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La tyrannie en marche, n° 16 de la Voix des sans-papiers
de : voixsanspapiers
mercredi 13 septembre 2017 - 09h47 - Signaler aux modérateurs

La tyrannie en marche (édito) « La Tyrannie consiste au désir de domination, universel et hors de son ordre… La Tyrannie est de vouloir avoir par une voie ce qu’on ne peut avoir que par une autre. » Pourquoi, pour entrer en matière, parmi tant de mots d’auteurs plus ou moins connus, ces mots de Pascal, intelligence révoltée par son temps et grand écrivain, certes, du « grand siècle » des lettres françaises, mais ayant vécu il y a trois siècles et demi, quand ce qu’on est convenu d’appeler « l’État moderne » venait à peine d’ouvrir grands ses yeux et de commencer à voir grand ? Il est souvent moins malaisé de saisir la forme générique de l’être dans ses débuts embryonnaires, dans l’œuf, pour ainsi dire, que dans l’être développé et complexe, et il apparaît, dans ces mots de Pascal, la raison de l’esprit humain saisissant l’objet « tyrannie de son temps » hors du temps, en quelque sorte, offrant de la tyrannie une description sous forme, pourrait-on dire, intemporelle (malgré le but extrinsèque de son auteur) : « éclat des grandeurs » « charnelles » sans nul éclat et apparence sensible d’esprit. Universel et hors de son ordre, par une voie aberrante, « pas possible », et : désir et volonté. D’emblée, la mesure entière de l’hubris humaine est ainsi jaugée et posée : démesure de l’excès, violence de l’excès et excès de violence. On vient de dire : humaine. Mais, s’agissant d’hubris, mot du grec ancien, et s’agissant en particulier de l’hubris du tyran, c’est inhumaine qu’il eût fallu plutôt, à proprement parler, et c’est à l’enseignement d’Aristote, grand maître à penser de l’Occident en fait de doctrine, entre autres, politique, qu’il faut avant tout s’en rapporter. La polis (la « cité », association d’hommes épanouie) est un « fait de nature » (d’espèce humaine), l’homme est, par nature, sous l’impulsion de ses besoins naturels, un être politique : homme, en tant qu’élément composant du composé polis, en tant que partie de ce tout humain ordonné et de sa politeïa, « constitution » réelle : l’ensemble des nomoï (ce qui échoit en partage à chacun), droits coutumes et normes qui en assurent le métabolisme et la cohésion. Dans l’ordre de la polis (ordre de l’humain accompli), l’apolis (le « sans cité ») par nature et non par accident n’a pas de place : il est l’insociable se suffisant à lui-même, n’est pas homme, mais « brute ou dieu », « homme » bestial ou divin. Et celui qui, quand la politeïa se corrompt à la suite des conflits entre riches et pauvres, quand chaque parti, poussant son hubris à l’extrême, jusqu’à vouloir l’emporter sur l’autre parti coûte que coûte, fait triompher l’injuste du juste contre la sagesse politique ; celui qui émerge alors et s’empare du pouvoir par n’importe quel moyen et parachève ainsi le bouleversement des nomoï par sa propre hubris, en mettant à leur place son vouloir, et porte le coup de grâce à l’isonomia (égalité des nomoï), la supprime, et rend esclaves les citoyens, hommes libres, celui-là est, dans l’ordre politique, la brute apolitique par excellence, le tyran : maître de « l’injustice armée » dont rien n’est « plus terrible à supporter ». Toutefois, ce que ne peut pas la nature, le peuvent l’art ou la ruse. Plus les « constitutions » sont dénaturées et extrêmes, plus elles multiplient leurs ennemis et deviennent instables. La tyrannie, en particulier, qui, sans être une politeïa, en cumule et aggrave les maux publics les plus extrêmes et insupportables, est la plus fragile des formes de gouvernement. À mesure qu’elle grandit, grandissent le dégoût et la haine de tout un peuple de sujets non consentants. Pour se maintenir au pouvoir, le tyran, plus que tout autre, « doit garder assez de force sur ses sujets, qu’ils le veuillent ou non », et, si pour durer il convient, par-delà les méthodes mêmes de répression violente et de flicage systématique propres à toute tyrannie, de se mettre à l’école de l’art de la simulation et de ses ruses, alors l’impératif devient : « apparaître », « donner à voir ». Et alors le tyran égoïste et apolitique peut et doit prendre l’aspect de son contraire, agir ou sembler agir pour le bien et l’argent publics, donner l’illusion du chef qui garantit un minimum de cohésion sociale, et, en toute chose, pour et par son hubris tyrannique instruite à bien tyranniser sur la durée, « adroitement » jouer les bons rois. C’est là une leçon que mettra à profit, 18 siècles plus tard, Machiavel, l’illustre « Secrétaire florentin », l’homme politique voué à la cause de sa « république » (res publica à la romaine, la chose publique), à la fois réalité présente (Florence rétablie, vivante république communale) et idéal rêvé d’un État fort et grand, tout à créer (l’Italie « rédimée », « libérée » de la « domination barbare », ultramontaine). Mais aussi (et pour la même force de réalité et d’idéal conjugés), l’implacable