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Piotr Archinov - Devenir une force organisée
de : Marx Karl
dimanche 5 novembre 2017 - 12h38 - Signaler aux modérateurs

Cet article a été publié le 7 octobre 2017, par la revue Ballast : https://www.revue-ballast.fr/

Source : https://www.revue-ballast.fr/piotr-...

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« Il n’y a pas d’humanité UNE. Il y a une humanité des classes : esclaves et maîtres », lançait dans les années 1920 un manifeste dont Archinov fut le coauteur. Tour à tour sympathisant bolchevik, anarchiste illégaliste dans la Russie du tsar, opposant bolchevik puis figure du communisme libertaire en exil, ce fils d’ouvriers — dont l’ambition était, rien moins, que l’« organisation d’une vie nouvelle basée sur l’auto-direction des producteurs » et l’« anéantissement du capitalisme » — fut assassiné par le pouvoir stalinien. Réveillons quelques instants le souvenir de cet homme méconnu, en cette année de centenaire de la révolution d’Octobre. ☰ Par Winston

« Es-tu devenu bolchevik ? », lui demande en 1933 Nikolas Tchorbadieff, militant libertaire bulgare. « M’en crois-tu capable ? », rétorque Archinov. C’était peu de temps avant le retour de Piotr Archinov en URSS. Le libertaire repenti semble autorisé par le régime soviétique à retourner sur ses terres d’origines ; il jure avoir rompu avec l’anarchisme, comme en témoignent ses dernières publications. Le militant russe n’en sera pas moins arrêté, puis exécuté, en novembre 1938, victime des grandes purges staliniennes. Le motif ? Tentative de restauration de l’anarchisme en Russie soviétique ! La fin de Piotr « Marine » Archinov, peu à peu mis au ban par une partie du mouvement libertaire, fut à l’image d’une vie âpre et tourmentée. Les motivations de son retour en URSS restent troubles. Raisons économiques ? Naïveté ? Volonté d’y mener une activité révolutionnaire souterraine et de renverser le désormais tout puissant Joseph Staline ? Se serait-il, une fois sur place, rétracté en cours de route ou soumis à de fortes pressions ? Ou bien a-t-il tout simplement été absorbé par la machine bureaucratique alors qu’il pensait pouvoir opérer un réel travail d’opposition au sein du Parti communiste de l’Union soviétique ? La question ne sera probablement jamais tranchée. Mais l’on peut s’étonner, au vu des engagements constants du personnage ainsi que des nombreux avertissements qu’il reçut lorsqu’il évoqua son retour en URSS (le libertaire ukrainien Voline tenta de le dissuader en ces termes : « Il ne faut pas partir. Ils te fusilleront. Ne te fais pas d’illusions, ils ne te pardonneront jamais... »), qu’il ait pu pécher par candeur en dépit des apparentes garanties que lui offrait son contact au pays. Son exécution et les motifs de celle-ci ne corroborent guère l’hypothèse de la conversion sincère et aveugle au bolchévisme. Retour sur la vie de ce militant qui prit part à l’action, tout en étant, à ses heures, historien et théoricien.

L’opposant au tsar

« Il est interpellé par la police austro-hongroise, qui le livre aux autorités tsaristes, alors qu’il achemine des armes et des livres vers le territoire russe. »

