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La gratuité des services funéraires
de : Paul Ariès et l’Observatoire international de la Gratuité (OIG)
dimanche 30 septembre 2018 - 20h30 - Signaler aux modérateurs

Paul ARIES Extraits du livre "Gratuité vs capitalisme "(Larousse, septembre 2018). Ce texte reprend la conférence prononcée par Paul Ariès devant les élus et militants de la France Insoumise lors des Amfis 2018.

La gratuité des services funéraires renoue avec la longue tradition conduisant à ne plus concevoir la mort comme une affaire strictement privée mais également comme une affaire publique. Peut-être ne refoulerait-on plus alors les inégalités sociales devant la mort dont notre pays reste scandaleusement champion ? Peut-être parviendrait-t-on mieux à construire un récit collectif autour de la mort, donc finalement de la vie ? Le cimetière est, certes, un lieu de paix et de communion entre les morts et les vivants mais il fut d’abord dans l’histoire un lieu de ségrégation et de violence.

La réflexion sur la laïcisation des pratiques funéraires s’ouvre, sous la Révolution, face à l’exclusion qui frappe de très nombreux citoyens. Le clergé catholique dénie à des catégories entières le droit d’être enterrées : les morts-nés, les enfants morts sans baptême, les voyageurs à la religion inconnue, les suicidés, les francs maçons, les excommuniés, les usuriers, les libre penseurs (athées), les comédiens, sans compter les nombreux membres des minorités religieuses. (…) Le cimetière devient public à la fin du XVIIIe siècle face à ce scandale. Le XIXe siècle conciliera les principes d’égalité et de liberté individuelle. (…) Un texte de 1911 institue la sépulture individuelle avec une distinction entre ce qu’on appelle alors la « tranchée » gratuite (et qui n’a rien de commun avec ce qu’on nommait la fosse commune) et la concession payante. (…) Le capitalisme a triomphé dans nos têtes, en associant le fait de payer (toujours plus cher) selon la qualité du service funéraire et (il a aussi triomphé) dans les cimetières en faisant tomber en désuétude le service public de l’inhumation en terrain ordinaire, alors qu’il était et reste toujours la règle et… gratuit. (…) Cette gratuite reste fondée sur le texte de 1911 qui a institué la sépulture individuelle avec une distinction entre ce qu’on appelle alors la « tranchée » gratuite et la concession payante.

La gratuité des services funéraires, c’est bon socialement !

L’organisation des obsèques nécessite un budget toujours plus conséquent, puisqu’il a augmenté, depuis 1998, deux fois et demi plus vite que l’indice des prix à la consommation (…) Le secteur marchand s’est emparé de 80 % des enterrements, avec la société des Pompes funèbres générales (fondée en 1828), aujourd’hui propriété de fonds d’investissements étasuniens et canadiens. Cette suprématie du secteur privé a été pensée et organisée par le législateur. La loi Sueur de 1993, en abrogeant le monopole communal des pompes funèbres, constitue l’acte fondateur de la libéralisation (marchandisation) du service extérieur.

La gratuité des services funéraires c’est bon écologiquement !

La gratuité des services funéraires revendique une dimension écologique, car fondée sur l’idée que si nous sommes davantage conscients de nos propres limites, il deviendrait plus difficile de refouler les limites physiques de la planète et d’être dans le déni. (…) La gratuité sera aussi le choix de l’écologie dès la conception de l’offre de services funéraires, les communes devant avoir à l’esprit qu’il n’est plus possible de continuer à multiplier les rejets toxiques dans l’atmosphère et dans les nappes phréatiques ; que les conditions actuelles d’inhumation multiplient la production de cadavérine et de putrescine, que les conditions d’incinération obligent à utiliser environ 200 litres de carburant pour une seule crémation car le corps humain, étant peu combustible puisque composé principalement d’eau, elle doit se faire à plus de 1000 °C pendant +/- 1 h ; qu’il n’est plus possible d’abattre chaque année 90000 M3 d’arbres sans même évoquer le scandale des bois exotiques. Pourquoi ne pas privilégier les cercueils en carton recyclé et biodégradable, à base de papier recyclé et sans colle polluante, ce qui n’interdit pas des modèles personnalisés ou spéciaux pour crémation ? Pourquoi ne pas élargir les modes de sépultures alors que la France ne reconnaît que l’inhumation et la crémation (depuis la laïcisation) contrairement à d’autres pays ? La gratuité peut être l’occasion de légaliser l’humusation et la promession, comme le service public a autorisé la crémation (…)

La gratuité des services funéraires c’est bon politiquement !

