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A Roubaix, au bout du hall, la prison

vendredi 1er août 2003 - 1 com

A Roubaix, au bout du hall, la prison
Retour dans le quartier des Trois-Ponts, après la première condamnation de
deux jeunes, vendredi, pour « occupation ».

Par Stéphanie MAURICE
lundi 28 juillet 2003

Lille correspondance

« Un mois de prison ferme pour le squat du hall ? Pour moi, c’est pas assez,
avec le stress qu’on subit. » Les jeunes du quartier des Trois-Ponts, à
Roubaix, amassés devant la porte de l’immeuble B samedi matin, tendent
l’oreille. Christelle (1) poursuit, crânement : « J’étais enceinte de huit
mois, j’ai dû me taper tous les étages à pied parce qu’ils avaient coupé les
fils de l’ascenseur. Les boîtes aux lettres, elles viennent juste d’être
remplacées, elles sont déjà toutes cassées. »

A deux mètres d’elle, Khaled, un échalas de 19 ans, a les yeux rougis sous
la casquette. Vendredi, il est allé à son procès, au tribunal de grande
instance de Lille, avec son copain Jérémy. Il y est allé, décontracté, sans
stress et sans avocat. Sans savoir qu’ils étaient les premiers en France à
être poursuivis pour « occupation illicite des parties communes d’un immeuble
collectif ». Un délit créé en mars 2003 par la loi Sarkozy sur la sécurité
intérieure. Le 2 juillet, un habitant les a vus uriner dans le local des
poubelles et puis s’amuser à faire vrombir une mobylette. Pour eux, c’était
rien. De vagues broutilles dans un quartier où la délinquance peut être
beaucoup plus rude. Mais les policiers les ont embarqués : ils surveillaient
depuis quelques jours ce hall, à la suite d’une plainte déposée par le
bailleur HLM, Logicil. Le procureur a requis trois mois avec sursis,
accompagné d’un travail d’intérêt général (TIG) obligatoire. La présidente
du tribunal a, sans doute, voulu faire du zèle. Et les a condamnés à un mois
ferme chacun.

« C’est foutu ». Khaled n’a pas compris sa peine. « Dès que la juge, elle m’a
dit ça, je suis parti. J’étais énervé. J’ai déjà eu du TIG et du sursis pour
un vol, là d’accord. Ils auraient pu me mettre autre chose. » Il avale sa
salive. « Je l’ai pas encore dit à ma famille. C’est mon père qui me fout la
trouille, plus que la prison. » Segueni Abdelali, l’ancien président de
l’association des locataires, lui détaille la procédure : « Il faut que tu
prennes un avocat, que tu fasses appel. » L’autre secoue la tête : « L’avocat,
c’est payant. » Réponse : « Mais non, tu as l’aide juridictionnelle, tu fais
appel et ta peine sera commuée en sursis. » Khaled ne le croit pas :
« Maintenant, c’est foutu, j’attends ma convocation et je vais en prison. »

Le copain, à côté de lui, s’énerve : « Qu’est-ce qu’ils veulent ? Je préfère
squatter les immeubles que brûler des voitures. » L’adjoint au maire chargé
de la sécurité, Richard Olszewski, reprend l’explication juridique. Le gamin
acquiesce enfin, et promet de prendre rendez-vous lundi. Des adultes
arrivent, apprennent la nouvelle, n’en croient pas leurs oreilles. Une jeune
femme, petite fille dans les bras, explose : « Je trouve que c’est
dégueulasse. Faire de la prison pour quelque chose de grave, oui, mais pour
un squat ! Ce sont les locataires qui dégradent, il n’y a pas que les jeunes
qui font des dégâts. Après, ils mettent tout sur leur dos, c’est facile. »
Amar Rekik, le président du comité de quartier, ne décolère pas : « Il y a
dix ans, moi, je squattais les abribus. Ici, il n’y a rien pour les jeunes,
à part le club de foot. Le centre social est fermé le week-end et à 19
heures le soir. » Tous dénoncent « la démission » du bailleur, Logicil. « Ils
disent qu’il y a eu 60 000 euros de dégâts, ils n’ont qu’à payer un gars au
Smic, avec un chien et un talkie-walkie. »

Richard Olszewski verrait bien, lui, un concierge dans chaque immeuble.
Logicil a préféré installer une agence dans le quartier, fermée le week-end
 : le répondeur renvoie à un numéro d’urgence pour les problèmes techniques.
Devant l’immeuble, des bagnoles démarrent en trombe, les pneus crissent. Une
bagarre éclate. Segueni Abdelali hoche la tête : « Ce genre de peine, ça va
tous les braquer. Et la prison, cela sert à quoi ? Ce n’est pas un endroit
pour des jeunes de 18 ans, même s’ils sont difficiles. »

Pétitions. Richard Olszewski nuance : « Nous étions dans un contexte où il
fallait montrer la fermeté des institutions, sinon nous n’étions plus
crédibles. Cela fait un an que nous recevons des pétitions des habitants,
nous avons organisé des réunions dans le hall avec les locataires, nous
avons envoyé un médiateur, des travailleurs sociaux. On revenait toujours à
la case départ, avec des insultes, des dégradations, des personnes âgées qui
ont peur de sortir, des tours de garde organisés pendant les vacances pour
éviter les cambriolages. Deux cents heures de TIG, cela me serait très bien
allé, sans forcément sortir cette loi Sarkozy et la prison. »

Depuis, l’ambiance est tendue. On s’observe, on s’évite. Au rez-de-chaussée
de la tour B, les locataires ont le coeur bien accroché. Les jeunes les
soupçonnent de les avoir dénoncés à la police. « Je passe dans la rue, on me
crache, on me dit, sale pute à 30 euros, on t’aura. Moi, je n’en peux plus.
Ils tambourinent sans cesse à la porte, ma petite fille de six ans ne peut
plus dormir. Je suis allée à Logicil pour complètement changer de secteur,
la secrétaire m’a dit que les menaces, elle s’en foutait. Qu’est-ce que vous
voulez que je fasse ? » Danielle a écrit les pétitions, puis les a fait
signer par la grande majorité des familles de l’immeuble. Elle n’a pas peur,
elle est bien la seule. La peine de prison ferme ne lui fait ni chaud, ni
froid. « Moi ce que j’aurais voulu, c’est qu’ils travaillent dans leur
quartier, et que plutôt que de se foutre de la gueule des nettoyeurs, ils
ramassent eux-mêmes leur bordel. ». (1) Les prénoms ont été volontairement
modifiés.

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