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Le Parti communiste et le désir de l’Autre

mardi 16 octobre 2007 - Contacter l'auteur - 9 coms

de Jacques Broda, sociologue

"Notre héritage n’est précédé d’aucun testament." Par cette citation de René Char, Hannah Arendt introduit son livre, la Crise de la culture. Au moment où le Parti communiste est sommé de l’intérieur et de l’extérieur de remettre en question son identité, jusqu’à l’abandon du mot communiste, je voudrais tirer la sonnette d’alarme sur ce qui n’est peut-être pas la vraie question et affirmer qu’il y a une crise de culture dans le Parti, que l’abandon d’un mot-signe-symbole ne résoudra pas comme par un coup de baguette magique.

Cette crise de la culture se manifeste par une soumission au désir de l’Autre, par absence, aveuglement de la connaissance de son propre désir, la revendication d’une parole communiste occupant ici toute sa place.

Il ne servirait à rien d’abandonner un mot, pour continuer à fonctionner d’une manière semblable, voire pire. Je l’ai souvent écrit, l’engagement militant n’est pas une affaire idéologique mais une logique de vie. Cette logique doit trouver des voies d’énonciation singulière et collective. Dans tous les cas et à tous les coups, le politique - le militant, le responsable - doit s’engager en tant que sujet dans ce qu’il énonce, sinon il n’est pas crédible, ni à ses yeux, ni aux yeux d’autrui qui entend ici et encore un discours et non une parole.

L’actuel du parti passe de la surdité au désir de l’Autre à la soumission au désir de l’Autre, et dans les deux cas l’identité révolutionnaire est écrasée : dans le premier temps, elle s’aveugle elle-même (stalinisme), dans le second temps elle fait allégeance à des pressions extérieures et/ou intérieures qui révisent le passé sans interroger sa propre position dans les rapports sociaux (opportunisme).

La construction de son propre désir de révolution passe par la reconnaissance du caractère divisé du sujet et du désir, par l’ambivalence de l’engagement : par exemple les responsables, dirigeants, élus, et jusqu’au militant doivent s’interroger sur le conflit possible entre une pensée propre singulière et ce qui est présenté comme l’intérêt du Parti, la ligne, voire les avantages que d’aucuns peuvent retirer des positions acquises. La critique de la bureaucratie et la déconnexion, pour nombre d’élus et responsables, de la production, du travail, de la vie de la cité, ne sont pas analysées, dépassées. L’essence humaine, c’est l’ensemble des rapports sociaux.

Les communistes devraient s’appliquer cette thèse de Marx à eux-mêmes.

Cette remarque n’est ni agressive, ni incidente. Le travail sur soi, à partir de la place d’où je parle - pour reprendre l’assertion de Pierre Bourdieu - est le premier geste distancié à accomplir.

Cette question rarement abordée, souvent occultée, voire dénoncée chez les autres, fait poids dans le fonctionnement et l’imagination créatrice de la pensée. Entendre et se démarquer du désir de l’Autre, pour aller à la rencontre, voire créer de son propre désir, tel est le travail de la culture, Kulturarbeit, disait Freud. Ce travail, le Parti communiste est à même de le conduire : fantastique collectif, innervé par les luttes qu’il génère ou qu’il accompagne, il détient en lui, en ses militants, des savoirs enfouis, des expériences personnelles et collectives fantastiques. Il n’en fait rien ou peu. Chacun est laissé dans la détresse de son interrogation, de sa souffrance, voire de son désespoir. Le dévouement militant, l’énergie militante ne se substituent pas au temps d’élaboration, de discussion, d’écriture.

Et pourtant, si engagement était pris, agi, d’innerver, de réaliser dans le Parti la formation créatrice des militants, ce serait déjà créer du communisme ici et maintenant. Mais tout cela ne tiendrait pas sans

la fraternisation, la fraternité - lien profond qui devrait lier les communistes entre eux. La société que nous souhaitons est le reflet de la société que nous vivons entre nous.

Le sujet est divisé, certes, mais il ne se dédouble pas et le parti est le laboratoire social de l’émancipation du désir de l’Autre (du Capital, ou de l’Institution).

Certes, notre héritage n’est précédé d’aucun testament, il nous oblige à inventer dans nos façons d’être, de dire, de faire, une autre culture, une autre anthropologie, celle où - inversant Marx - le vif saisit le mort.

http://www.humanite.fr/2007-10-09_T...

Mots clés : Communisme : le débat / Dazibao / Partis politiques /

Messages

  • Excellent. Mille fois d’accord avec ça - et avec la proposition de formation créatrice.
    Il faut discuter de ce que c’est, et du comment le faire.
    D.

  • C’est étonnant de sensibilité, merci pour ce travail sociologique
    Et je vous embrasse
    SAd

  • Félicitation,et merci . A lire et méditer par tous les communistes.

    Fraternellement LE REBOURSIER

    • J’ADHERE TOTALEMENT, C’EST BIEN QU’IL Y EST UN CAMARADE QUI ECRIVE AUSSI BIEN CES CHOSES, MERCI !

    • Remarquable Jacques.