Piotr Archinov voit le jour dans une famille ouvrière, à Ekaterinoslav, en 1887. À dix-sept ans, il travaille comme ouvrier serrurier dans les ateliers de Khisil-Artavat puis se rapproche du Parti social-démocrate de Russie, et de sa fraction bolchevik, avant d’évoluer vers l’anarchisme. Il devient alors un illégaliste libertaire convaincu et actif : fougue de la jeunesse aidant, il n’est nullement question de théories mais seulement, ou presque, d’actions : attentat contre un immeuble de la police le 23 décembre 1906 (plusieurs officiers et gendarmes y perdent la vie), exécution du chef des ateliers de chemin de fer d’Alexandrovsk le 7 mars 1907 — la victime d’Archinov fut un artisan féroce de la répression lors des grèves de 1905-1906. Condamné à mort par pendaison, Archinov parvient à s’évader. Arrêté une seconde fois en 1909, vers Briansk, il prend à nouveau la fuite. C’est finalement en septembre 1910 que sa cavale cesse de manière durable : il est interpellé par la police austro-hongroise, qui le livre aux autorités tsaristes, alors qu’il achemine des armes et des livres vers le territoire russe. En octobre 1911, il est condamné à « seulement » vingt ans de prison : l’utilisation de divers pseudonymes lui permet qu’aucun lien ne soit établi avec sa condamnation à mort antérieure. Incarcéré aux Boutyrkis — décrite par l’écrivaine anarchiste Ida Mett comme une sorte d’université révolutionnaire —, Piotr Archinov rencontre un jeune paysan d’Ukraine : ils se lient d’amitié. Il s’agit d’un certain Nestor Ivanovitch Makhno… futur cosaque libertaire qui jouera un rôle de premier plan dès 1917, lorsque l’agitation ira s’emparer, derechef, de la Russie impériale.

L’épopée makhnoviste

À peine sorti de prison, le militant russe reprend goût à l’activité révolutionnaire concrète. Il participe à la fondation de la Fédération des groupes anarchistes de Moscou et de la revue Golos Truda (La cause du travail). Le périodique devient un quotidien après la révolution d’octobre 1917, puis sera interdit l’année suivante par le nouveau pouvoir bolchevik : « La conception du pouvoir soviétique incarnée par l’État bolchevik, se transforma en un pouvoir bourgeois tout à fait traditionnel concentré en une poignée d’individus, voulant soumettre à leur autorité tout ce qu’il y a de fondamental et de plus puissant dans la vie du peuple », consignera Archinov une décennie plus tard. Au cours de l’été 1918, Makhno demande à Archinov de le suivre en Ukraine — ce qu’il accepte. Du 12 au 16 novembre 1918, à Koursk, il participe à la première conférence générale de la Confédération d’organisations anarchistes d’Ukraine, le cartel Nabat. La confédération « se fixe pour but d’organiser toutes les forces vives de l’anarchisme ; d’unir les différents courants anarchistes ; d’unir par un travail commun tous les anarchistes qui veulent prendre sérieusement une part active à la Révolution Sociale ». Piotr Archinov y rencontre notamment Voline, futur artisan de la synthèse anarchiste, qu’il affrontera ultérieurement sur certains points de doctrine. En janvier 1919, il rejoint la makhnovtchina, l’armée révolutionnaire paysanne menée par Makhno (qui ferraille de concert contre les armées du tsar et les troupes bolcheviks) ; il devient responsable du département de la culture, anime plusieurs journaux et sera chargé d’écrire l’histoire de ce mouvement.

L’inquiétude qu’inspire ce mouvement est à la mesure de la propagande bolchevik à son encontre, bien volontiers grossière et diffamatoire. Trotsky eût ainsi déclaré : « Il vaut mieux céder l’Ukraine entière à Dénikine [commandant en chef des armées tsaristes, ndlr] que permettre une expansion du mouvement makhnoviste ; le mouvement de Dénikine, comme étant ouvertement contre-révolutionnaire, pourrait aisément être compromis par la voie de la propagande de classe, tandis que la makhnovtchina se développe au fond des masses et soulève justement les masses contre nous. » Il apparaît pourtant que la déroute des forces contre-révolutionnaires en Ukraine revient principalement aux insurgés makhnovistes ; ce sont ces derniers qui, en remportant la victoire décisive de Perogonovka et tout en continuant à saper les bases arrières de Dénikine — détruisant par la même occasion son service de ravitaillement en artillerie, vivres et munitions —, infligèrent une défaite aux armées blanches et les empêchèrent d’entrer dans Moscou à la fin de décembre 1919…

« Makhno, perdant un à un ses compagnons, blessé, tantôt caché, tantôt transporté à l’aide d’une charrette, repart vers le sud. »

