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Le prêche de Bush

lundi 6 février 2006

de MARCO D’ERAMO Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio

La phrase « Mission accomplished », le président des Etats-Unis George W. Bush aurait du l’employer avant-hier, mardi 31 janvier 2006, au Capitole de Washington, pour commencer son discours sur l’Etat de l’Union, et non il y a 32 mois, jeudi 1er mai 2003, quand il atterrît sur le porte-avions Abraham Lincoln, au large de San Diego, pour annoncer que les affrontements décisifs étaient terminés en Irak. Après cette prématurée "Mission accomplished", 2200 soldats de la coalition ont été tués, et tout le centre de l’Irak est aujourd’hui un champ de bataille fumant.

Par contre à l’intérieur de l’Union des 50 états, le golpe institutionnel tramé par cette présidence a réussi triomphalement (avec l’acquiescement servile des démocrates) : les garanties légales de l’habeas corpus ont été abolies, la torture légalisée, l’espionnage rampant sur la vie privée des citoyens systématisé, le parlement neutralisé, tous les pouvoirs concentrés en une présidence désormais impériale. Et offerts aux « ultra riches » plus de 3.000 milliards de dollars soutirés aux couches moyennes et inférieures. Par une coïncidence extraordinaire, Bush a prononcé son discours quelques heures seulement après que le sénat ait ratifié la nomination du quinquagénaire, et ultra réactionnaire, Samuel Alito, comme juge de la Cour Suprême. Une nomination (à vie) qui fera pencher à droite la jurisprudence Us, pour des décennies, quand Bush jr. ne sera désormais plus qu’un pâle souvenir. Une nomination (58 pour et 42 contre) rendue possible grâce à une opposition démocratique veule.

Ainsi, mission accomplie, Bush tient son soporifique, conciliant et certes le moins mémorable discours sur l’Etat de l’Union des six qu’on s’est pour le moment farci d’écouter. Bien sûr, le cadre rhétorique est toujours le même : la liberté s’étend, la démocratie avance. Le monde décrit par Bush semble toujours filtré au LSD : en Irak il y a « un spectaculaire (dramatic) progrès d’une nouvelle démocratie » ; en Afghanistan, un régime conduit par un « président bien » ; la discussion libre fleurit en Egypte et même en Arabie Saoudite (sic !) ; les américains vont mieux ; la planète est plus sûre, les aides à New Orleans sont arrivées en masse et ponctuelles après Katrina. Mais ce qui disparaît ce sont les fanfaronnades. Capitaine Fracasse cède la place à un mielleux Aramis.

Les fanfaronnades neocon oubliées, on adresse à l’Iran - comme au Hamas- de brefs signes de manière. Après quatre ans de rhétorique de grande gueule, voici Bush qui consulte le dictionnaire de la main tendue, jusqu’à accepter, pour la réforme de la mutuelle, cette commission bipartisane qu’il avait repoussée dédaigneusement l’année dernière. Le voici omettant pudiquement les projets de sondage tous azimuts, de l’Arctique aux Caraïbes, qu’il nous a martelés depuis novembre 2004, pour embrasser au contraire les énergies atomiques et à l’éthane, alternatives oui, mais toujours chères à ses lobbies, industriel et paysan. Comme si, une fois arrêtées les claques, il pouvait enfin utiliser le ton persuasif, dans un retour à la version centriste du Bush d’avant le 11 septembre 2001.

Mais c’est autre chanson, et révélatrice, qui est la vraie ritournelle de cet Etat de l’Union : et c’est la mise en garde contre les tentations isolationnistes : « La route de l’isolationnisme et du protectionnisme peut sembler évidente, mais finit en décadence » ; « l’Amérique repousse le confort facile de l’isolationnisme ». Bush s’adresse ainsi non pas à tout le peuple américain, mais à ses camarades de parti préoccupés par les élections de mi-mandat dans dix mois, dans lesquelles ils risquent de perdre une majorité à la chambre et au sénat. Déchirés et affaiblis par les scandales des lobbyistes, ce sont les républicains tentés par l’isolationnisme qui font pression pour un retrait d’Irak. D’où le ton modéré de Bush : ce n’est pas la proclamation du condottiere fanfaron qui soumet le monde à la dura lex sed lex de la Nouvelle Rome, mais le prêche du commandant qui affronte une mutinerie rampante et qui, cependant, même si les siens le débarquent, peut toujours se consoler avec la conscience d’avoir désormais accompli des percées irréversibles.

PS : pratiquer l’exégèse de l’oratoire bushienne comme métier pousse à s’interroger sur quels horribles méfaits quelqu’un peut bien avoir commis dans ses vies antérieures pour que lui soit infligé un dharma aussi déprimant.

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Marco d’Eramo, diplômé en physique (Rome) puis sociologie à l’EHESS (Paris), ancien élève de R. Barthes, M. Foucault et P. Bourdieu, est journaliste à il manifesto et auteur de plusieurs ouvrages sur la société étasunienne parmi lesquels : Il maiale e il grattacielo -Feltrinelli-. Lo sciamano e l’elicottero, Via dal vento (Manifestolibri).(Cherchons éditeurs francophones non désespérément, m-a p.)

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