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ITALIE : Berlusconi. Le Chevalier La Gaffe : bêtisier de 2003

mardi 13 janvier 2004 - Contacter l'auteur

ITALIE : Berlusconi. Le Chevalier La Gaffe : bêtisier de 2003

Les appeler des gaffes serait faux. Il pense vraiment comme il parle. "Berlusconi
est le seul menteur sincère que je connaisse", disait de lui Indro Montanelli
(journaliste conservateur récemment décédé : NdT), qui le connaissait bien : "Il
croit vraiment aux conneries qu’il dit et qu’il fait". Il s’agit souvent de paroles
en liberté, prononcées surtout à l’étranger, quand l’homme échappe au contrôle
de ses conseillers et qu’il improvise, loin de ses "nègres". Plus souvent encore
il s’agit d’exagérations voulues, pour hausser le niveau de la confrontation
et baisser de plus en plus celui de la réaction. Ou peut-être pour menacer de
hontes impossibles dans le but d’en faire accepter d’autres, un peu moins impossibles.
En tout cas, cette année le Cavaliere s’est surpassé. Et ce n’était pas facile.

Janvier
2003 commence bien. La loi Lunardi (ministre des Travaux Publics : NdT) sur les
travaux publics réforme à l’article 28 (permis de construire dans des zones côtoyant
des cimetières) la loi napoléonienne qui interdisait d’enterrer les morts en
dehors des cimetières : Berlusconi pourra enfin enterrer dignement des amis, des
parents et, le temps venu, lui-même dans le célèbre mausolée de Cascella librement
inspiré de la tombe de Toutankhamon dans le jardin de sa villa de Arcore. Le
premier ministre envisage une "remise créative" pour les abus dans le bâtiment :
plutôt que démolir les éco-monstres, il suffira de les embellir par "des jardins
ou des parcs d’attractions". A l’enterrement de Gianni Agnelli, Berlusconi se
présente à bord d’une Mercedes flambant neuve et proteste parce qu’on ne lui
a pas réservé un fauteuil au premier rang dans la cathédrale de Turin : sifflets
de la foule. Seul le JT de la troisième chaîne donnera la nouvelle. La Cassation
refuse la demande de transférer les procès "robes sales" (corruption de magistrats :
NdT) de Milan à Brescia et condamne Berlusconi et Previti (avocat, sénateur de
Forza Italia, ministre de la Défense dans le premier gouvernement Berlusconi
en 1994) à payer 1500 euros pour les frais du procès ; le jour d’avant, le Cavaliere
avait affirmé sa "confiance absolue dans la Cour Suprême" ; le jour suivant, il
apparaît sur toutes les chaînes de télévision pour attaquer la Cassation et la
magistrature toute entière ("elle se juge et s’absout elle-même en toute circonstance"),
demander de n’être jugé que par ses "pairs", invoquer le retour à l’immunité parlementaire.

Février
Derniers préparatifs pour la guerre à l’Irak. Berlusconi rencontre Bush et, en
sortant de la Maison Blanche, annonce un "terrible massacre avec les armes de
Saddam Hussein". Embarras au Pentagone. "L’Italie est parfaitement rangée au
côté de Washington", garantit le premier ministre. Après quoi, il concède aux
Usa des bases aériennes, des routes, des ponts et des lignes de chemin de fer
pour transporter des armements et des hommes en Irak. 2 millions de pacifistes
manifestent à Rome, mais la RAI (Télévision publique : NdT) ignore l’évènement
("il pourrait influencer le vote du Parlement" explique le directeur général
de la RAI, Agostino Saccà). Pour Berlusconi, "les pacifistes font le jeu de Saddam".
Et pour le ministre de la Défense, Antonio Martino "l’Italie est avec les Américains
même hors de l’Onu". Mais le premier ministre, à la Chambre, réussit à se mettre
en même temps du côté de Bush, du Pape, de l’Onu, de l’Europe et de Pannella
(député radical : NdT) (qui demande que Saddam soit exilé). Le gouvernement approuve
un décret qui annule les dettes des sociétés de foot (parmi lesquelles son Milan
AC) au milieu des protestations de l’Union européenne. Berlusconi convie chez
lui les leaders de la CdL (Casa della libertà, le rassemblement des partis qui
le soutiennent : NdT) pour décider du nouveau CA de la Rai. Mais ensuite Pera
et Casini (respectivement présidents du Sénat et de la Chambre : NdT) en nomment
un autre.