La suite, malgré des faits de résistance héroïque, marquera le début du déclin de l’armée insurectionnelle anarchiste, déclarée hors-la-loi dès janvier 1920 par le Comité central du Parti communiste ukrainien. Wrangel succèdera à Dénikine, démissionnaire, à la tête des armées blanches ; il sera lui aussi défait par les troupes communistes. En mars 1921, Makhno, perdant un à un ses compagnons, blessé, tantôt caché, tantôt transporté à l’aide d’une charrette, repart vers le sud. Il n’apprendra que plus tard qu’à ce moment-là, à plus de 1 000 kilomètres au nord, les marins de Kronstadt luttaient avec les mêmes mots d’ordre que les makhnovistes… Il traverse la Dniestr à l’été 1921, avec plus de deux cents survivants, réussissant ainsi à se faufiler à travers les mailles des filets de l’Armée rouge. Un bien triste épilogue pour celui qui, semble-t-il, avait causé quelque trouble dans la pensée du très solide Lénine ; en 1918, lors d’un entretien, ce dernier lui déclara : « Les anarchistes sont toujours pleins d’abnégation, ils sont prêts à tous les sacrifices mais, fanatiques aveugles, ils ignorent le présent pour ne penser qu’au lointain avenir. » Le paysan ukrainien avait, en réponse, détaillé les actions menées par les anarchistes contre les nationalistes et les classes possédantes en Ukraine ; après lui avoir fourni les moyens de retourner en Ukraine, Lénine avait finit par concéder : « Il se peut que je me trompe. » Archinov quitte la Russie pour se rendre à Berlin : il participe sitôt au journal Anarkhist Vietsnik (Le Messager anarchiste).

L’heure du bilan

De retour en France, Archinov rédige et publie son Histoire du mouvement makhnoviste. Il s’emploie bien sûr à resituer le contexte et dresse un bilan de cette épopée, certes élogieux, sans toutefois passer sous silence certaines failles : il souligne la naïveté des makhnovistes, plus enclins à se tourner vers les masses ouvrières et paysannes afin de les conduire sur la voie de la construction révolutionnaire qu’à s’orienter vers l’aspect purement militaire de la lutte — aspect incontournable au regard des conditions du moment. Le révolutionnaire russe l’explique : « Quelle que fût l’opinion publique des masses ouvrières et paysannes, le bolchevisme ne se serait point gêné, au premier contact avec le mouvement, non seulement de passer outre, mais de tout faire pour le garrotter et l’annihiler. C’est pourquoi les makhnovistes […] auraient dû commencer par prendre d’avance toutes les mesures nécessaires pour se garantir d’une pareille éventualité. Leur désir de se consacrer principalement à un travail positif — désir profondément juste et révolutionnaire s’il en fut — reste stérile dans l’ambiance spécifique qui règne en Ukraine depuis 1918. » Archinov mentionne également les problèmes liés à la question nationale et antisémite. Sur ce dernier point, il présente un certain nombre de révolutionnaires juifs (Kogan, Zinkovsky…) et précise avec humour : « Nous pourrions ajouter encore beaucoup de noms à la longue liste des révolutionnaires juifs ayant pris part aux manifestations du mouvement makhnoviste, mais nous devons nous en abstenir pour des raisons de conspiration. »

Si l’image d’un Makhno antisémite apparaît aujourd’hui comme une diffamation grotesque (c’est bien lui qui, en 1919, après que soient perpétrés des actes antisémites, proposa aux colonies juives de créer leur propre milices et leur fournit des armes pour ce faire), ceci ne signifie nullement que ses troupes aient été exemptes de toute xénophobie : antisémites, d’aucuns, parmi ses hommes, le furent. Fruit de l’époque et de la société, non de l’idéologie de l’insurrection makhnoviste. Après bien des éloges, Archinov signale le manque de formation théorique de Makhno et, parfois, sa coupable insouciance. Voline, qui n’apprécie guère Makhno (et réciproquement), estime d’ailleurs qu’Archinov s’est volontairement censuré en refusant d’entrer plus avant dans le détail : dans les pages de La Révolution inconnue, l’anarchiste juif balaie à son tour les accusations d’antisémitisme à l’encontre de Makhno et de son mouvement mais ne se fait pas prier pour dresser un portrait fort peu flatteur de l’insurgé ukrainien — des abus d’alcool qui le rendaient injuste et violent, des actes odieux à l’encontre des femmes. Est-ce cela qu’Archinov a pudiquement nommé « insouciance », tout à son désir de ne pas ébrécher publiquement son camarade ? Ou s’agit-il d’exagérations de Voline ? Dans ses Souvenirs sur Nestor Makhno, Ida Mett dément formellement qu’il fut un ivrogne.