      C’est ça le courage, ne pas fuir mais expliquer, ne pas abandonner mais se battre pour dire ce que nous sommes vraiment.

      Être communiste c’est créer, c’est l’image que nous avons su donner pendant longtemps, les

      grands intellectuelles et créateurs étaient autour du PCF.

      Nous nous sommes construits nous les communistes sincères sur des grandes valeurs humanistes, gardons les bonnes fondations et reconstruisons la maison commune.

      Des signes encourageants apparaissent, la contribution de Jacques en est un.

      Salut et fraternité. F de M

    • Voilà c’est tout ce que j’aime Jacques !!! Cet article simple, pas très long, tape très justement au coeur même de ce qui fait problème et coule comme une eau pure bienfaisante :

      - .-Le travail sur soi qui conditionne la qualité du travail collectif et l’enrichi (et vice et versa d’ailleurs, mais l’un ne va pas sans l’autre)

      - .-La richesse humaine souvent fantastique des militants : méprisée, laissée lamentablement en friche, inutile à ce parti qui en a tant besoin pour jouer son rôle de moteur du changement.

      - .-Le manque cruel et lamentable de formation créatrice des militants (c’est voulu, sans doute)

      - .-L’attitude et les choix erronés du PC actuel, dont les dirigeants et élus se préoccupent plus de leur carrière politique que du travail collectif d’un parti de masse populaire.

      J’aime ces deux phrases :

      "La société que nous souhaitons est le reflet de la société que nous vivons entre nous"

      "L’obligation d’inventer une autre culture, une autre anthropologie dans nos façons d’être, de dire, de faire"

      Avec toi, ça coule de source. Merci.

      Belle synthèse de tout ce que nous sommes quelques un (es) à dire, sans être trop compris ou même entendus ou réellement lus, et qui par son dépouillement et son style qui va à l’essentiel prend une cohérence et une force extraordinaire.

      Permets moi de t’embrasser.

      Maguy

  • C’est vraiment un très beau texte.Très profond. Qui mérite deux ou trois allers- retours.
    Dans un autre fil il y a qq jours vieux stal borné et moi avions déjà commencé à aborder ce sujet de l’autre . J’avais appelé ça "la tentation de l’autre" et VSB avait fait un très bon développement sur l’Autre et l’alter ego. Ici c’est vraiment une réflexion aboutie sur ce thème.
    Cet article, qui est presque un cri d’amour qui résonne et se raisonne, ramène à l’essentiel.
    Nous navigons en ce moment plus que jamais entre deux extrêmes, deux mouvements d’un même balancier.Nous sommes comme un bateau sans attache. Mais nous cherchons un port.
    Nous ne devons pas oublier nos erreurs mais nous ne devons pas nous renier ni nous effacer.
    Et surtout, nous devons faire la part des choses comme Irving disait "l’oeuvre de Dieu, la part du Diable".
    Nous avons le double "handicap", dans une société comme la notre , d’être humains ET communistes ;-) ça ne rend pas les choses plus faciles mais cela peut parfois les rendre terriblement plus belles....
    MErci à J Broda pour ce texte et ce message.
    La Louve

  • Tres bon article ,illustrant parfaitement la dérive,le délire verbeux qui impregne la pensée des psy depuis le régne d’Altusser au pcf.
    Assaisonner le mot désir à toutes les sauces,ça fait branché,ça fait intello ,ça fait que même la concierge qui écoute menie grégoire peut comprendre,c’est vrai ...
    MAIS ça ne fait pas une base scientifique valable au freudisme ambiant.
    Citer Freud ,ho la c’est du risqué ça ,c’est jouer avec le feu,car comme menteur il se place un peu là,et comme charlatan et faussaire aussi.
    lire "le dossier Freud" et aussi le "livre noir de la psychanalyse" est nécessaire si on refuse de se laisser manoeuvrer plus longtemps.
    Que la reconstruction d’un idéal communiste soit nécéssaire ,oui mais putain ,laisser le désir de l’autre ,du mien en dehors !!!
    pareceque le mot désir sert à désigner tout et n’importe quoi ,certain s’en trouve autoriser à theoriser tout à partir de ce mot .
    j’ai le désir en rentrant vers 17 heure chez moi d’un morceau de camembert...
    cela va t il contre le désir de l’autre qui n’aime pas l’odeur de ce fromage ???je m’interroge !!!
    Altuhusser fera rentrer Lacan à l’école normale
    ,avec le recul et ce qu’on sait de ce personnage on se rend compte de l’aveuglement et de la sottise de la chôse.
    Mais le mal est fait et depuis la pensée freudienne ,fait des ravages chez les psy.
    pour en finir avec une illusion, le pcf n’est pas armé théoriquement ,ni la lcr d’ailleurs qui rendit compte du ’livre noir de la psychanalyse " comme un parti stalinien.

    se réclamer du marxisme scientifique et se referer à l’oeuvre de Freud est un contresens grave.
    La psychanalyse n’est pâs une science ,ce n’est qu’un discours ,et rien d’autre.
    Et ce discours est faux.

    Damien

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