Mars
Tir de barrage de la CdL contre Paolo Mieli (directeur du quotidien La Stampa
de Turin : NdT) candidat à la présidence de la Rai. A la fin, c’est Lucia Annunziata
qui l’emporte. La majorité se fissure à la Chambre sur la loi concernant la remise
de peine : la Ligue est pour et An (les post-fascistes : NdT) contre. Fi (Forza
Italia) et UdC (les ex-démocrates chrétiens qui ont rejoint la CdL : NdT) sont
pour. Berlusconi annonce la loi du jugement arbitral Maccanico (ancien ministre
du centre-gauche : NdT) (les cinq premières charges de l’Etat ne peuvent pas être
poursuivies en justice durant leur mandat : NdT) pour abolir ses procès. Les Anglo-américains
envahissent l’Irak : l’Italie de Berlusconi est "non-belligérant" et est exclue
du sommet des pays pro guerre ainsi que de celui des anti-guerre.

Avril
La Cour des Comptes rejette, parce que "irréalistes", les prévisions de croissance
formulées par le gouvernement. Berlusconi se présente le Vendredi de Pâques au
tribunal pour demander à être entendu et pour interrompre sa contumace : mais
il manque un avocat, et avant qu’il soit remplacé, le premier ministre s’en va : "J’ai
un engagement à Rome". Après Pâques et une dernière rafale de récusations, Previti
est condamné à 11 ans pour corruption des juges dans le procès Imi-Sir/Mondadori.
Le Cavaliere se fâche et crie après les "juges golpistes" et la "sentence politique".

Mai
Berlusconi refait surface au tribunal et cette fois parle, pour accuser Prodi
d’ "avoir bradé la Sme" (industrie alimentaire publique privatisée par le centre-gauche :
NdT) et même d’avoir encaissé des pots-de-vin de De Benedetti (ancien Pdg de
OLIVETTI, manager, propriétaire d’un groupe éditorial : NdT). Ensuite, très énervé,
il demande aux carabiniers d’identifier un citoyen qui lui a dit dans le tribunal : "Bouffon,
laisse-toi poursuivre en justice" (ce citoyen vient d’être acquitté : NdT). Berlusconi
annonce que quiconque le contestera sera dénoncé par le Palais Chigi (équivalent
romain de Matignon : NdT) pour outrage aux institutions : immédiatement les cas
de contestation se multiplient dans toute l’Italie. La commission (parlementaire :
NdT) Telekom Serbie sort de son haut de forme Igor Marini (un brasseur d’affaires
qui accuse des ministres du précédent gouvernement de centre gauche de corruption :
NdT) et envoie à Lugano une délégation, arrêtée en bloc à peine la frontière
franchie. Berlusconi invente les "empêchements institutionnels" les plus farfelus
(y compris un sommet avec le préfet de Belluno (petite ville du nord-est de l’Italie :
NdT) sur la criminalité dans la Mer Adriatique et la finale de Champions League)
pour déserter le tribunal. Ensuite il invite les siens à poursuivre de leurs
assiduité les femmes des magistrats. Même les avocats des parquets font grève
contre le gouvernement.

Juin
Nouvelles tentatives désespérées du premier ministre d’échapper au procès, y
compris une visite surprise au Luxembourg, suivie par une longue rencontre avec
la presse et par une phrase embarrassante : "Je ne fuis pas la justice, mais plutôt
l’injustice". De toute façon, il fuit. Le 9 la CdL périclite aux élections administratives,
du Frioul à Brescia. Le 17 Berlusconi revient enfin dans la salle du tribunal,
deuxième épisode du feuilleton des déclarations spontanées (85 mensonges en 115
minutes). Le 18 la loi du jugement arbitral Maccanico, qui abroge le procès,
est approuvée. Le 19 Berlusconi communique : "J’étais contre la loi du jugement
arbitral, c’est Ciampi (président de la République : NdT) qui l’a voulue. Embarras
du Quirinal (siège de la Présidence de la République : NdT).