observateur de la « vertu » amorale de l’État, le clinicien de « la vérité factuelle de la chose » (de l’« autonomie » du fait politique), le logicien du mode de formation et de vie des États par l’efficacité pratique des procédés de pouvoir en usage : « prudence » et violence centralisées, répression intérieure (sans pitié, le cas échéant) et diplomatie de guerre extérieure, art de la ruse sociale et politique, du mensonge et du crime politiques (de ce qu’après lui sera appelé « raison d’État ») érigés en principe et en système. En un mot, l’illustre « fondateur » incontesté de la « science politique » des États modernes. Dans l’Italie du début du XVIe siècle – pays des signorie aux cours fastueuses, des « seigneurs de la guerre » humanistes et protecteurs des lettres et des arts « renaissants », pays des condottieri aventuriers, complotant pour s’établir seigneurs ou courtisans au lieu et place des seigneurs et courtisans en place, pays des papautés militaires et guerrières et des envahisseurs ultramontains, « gens de sac et de corde et sans frein, assoiffés du butin des villes merveilleuses, rêvant meurtre et pillage et nuits luxurieuses » (Leconte de Lisle) ; dans ce pays, l’hubris de l’homme de pouvoir mettant à la place des droits des hommes son bon vouloir, n’est pas le fait d’une poignée de grands ou mineurs tyrans (à une ou plusieurs têtes), il n’y est plus question de conseiller et d’instruire tyrans et tyranneaux à un minimum de bien public et de service public afin de parer la révolte. Partout en Europe, mais surtout en Italie, terre la plus riche et morcelée, théâtre de rivalités et guerres intestines et d’importation, la démesure du pouvoir armé surgit de toute part, vorace et impitoyable et extrême, souverainement criminelle et puissante, là où il y a pouvoir politique. Humaniste lui-même et bon connaisseur d’auteurs latins, républicain patriote et utopiste formé dans l’étude de l’Histoire romaine de Tite-Live ; formé, surtout, dans la pratique réaliste de son office de chancelier, expert militaire et ambassadeur de la république florentine auprès des cours italiennes et europénnes, au milieu d’alliances changeantes et de forces armées supérieures ; ayant entre autres sous les yeux, pendant des années, notamment le « tableau des choses de France », de sa noblesse de « gens d’armes » aux besoins et moyens réduits, « avides du bien d’autrui », de sa monarchie forte et puissante parce qu’« armée, expérimentée et unie », régnant sur des « peuples » et des « sujets » entièrement « soumis aux nobles » et « très obséquieux », « humbles et très obéissants », gagnant juste assez pour payer « à leur seigneur ses droits », et se contentant, pour le reste, d’une économie de subsistance sur une terre « grasse et opulente », où « la nourriture et les œuvres manuelles valent peu ou rien », dans un pays facile à défendre pour des raisons à la fois orographiques et d’échanges commerciaux à ses frontières ; Machiavel mûrit, peu à peu, à l’encontre de ceux qui en ont traité avant lui, la vision de « la vérité factuelle de la chose » politique, étrangère aux préceptes abstraits qu’enseignent religion et morale. Contraint, par la fin de la république et la restauration de la signoria des Médicis à Florence, de s’exiler des tâches quotidiennes et pressantes de la vie politique active, il tire, dans sa retraite, les leçons de son expérience et réflexion passées, pour servir aux tâches de la lutte politique à venir, urgente et à long terme. Déjà, la monarchie française lui était apparue comme le type même de l’État moderne puissant ; et, en face de l’unité nationale de sa noblesse d’armes lige, il avait déploré l’impuissance italienne, de l’Italie incapable d’avoir un « prince apte à l’attaquer », le prince envahisseur, « parce que l’Italie n’est pas unie comme elle l’était au temps des Romains ». Maintenant, il lui apparaît que le futur appartient tout entier à cette puissance nouvelle : l’État national fort, fort de son unité supérieure. Là est le cœur de tout ce dont il s’agit désormais en politique ; et, pour maîtriser les voracités des classes nobles, voracités locales, particulières et éparses, à courte vue, pour les faire jouer dans un but unique et à son gré, il faut, comme en France, toute l’acuité d’une vue très supérieure, l’action d’une imposante et générale et omnivore (terrible surtout envers l’indiscipline des nobles et nobliaux) intelligence : la souveraine et toute-puissante voracité du Prince fondateur d’État. Le problème de l’hubris grecque, de l’hubris apolitique dans la cité, ne se pose même pas. Ou plutôt, il se pose à l’envers. Loin d’être la ruine de la cité, la démesure est, dans le politique nouveau et novateur, son salut : elle est la « vertu » politique même, une force positive susceptible (si bien conduite) des plus hauts sommets publics. Il faut œuvrer pour la concentrer dans un seul maître. Car le politique a changé de signe, l’apolitique d’hier (l’excès de domination et de pouvoir sur les hommes, le désir et puissance de