquerait de rester attachés à Kiev. C’est ce que l’on a pu constater dans les différentes réactions des rebelles aux propositions faites par Kiev de doter l’Est du pays avec un « statut spécial ». En effet, « si le chef séparatiste de la région de Louhansk a évoqué une « première étape vers une solution pacifique », le numéro deux des pro-russes de Donetsk a, lui, rejeté toute formule institutionnelle qui laisserait le Donbass dans le giron de Kiev » [7].

Cependant, tous ces plans de la Russie ne doivent pas nous faire perdre de vue ce qu’ils expriment vraiment : une réaction défensive de Poutine. En effet, la force (relative) de Moscou trouve sa source surtout dans la faiblesse du camp impérialiste embourbé dans plusieurs conflits complexes et difficiles à résoudre. Le régime russe en réalité est en train d’avouer son impuissance pour reprendre le contrôle sur l’ensemble de l’Ukraine. Et cela alors que le régime de Kiev est très faible. La « solution bosnienne » de Poutine pour l’Ukraine n’est en fin de compte qu’un moyen de s’assurer un mécanisme de blocage des politiques du régime de Kiev.

En ce sens, il n’est pas à exclure une reprise des hostilités de la part des rebelles « pro-russes » dans les prochains mois pour améliorer le rapport de forces de Poutine face à l’impérialisme. En même temps qu’il se trouve dans la contradiction de devoir faire face aux sanctions occidentales qui aggravent la situation économique russe, ce qui sur le plan social pourrait miner la popularité de son gouvernement parmi les couches populaires.

Déclin de l’hégémonie Étasunienne et contradictions de l’UE

Comme on le disait plus haut, la lutte contre l’État Islamique et la crise en Ukraine sont devenues un casse-tête pour l’impérialisme, en particulier pour les États-Unis. Comme affirme un analyste de la stratégie militaire nord-américaine, ces deux crises, même si celle en Ukraine a beaucoup plus d’implications et de risques, exigent aux États-Unis de penser globalement son stratégie : « la crise ukrainienne a une dynamique politique très différente de celle en Irak-Syrie. Les forces militaires de la Russie et de l’État Islamique ne sont aucunement coordonnées. Et en fin de comptes la victoire de l’un pourrait mettre en danger les intérêts de l’autre. Mais pour les États-Unis, qui doit consacrer son attention, sa volonté politique et sa puissance militaire avec précaution, les deux crises doivent être pensées ensemble » [8].

En ce sens, cet analyste conseille au gouvernement des États-Unis de mettre en place ce qu’il appelle la « Stratégie de la Mer Noire ». C’est-à-dire un plan politico-militaire offensif qui fasse de la Mer Noire l’axe géographique fondamental pour faire face à la Russie (et la crise ukrainienne) et à la « menace » de l’EI.

Mais cette stratégie apparaît comme trop offensive pour un président aussi affaibli qu’Obama. En effet, elle impliquerait non seulement une opposition militaire et politique ouverte avec la Russie mais aussi une possible augmentation des frictions avec l’UE car elle vise à associer de très près un État membre comme la Roumanie et un autre allié de l’Allemagne comme la Turquie (pièce géopolitique clé pour la protection des « frontières de l’UE »).

L’UE précisément, est aussi prise par ses propres contradictions. Certes elle a réussi à faire que le parlement européen et ukrainien votent un accord d’association mais pour ne pas trop froisser la Russie celui-ci ne rentrera en vigueur… qu’en 2016 ! Les principales puissances impérialistes de l’UE sont conscientes qu’elles n’ont pas intérêt à trop dégrader leurs relations économiques et diplomatiques avec la Russie. Cela est vrai pour l’Allemagne dont les entreprises dépendent directement et indirectement du gaz russe mais aussi pour d’autres comme la France (l’affaire de la vente des Mistrals est la preuve la plus claire).

L’issue de la crise ukrainienne pourrait-elle affecter les ambitions de l’impérialisme ?

La crise ukrainienne n’était pas du tout dans les plans de l’impérialisme nord-américain. Elle est devenue un casse-tête. En effet, en Ukraine ce sont les intérêts vitaux de grandes puissances qui sont en jeu. On devrait ajouter à cela que si les États-Unis n’arrivent pas à en finir avec ses « guerres contre le terrorisme », notamment en Irak et en Syrie contre l’EI, ces fronts politico-militaires pourraient devenir un vrai cauchemar. En même temps, la crise en Ukraine est devenue un obstacle supplémentaire pour les États-Unis dans leur « tournant » vers la région Asie-Pacifique pour contrôler, d’après leur expression, « l’expansion chinoise ». Tant que l’impérialisme étasunien ne réussira pas à résoudre de façon pérenne les crises en ukrainienne et en Irak-Syrie, ce plan stratégique devra attendre.

Effectivement, si les États-Unis n’arrivent pas à imposer ses conditions sur ces terrains, ils pourraient se voir obligés de prendre plus de précautions pour intervenir ailleurs dans le monde. Tandis que d’autres pays ayant des relations « compliquées » avec l’impérialisme pourraient se sentir en confiance pour lui poser des défis.

Cependant, une victoire (même partielle) de Poutine ne signifie rien de progressiste pour les exploités et opprimés de ce monde. Au contraire, Poutine utiliserait sa victoire à l’étranger pour renforcer l’oppression des couches populaires à l’intérieur de la Russie ainsi que sur les nationalités opprimées comme les tchétchènes.

La clé est dans l’organisation et l’intervention indépendante de la classe ouvrière. En Ukraine comme ailleurs où les travailleurs et les travailleuses doivent se doter de leurs propres organisations de classe, indépendantes de différentes fractions capitalistes ainsi que de l’impérialisme. C’est la seule façon de poser les bases pour une intervention révolutionnaire du prolétariat.

26/9/2014.


NOTES

[1] NYBooks, « Ukraine : A Catastrophic Defeat », 5/9/2014.

[2] Le Monde, « Entrée en vigueur des nouvelles sanctions contre Moscou », 11/9/14.

[3] The Guardian, « Russia and economic warfare : RIP the free market new world order », 31/8/2014.

[4] Foreign Affairs, “Peace on Putin’s Terms”, 8/9/2014.

[5] Idem

[6] Slobodna Evropa, “Bosnia As Russia’s Solution For Ukraine”, 6/9/2014

[7] Le Monde, « Kiev propose un statut spécial pour l’est de l’Ukraine », 17/9/2014.

[8] Stratfor, “Ukraine, Iraq and a Black Sea Strategy, 2/9/2014

Philippe Alcoy

Source : http://fabricadehombreslibres.blogs...



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