Juillet
Le semestre européen de la présidence italienne commence bien : dans la séance
inaugurale à Bruxelles, Berlusconi insulte le social-démocrate allemand Schulz,
qui avait osé lui poser deux questions ("je vous proposerai pour le rôle de kapo
nazi") et le parlement européen tout entier : "Vous êtes des touristes de la démocratie".
Choeur de protestations de toutes les chancelleries et de toute la presse continentale.
D’autres protestations pour une boutade du vice-ministre du Tourisme Stefano
Stefani (de la Ligue lombarde : NdT) sur les allemands "fameux pour la bière et
les compétitions de rots". Stefani démissionne. Berlusconi est contraint de s’excuser
avec Schröder. Ensuite il annonce que la mafia est défaite parce que "tous les
mafiosi sont en prison". Les juges anti-mafia démentissent. Dossier de l’Economist
avec les questions auxquelles le premier ministre italien ne répond pas : le staff
du premier ministrebparle d’ "ordures" et annonce une plainte au magazine britannique.

Août
Berlusconi, en sortant du Quirinal, annonce que Ciampi est d’accord sur la loi
Gasparri (ministre des Télécommunications qui va proposer une loi qui permet à Retequattro,
troisième chaîne nationale, propriété de Berlusconi, de continuer à transmettre
en dépit de la sentence de la Cour constitutionnelle, qui le lui interdit à partir
du 1.1.2004 : NdT). Ciampi démentit : "Nous n’en avons jamais parlé". Le Tribunal
de Milan dépose la sentence Imi-Sir/Mondadori et parle du "cas le plus grave
de corruption dans l’histoire d’Italie et peut-être pas seulement d’Italie".
La commission Telekom est convoquée à nouveau d’urgence pour redonner la parole à Igor
Marini, qui accuse aussi Rutelli, Veltroni, Mastella, Bordon (dirigeants de partis
de centre-gauche : NdT). Le premier déserte la "première" de l’Arène de Vérone,
où il aurait dû rencontrer Prodi et Schröder, parce qu’on dit que les "Désobéissants" (groupe
adhérent au mouvement altermondialiste : NdT) voudraient le contester armés de
terribles sifflets. Il participe en revanche au mariage du fils du premier ministre
turque et s’exhibe dans un baisemain de l’épouse qui, étant musulmane, est couverte
de voiles et ne peut même pas être effleurée. Embarras à Ankara.

Septembre
Interview feuilleton accordée à deux journalistes du Spectator. Berlusconi affirme
que les juges italiens sont "fous, mentalement dérangés, anthropologiquement étrangers à la
race humaine" ; que Montanelli et Biagi (célèbres journalistes : NdT) l’ont critiqué parce
que "ils m’envient" ; et que "Mussolini n’a jamais tué personne : il envoyait en
vacance les opposants en les assignant à résidence". Ciampi exprime "pleine confiance
dans la magistrature", évoque les horreurs du fascisme et rappelle que la République
est née de la Résistance. L’Italie est exclue du sommet France - Grande Bretagne - Allemagne - Espagne
sur l’Irak. Berlusconi parle à Wall Street et invite à investir en Italie où "il
n’y a plus de communistes", mais où nous avons en revanche "de très belles secrétaires"".
Ensuite il fait transmettre un message par toutes les chaînes de télévision pour
magnifier sa réforme des retraites, qui ne plait à personne, même pas à ses alliés.

Octobre
Tandis que Giuliano Ferrara (ex ministre du gouvernement Berlusconi en 1994,
directeur du quotidien de droite "Il Foglio" : NdT) qualifie l’Unità (quotidien
de centre-gauche : NdT) d’"homicide" et accuse Furio Colombo (directeur de l’Unità :
NdT) et Antonio Tabucchi d’être "les mandataires linguistiques de mon prochain
assassinat", Berlusconi menace d’ élections anticipées pour réprimer les rixes
désormais quotidiennes entre la Ligue d’un côté et An et Udc de l’autre. Fini
(vice-président du Conseil, secrétaire d’An : NdT) propose de faire voter les
immigrés et la Ligue menace de la crise. Attaques au gouvernement aussi de la
part de la Banque d’Italie et de la Confindustria (équivalent italien du MEDEF :
NdT). Un sondage TV de Domenica In (émission grand public du dimanche : NdT) demande
aux Italiens de quoi ils ont assez. La réponse gagnante est : "Assez de Berlusconi
et des hommes politiques qui ne font pas après ce qu’ils disent avant". Mais
cette réponse n’est lue qu’une seule fois : à partir du dimanche suivant la Rai
change la demande et interdit les demandes politiques.

