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LA VERITE SORT DE LA BOUCHE DES METROS

mardi 24 juillet 2007 - Contacter l'auteur - 3 coms

de Viktor Dedaj

Ca vous arrive de prendre le métro à Paris ? Ouais, moi aussi, et même assez souvent ces derniers temps. Surtout depuis que mon chauffeur insiste pour prendre ses RTT. Il faut dire que jusqu’à encore récemment j’avais réussi à le tenir dans l’ignorance la plus totale sur cette mesure bien française. Mais un jour cet empaffé est tombé malade et moi, au lieu de l’envoyer chez mon médecin particulier comme le bon sens me l’ordonnait, j’ai cru bon de le diriger vers un hôpital public - histoire de faire quelques économies, diantre, faut bien gérer mon portefeuille. Et là, mystère. Il a du tomber sur une publication subversive ou un tract syndical. Et avec quatre heures d’attente dans une salle du même nom, il a eu largement le temps de lire et relire des écrits sur cette cochonnerie qu’on appelle la Réduction du Temps de Travail. A moins qu’il n’ait attrapé ce virus en surfant sur Internet, va savoir.

Toujours est-il que j’ai toute suite senti que quelque chose ne tournait pas rond lorsqu’il est revenu agité de quelques tics qui troublaient la posture flegmatique, réservée et respectueuse que j’avais réussi à lui inculquer. Sans même retirer sa casquette (signe d’un trouble extrême) il se planta devant moi et, avant même que je n’ai eu le temps de lever les yeux de la lecture d’un article passionnant sur les boucliers fiscaux en préparation, il me lança un "camarade, il faut qu’on parle".

Faut-il vous faire un dessin ?

Ah, si j’avais été mieux préparé, plus prévoyant... Si j’avais prêté une oreille plus attentive à mes collègues du club, je me serais contenté de glisser discrètement la main sous mon bureau et, sans même jeter un coup d’oeil sur le mutant génétiquement modifié qui venait de faire irruption dans mon fumoir, j’aurais appuyé sur un bouton rouge qui aurait ouvert une trappe sous ses pieds. Ou alors de gros costauds en costard auraient fait irruption pour l’emporter faire un tour sur le terrain vague laissé par une usine délocalisée. Mais voilà, de bouton rouge, je n’en avais point et m’en mordais déjà les roubignolles tandis que, contraint et forcé de subir sa logorrhée verbale, mes ulcères se réveillaient. Dieu, pourquoi m’as-Tu abandonné ?

Alors je prends le métro.

Je dois préciser que, sur certaines lignes, il s’agit là d’une activité réservée strictement aux personnes dotées d’une excellente condition physique et aux nerfs solides. Je la déconseille donc aux cardiaques, claustrophobes, porteurs de valises, conducteurs de poussettes, unijambistes (et à fortiori aux culs-de-jatte), aux joueurs de contrebasse (sauf s’ils font la manche), et d’une manière générale à tous ceux pour qui le mot "humanité" évoque quelque chose de beau et de délicatement parfumé.

Par contre, si vous appréciez les émissions comme Koh Lanta ou Lost, les journaux gratuits, la spéléologie, les lectures piratées par dessus l’épaule du voisin, les gros plans sur des aisselles chargées, sur des décolletés plongeantes aux attributs fuyants, les frotti-frotta pelvo-fessiers entre inconnus... Bref, si vous aimez les lambadas géants sur rails, vous devriez penser à prendre un abonnement, c’est moins cher.

Cela dit, je prends souvent la ligne 1 du métro parisien. Avec un tel numéro, on sent toute suite qu’on n’a pas affaire à n’importe quelle ligne, n’est-ce pas ? La ligne 1 traverse Paris sur un axe Est-Ouest. De Vincennes (ses zoos, ses parcs, ses bonnes, ses chauffeurs en RTT...) à la Défense (quartiers d’affaires et de tours, le Manhattan parisien). Les stations qui jonchent son trajet s’appellent (en vrac) Hôtel de Ville, Rivoli, Louvres, Champs Elysées Clemenceau, Franklin D. Roosevelt, George V. On croirait lire les pages "où sortir ce soir ?" du Figaro.

Bon, pour faire court, disons que le métro 1 passe d’un quartier huppé à un quartier d’affaires en passant par des quartiers de luxe. La ligne 1, à quelques rares exceptions, c’est celle de la France qui a voté aux présidentielles pour le candidat de la "France qui se lève tôt". Ben ouais.

