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Les pierres de mon jardin

vendredi 29 juillet 2005 - Contacter l'auteur - 6 coms

de Serge Rivron

Fatigué, pensif, exaspéré, heureux, triste, très triste, et comme un peu sali aussi d’inquiétudes idiotes, déçu sans thème et sans projet... Fou de désir et de rage et me sachant inévitablement idiot et veule et vieux pour mes amours à tout jamais trahies, je m’achète une raison en lisant des nouvelles mailées des quatre coins du monde, souriantes, patientes, sereines, comme tout ce qui est lointain.

La piscine a tourné, il faut que je la soigne. J’ignore à nouveau si quelqu’un a su un jour reconnaître, de façon certaine, Pomponnette de Pompon. Peut-être un boulanger prétentieux qui croyait vraiment savoir aimer ?

Bonheur parfait : il fait si bon sur ma terrasse, les nouvelles mailées des quatre coins du monde sont pleines de soleil et d’amour, pleines aussi de cette révolte maladroite qui me fait fondre parce qu’elle n’en finit jamais d’espérer. Ou bien ce sont les rides que j’entends dans leurs voix, tous ces sanglots maîtrisés qu’elles ont tendus vers l’infini en acceptant une fois pour jamais la pâleur des jours et l’usure, des voix qui les font fées et dont je voudrais croire qu’elles pourront un jour m’habiller, me donner leur secret.

Putain ! Je porte en moi, à pleine bouche, ces réserves de joie contre l’hiver effrayant qu’elles acceptent, et par elles j’irai tirer, je jure, des larmes aux épitaphes glacées des cimetières et des rires à ceux qui n’ont jamais prié.

Les pierres sont là, empilées par nos forces une à une ; elles attendent. Chouettes retrouvailles, Pompon, tu ne trouves pas ? Il est si fatigant, parfois, de dormir entre deux lits qui forcément un soir abandonnent les bras que vous ne savez tendre.

Le jardin se construit peu à peu, il ne sera jamais fini. Poussent tomates, chantez crécelles, en souvenir des demoiselles, des demoiselles aux longs jupons, chantent violons, grainez nigelles ... Les pierres empilées rendent leur chaleur à la nuit qui descend ; ailleurs deux planches hâtivement posées en arrêt se demandent peut-être si elles seront plus tard réutilisées ou brûlées. L’air qu’il fait a des odeurs de Paradis, et je m’en sais tellement exilé. Pourquoi ? Il me semble pourtant que j’attends Dieu de toute éternité. Il me semble que j’attends Dieu, que je l’appelle, même, et que je m’en détourne. On n’aime peut-être que pour se savoir indigne et se l’entendre dire par quelqu’un ?

Cette semaine, des types qui prenaient "tranquillement" le métro sont morts sans avoir seulement eu le temps, ni même pensé, peut-être, à demander pardon.

Les pierres sont là, elles attendent de devenir muret, il leur faudra seulement le temps que je les pose, le temps que je les organise avec suffisamment d’envie. Elle viendra ; elle est déjà là. Les pierres n’attendent plus que moi. Il y aura bientôt un muret de plus dans le jardin jamais fini. On ne se souviendra plus qu’elles étaient entassées à la va-comme-j’te pousse autour du bac où s’enracine le pied de la glycine. Pomponnette ou Pompon guettera au creux des joints les lézards effrayés qui croiront la rotonde éternelle. Des enfants feront dessus rebondir leur ballon, quelquefois ils écorcheront à ses aspérités leurs genoux. Certain soir, un couple d’amoureux qui n’est pas encore né étrennera contre son long des caresses de souffles silencieux. Le boulanger prétentieux au fond du Purgatoire en gagnera un peu de courage, le droit à quelque mansuétude, qui sait ?

Les pierres sont là. Elles seront posées. Le monde entier pourra s’asseoir où il n’y eut un jour qu’hasard, écroulement, dépôt. La couche hier abandonnée où j’ai cherché ton ombre n’aura pas d’autre trace que ce berceau muet de pierres, et les décennies les relieront immanquablement de pansements de mortier. Le temps est fait pour construire et construire toujours. Ma tristesse passera, mon doute est déjà loin.

Je gagnerai l’été aux pierres de mon jardin.

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Mots clés : Dazibao / Littérature-Philo-Livres / Serge Rivron /

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