Novembre
Previti est condamné à 5 ans supplémentaires de prison (au total : 16 ans, en
première instance) pour corruption des juges dans le procès Sme-Ariosto. Le juge
Squillante est condamné lui aussi, le juge Verde est acquitté : le centre-droit,
incroyablement, exulte. La Rai censure Raiot (émission TV satirique : NdT) de
Sabina Guzzanti (comédienne : NdT) pour avoir raconté la loi Gasparri. La Rai
interdit à Bonolis (présentateur de l’émission Domenica In : NdT) d’interviewer
Enzo Biagi et Paolo Rossi (comédien : NdT), qui voudrait lire un passage de Thucydide
sur la démocratie athénienne. Dans toutes les places d’Italie explosent à nouveau
les "girotondi" (mouvement original d’opposition au gouvernement qui organise
des rondes symboliques autour d’institutions publiques, sièges de TV et autres
lieux emblématiques pour exprimer sa volonté de les défendre contre tout abus
de pouvoir : NdT). Berlusconi, de retour d’un voyage embarrassant en Chine, communique : "La
situation en Irak est en train de s’améliorer. On parle beaucoup d’attentats
terroristes qui prennent le dessus sur l’image globale de la situation. Désormais
l’Irak est en train de s’acheminer vers la normalité et la démocratie". Quelques
jours après, à Nassiriya, la guérilla irakienne fait un massacre de carabiniers
italiens. Le Cavaliere reçoit l’ami Putine et, en conférence de presse, répond
pour lui en jurant que la Russie est un modèle de droits humains, en Tchétchénie
il n’est arrivé rien de grave, "il y a des attentats, de la guérilla, mais Moscou
n’a jamais riposté". Effacés, les 200.000 morts à cause des bombardements russes
sur un million d’habitants. Le lendemain, la commission et le parlement européens
condamnent ces délires, mais les journaux télévisés censurent la nouvelle. Berlusconi
annonce au New York Times qu’il faut abattre tous les régimes non démocratiques
du monde, même par les armes, en modifiant le concept de souveraineté nationale.
Ensuite il dit qu’on l’a mal compris.

Décembre
"Si j’étais un dictateur, je serais le plus malchanceux", explique le Cavaliere à la
fin de l’année. En effet, en quelques jours, tous les boomerangs qu’il a lancés
dans l’année lui retombent sur la figure : Igor Marini incriminé pour calomnie
contre Prodi, Fassino (secrétaire des DS, le tronçon social-démocrate, majoritaire,
issu de la dissolution du vieux PCI : NdT) & Cie. ; l’enquête de Brescia sur les
juges milanais Colombo et Boccassini pour le fascicule 9520/95 est classée ; la
Convention européenne lamentablement échouée, ultime débâcle du semestre italien ;
la réforme des retraites contestée par un million de personnes à Rome ; la loi
des finances, partiellement dépourvue des fonds nécessaires, renvoyée même par
Casini ; des colosses comme Parmalat et Cirio qui sombrent dans les combines comptables
après la dépénalisation du faux en bilan ; des prix plus hauts que dans le reste
de l’Europe ; une croissance réduite à zéro virgule quelque chose ; un pays qui
se sent de plus en plus pauvre (source Istat (équivalent italien de l’Insee :
NdT) ; grèves sauvages dans les transports ; la loi Gasparri est renvoyée par Ciampi
parce qu’elle est manifestement inconstitutionnelle ; la loi du jugement arbitral
Maccanico, traînée devant la Cour constitutionnelle par le Tribunal de Milan,
court des risques analogues. De plus en plus énervé et impopulaire, Berlusconi
se fâche avec la presse écrite ("obsolète, dépassée par Internet, penchant à 85% à gauche :
la voilà la vraie dictature"). Ensuite, à la conférence de presse de fin d’année,
il se surpasse : "Le conflit d’intérêts est une légende métropolitaine ... Ciampi
n’a pas signé la loi Gasparri à cause des pressions du lobby des éditeurs...
Les augmentations des prix sont la faute de l’euro... Qui travaille à L’Unità devrait
avoir honte...". Et il menace : "Je gouvernerai encore 10-15 ans". Ses vœux pour
un Noël serein à tous les Italiens.

de "Avvenimenti" No 50

publié par : Marco Travaglio

(Traduction de M.c. et G.R.)

12.01.2004
Collectif Bellaciao

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