Le théoricien plateformiste

« L’anarchisme n’est pas une belle fantaisie, ni une idée abstraite de philosophie. »

Installé à Paris depuis 1925, Archinov travaille comme cordonnier et devient secrétaire du Groupe des anarchistes russes à l’étranger, qui édite la revue Diélo Trouda : on y retrouve Makhno et Voline. En août de la même année, leur troisième numéro publie, sous la forme d’articles, des propositions visant à une révision des conceptions organisationnelles de l’anarchisme — sous la plume de Piotr Archinov (« Notre problème organisationnel ») et de Tcherniakov (« Notre tâche immédiate »). Suit, à partir de juin 1926, un projet de structure théorique : la « Plate-forme d’organisation de l’union générale des anarchistes ». Le débat avec le reste du mouvement anarchiste prendra toute son ampleur au cours de l’année suivante. La Plate-forme se fait partisane d’une pensée communiste libertaire solide et intransigeante ; elle fustige : « Les amateurs de l’affirmation de leur "Moi", uniquement en vue d’une jouissance personnelle, s’en tiennent obstinément à l’état chaotique du mouvement anarchiste et se réfèrent, pour le défendre, aux principes immuables de l’anarchisme et de ses maîtres. » Le ton est donné. Mais Archinov et sa bande n’en restent pas là, et les coups tombent sur certains anarchistes accusés de dilettantisme : « L’anarchisme n’est pas une belle fantaisie, ni une idée abstraite de philosophie ». Et s’il persistait un doute, les auteurs de la plate-forme enfoncent le clou : « Nous ne nous faisons pas d’illusions. Nous prévoyons que plusieurs représentants du soi-disant individualisme et de l’anarchisme chaotique nous attaqueront la bave aux lèvres, et nous accuseront d’avoir enfreint les principes anarchistes. Nous savons cependant que les éléments individualistes et chaotiques comprennent sous le titre de "principes libertaires" et "je m’en foutisme", la négligence et l’absence de toute responsabilité, qui portèrent à notre mouvement des blessures presque inguérissables et contre lesquelles nous luttons avec toute notre énergie, toute notre passion. C’est pourquoi nous pouvons en toute tranquillité négliger les attaques venant de ce camp. »

La Plate-forme, divisée en trois parties (« Générale », « Constructive », « Organisationnelle »), insiste sur ses idées phares : la lutte des classes, la nécessité d’une organisation strictement communiste libertaire, la dictature du prolétariat, la production, la consommation… « Il est temps pour l’anarchisme de sortir du marais de la désorganisation, de mettre fin aux vacillations interminables dans les questions théoriques et tactiques les plus importantes, de prendre résolument le chemin du but clairement conçu, et de mener une pratique collective organisée. » Comme de juste, la réponse des opposants à la Plate-forme, parmi lesquels et au premier plan Voline, se fera sur le même ton : les plateformistes sont accusés de bolchéviser l’anarchisme, de créer un centre politique dirigeant (avec une armée et une police à la disposition de ce centre) et, partant, d’ériger une autorité politique à caractère étatique. Voline élaborera une autre forme d’organisation en 1928, aux côtés du pédagogue libertaire français Sébastien Faure : la synthèse anarchiste. Le 20 mars 1927, Archinov participe à la conférence internationale tenue à L’Haÿ-les-Roses où est débattu le projet d’une Internationale anarchiste fondée sur cette fameuse Plate-forme. Au congrès de Paris de l’Union anarchiste communiste, l’organisation adopte la même année des statuts inspirés de la Plate-forme et se rebaptise « Union anarchiste communiste révolutionnaire » : UACR9. Échec de l’UACR et vives critiques de nombreux anarchistes envers le plateformisme. Archinov, sans doute amer et gagné par le découragement, las de l’exil et selon toute vraisemblance pressé par sa compagne, préparera son retour en URSS. Avec quelles intentions ? Une question qui reste ouverte…



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