L’idée est d’instaurer des funérailles républicaines, prises en charge par les mairies, comme elles le font pour les naissances, les mariages et les parrainages civils. Les citoyens, qui ne se réclament d’aucune religion, attendent de la République qu’elle offre des perspectives pour accompagner leurs morts. Le besoin existe puisque la part de cérémonies civiles assurée par les marchands est passée de 25 % en 2008 à 30 % en 2013 et que la France comptera 44 % d’athées en 2050. Citons les propositions de lois inabouties de 2007, de 2009, puis de 2016, alors que le principe existe depuis 1887 mais, faute d’obligation pour les communes de les accueillir, les familles doivent la plupart du temps s’adresser aux services privés de pompes funèbres. (…) Ces mesures auraient un coût insignifiant mais qui pourrait être financé par une augmentation de la Dotation globale de fonctionnement des mairies attribuée par l’Etat, lequel pourrait récupérer cette majoration en mettant en place une taxe additionnelle sur les produits du tabac (articles 575 et 575 A du CGI).

La gratuité des services funéraires c’est bon anthropologiquement

Le capitalisme a dû évacuer la mort pour pouvoir déployer pleinement sa logique d’accumulation (le « toujours plus » de richesses). Non seulement les humains n’ont plus le droit d’être malades (avec ce que Lucien Sfez qualifie de « culte de la santé parfaite »), de vieillir (à tel point que le mot vieux est devenu une insulte), mais ils devraient presque avoir honte de mourir (au sens d’une honte prométhéenne pour reprendre la formule de Günther Anders). Cet individu, incapable de discours collectif sur ce que doit être une vie réussie et un monde sain, est voué à l’accumulation. (…) C’est pourquoi le capitalisme a tout fait pour rendre la gratuité des services funéraires impossible, voire illégale, car il devait évacuer la mort, ce qui oblige les villes qui souhaitent l’appliquer intégralement, à pratiquer la désobéissance citoyenne, en violant la loi, non par amour de l’illégalité mais au nom de principes juridiques supérieurs, comme l’égalité entre les citoyens, ou à tricher avec la loi, en instaurant un prix de vente symbolique à un euro. (…) La gratuité des services funéraires forme une alternative à la conception capitaliste de la mort, donc de la vie. Elle fait le pari qu’il faut réapprendre à mettre la mort au centre de la vie, non pas pour être morbides, mais bien pour devenir pleinement jouisseurs. (…) La gratuité participe donc à la construction d’un nouveau discours collectif sur ce que doit être une vie réussie et un monde sain (…).

Gratuité et redécouverte des terrains communs

La gratuité des services funéraires n’a strictement rien de commun avec ces enterrements à bas coût dont certains marchands se sont faits une spécialité commerciale (…) ni avec l’ancien « carré des indigents », ancienne « fosse commune », rebaptisée depuis 1991, et qui comporte, obligatoirement, des sépultures individuelles, avec cercueils ou urnes, signes de sépulture, et emplacements gratuits. (…) Nombre de communes souhaitent renouer avec les terrains communs. Aucune condition financière n’existe pour y avoir droit, il suffit d’être décédé dans la commune, soit d’y être domicilié, soit d’y être inscrit sur les listes électorales bien qu’installé à l’étranger. Ces sépultures gratuites sont, bien sûr, individuelles et destinées à recevoir une pierre tombale et autres ornements. Le terrain commun n’est d’ailleurs pas nécessairement aménagé dans un carré spécifique, ce peut être des fosses réparties dans le cimetière. (…) Ces emplacements gratuits sont garantis au moins cinq ans et prolongés en fait de cinq ans en cinq ans jusqu’à un manque de places. (…) Le cimetière reste défini, depuis la Révolution, comme un lieu de décomposition biologique par rotation quinquennale. La mairie reprend le terrain pour rétablir l’égalité devant le service public. Les communes ont l’obligation d’avoir un ossuaire où les restes exhumés sont aussitôt ré-inhumés (ceux des personnes opposées à la crémation sont distinguées). Cette affectation s’avère perpétuelle et un registre obligatoire de l’ossuaire est à la disposition du public. (…) La gratuité accompagne le choix de la qualité des services rendus. Ainsi la ville de Mouans-Sartoux propose gratuitement chambre funéraire et cérémonie des obsèques, avec de nombreux services d’accompagnements tant sociaux que psychologiques, avec, à disposition, des modèles de faire-part électronique, un registre des condoléances interactif, des services d’information juridiques valables six mois, un conducteur de livret de cérémonie de crémation, des signets de souvenir remis à la fin de la cérémonie, un registre des signature, des lettres-types administratives, la possibilité de se faire accompagner par une association (groupe de paroles).

A noter : le deuxième forum national de la gratuité aura lieu le samedi 5 janvier à Lyon en partenariat avec de nombreux mouvements politiques.



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