volonté de tout soumettre, de tout ramener au soi unique), voilà le politique d’aujourd’hui. La polis n’est plus. Il y a l’État. Machiavel compose superbement, ainsi, en lui donnant une âme vivante et forte, le plus superbe et terrible tableau (à fort contenu, où factuel et idéal s’exaltent l’un l’autre) de ce qu’on retrouve un peu partout, à des dégrés et dans des registres très différents, dans l’Italie et l’Europe politiques de l’époque. C’est une sorte de « conscience commune » d’élite, que cette hubris-vertu individualiste et calculatrice (dans son seul intérêt), artificielle et profondément barbare : un art institutionnalisé de la dissimulation masquée d’urbanité raffinée, ainsi que l’illustrent et enseignent les manuels de savoir-vivre de la « société de cour » (société de pouvoir) de la Renaissance, à l’usage du cortegiano aussi bien que de l’homme d’État, art, de surcroît, présumé se répandre dans la société d’en bas et la civiliser. Des lecteurs n’y auront-ils pas aperçu un lien d’anticipation du « vices privés bonheur public » du laisser-faire économique de deux siècles plus tard ? Mais auparavant, un siècle et demi après Machiavel, Pascal se trouve au moment culminant du processus réel de transformation politique dont Machiavel avait su, plus que tout autre, pénétrer les débuts fracassants et présenter une image idéalisée. À l’orée et à l’endroit même de l’établissement définitif de l’absolutisme d’État, accoucheur, par la révolution des droits, de la puissance de l’État et de sa loi « impersonnelle » telles que nous les connaissons aujourd’hui, la position de Pascal est des plus intenses et intéressantes : la tête au centre et les pieds à la périphérie, pour ainsi parler. Les pieds ancrés dans l’objet concret, le combat dans le catholicisme aux côtés de ses austères amis jansénistes, il s’en prend à la cour pontificale post-tridentine dégénérée « en tyrannie », à son intolérance de doctrine afin d’assurer son pouvoir au sein de l’Église, tyrannisant la pensée de tous et réduisant de force la diversité à unité, imposant à tous le silence par les moyens de la non contradiction publique, de l’organisation du faux et du mensonge, du dogme inouï de l’infaillibilité du pape. Et, à partir de cette excentricité par rapport au problème politique de la tyrannie, son regard s’élève et voit plus loin et plus haut, Pascal exerce sa réflexion tout au cœur du concept abstrait le plus géneral. Pour lui, la tyrannie se caractérise non tant par la violence physique contre les corps que par une autre et bien plus inquiétante, insinuante sorte de violence, la violence contre les esprits, « maîtresse branche qui s’insinue », qui s’exerce par le mensonge, la confusion des genres et la fausse rhétorique (l’« éloquence qui persuade par douceur, non par empire, en tyran non en roi »). Et cela lui permet la généralisation qu’on vient de dire, et, parallèlement, la reprise en négatif de la démesure, par laquelle notre discours a commencé (et devenue chez Machiavel vertu publique), et, armé de cette généralisation et de cette reprise, de revenir au politique, l’hubris étant générale, partout, notamment chez les « grandeurs d’établissement », soient-elles d’État ou catholiques officielles. Hélas ! combien la suite des choses a, depuis, montré que Pascal voyait juste ! Le lecteur qui a un tant soit peu suivi les chroniques de la campagne électorale et de l’été passé, saura bien apprécier le chemin parcouru par l’actuelle tyrannie en marche, sans besoin de l’ennuyer en redisant ici ses qualités connues. Une remarque ne sera cependant pas inutile à propos de l’état d’urgence, actualité des prochains jours. Rappelons ce mot d’un élu de la république en marche, le lendemain des élections législatives : « l’urgence doit devenir la norme » (France-info, 19.6.2017). Si un tel involontaire oxymore peut se comprendre au plus bas et abyssal degré du troupeau appelé à faire la claque parlementaire du chef, ce n’est pas compréhensible chez ce dernier, s’il n’y a pas en lui volonté de tyran. Vu son cursus, il ne peut pas ne pas en savoir par cœur les implications constitutionnelles réelles, sans quoi il aurait été un bien piètre étudiant de Sciences Po. Pour le reste, jouer les cassandres passe pour de la folie pure auprès des fous, aussi, de même qu’on a commencé, de même on citera, pour conclure, la saine sagesse de Pascal. Continuera-t-elle donc à passer inécoutée ? « La puissance des rois est fondée sur la raison et sur la folie du peuple, et bien plus sur la folie. La plus grande et importante chose du monde a pour fondement la faiblesse. Et ce fondement-là est admirablement sûr, car il n’y a rien de plus que cela, que le peuple sera faible. Ce qui est fondé sur la saine raison est bien mal fondé, comme l’estime de la sagesse. » Trop de pessimisme ? Le fait est pourtant là. Quand donc le « peuple » reviendra-t-il de sa faiblesse entretenue, raison et folie sur quoi « la plus grande puissance » demeure solidement assise ?



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