Cela dit, vous avez déjà pris la ligne 1 "tôt", disons avant 9 heures du matin ? Pas un chat. C’est à l’approche de 9 heures du matin ("tôt" dans la mythologie de certaines Classes) que ça commence à se remplir. Sinon, dans les quartiers concernés, c’est toute la matinée des brunchs en terrasse, des conversations au téléphone portable, des gens qui se rencontrent tout en téléphonant ou qui se téléphonent pour organiser une rencontre... Ben ouais, des producteurs de PIB, quoi.

Je prends souvent aussi la ligne 13. Là, c’est du sérieux. Rien que le numéro devrait vous mettre la puce à l’oreille. Prendre la ligne 13, c’est quand même, quelque part, comme tirer la paille la plus courte... La ligne 13 est réputée être la plus "chargée" du réseau parisien, et je veux bien le croire. Elle traverse Paris sur un axe Nord-Sud, de banlieue à banlieue. Elle traverse, presque par hasard, certains beaux quartiers (Champs Elysées, par exemple).

A certaines heures, prendre la ligne 13 relève d’une tentative de record de plongée en apnée. A certaines stations, aux heures de pointe, seuls les plus forts, les plus malins, les plus resquilleurs, les plus vicieux, ou les plus chanceux, réussissent à entrer dans un wagon. Et pour sortir, pas d’autre solution qu’une césarienne. Darwin avait raison : malheur aux faibles. Et je suis sûr que dans quelques années, selon les lois de l’évolution, on verra surgir une nouvelle race de voyageurs du métro avec des yeux montés sur ressorts (pour mieux lire par dessus l’épaule du voisin et même celui d’à côté), des mains aux paumes larges et préhensibles (antidérapantes et absorbantes), une région pelvienne surdimensionnée et un fessier blindé.

Le ligne 13, c’est celle de la France qui se lève (réellement) tôt, transbahutant ses passagers importés des banlieues et en déversant une bonne partie – devinez où – aux Champs Elysées, pour la plus grande satisfaction de la France qui se lève quand bon lui semble car il faut bien que quelqu’un prépare cette dure journée qui s’annonce.

La ligne 1, par contre, une fois déduits les nombreux touristes, c’est plutôt la France de la bouche en cul de poule qui agite certaines "valeurs" sans jamais perdre de vue ses vrais objectifs. Mais l’image d’une France qui se lève tôt, ça lui plait. Quoi de plus sympa que de se lever en trouvant le petit déjeuner prêt au pied du lit et la France (plus ou moins) en état de marche ?

La vérité sort de la bouche des métros : la France qui se lève (réellement) tôt n’a pas voté pour M. Sarkozy, contrairement à la France qui se lève quand bon lui semble, mais qui a cependant adooorééééé l’expression et l’image. Mais c’est comme lorsqu’ils achètent un parasol marqué "Roland Garros" : c’est juste une manière de plus pour eux de paraître, de s’identifier à la terre battue du court central alors qu’ils ne la connaissent que vue des tribunes, à l’ombre d’un grand chapeau.

Alors, le temps d’une campagne électorale, caresser la France qui se lève tôt dans le sens du poil était aussi une manière pour la France qui se lève quand bon lui semble de se garantir quelques grasses matinées paisibles. Après avoir gagné les élections, elle semble ne pas vouloir s’endormir sur ses lauriers. Condoleezza Rice avait promis que la France payerait sa position d’opposition à la guerre contre l’Irak. Voilà, c’est fait. Et on peut raisonnablement penser que l’attaque en règle de la France qui se lève quand bon lui semble contre la France qui se lève réellement tôt se poursuivra. A moins, bien sûr, que la France qui se lève réellement tôt ne finisse par se réveiller.

Je ne sais pas pourquoi, mais je suis plutôt optimiste. Il y a parfois des expressions qui se retournent contre leur auteur. Alors quelque chose au fond de moi me dit que la France, celle qui ne veut pas ressembler à l’Amérique de Condy et de Bush, finira effectivement par se lever. Tôt ou tard.

"comme on fait son lit, on se Kouchner"
(dicton d’ex-soixante huitard rallié à Sarkozy)

http://vdedaj.club.fr/spip/article....

Mots clés : Dazibao / Emploi-chômage / Viktor Dedaj /

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