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Lettre à une sœur comorienne égarée !

jeudi 10 novembre 2011, par zaid

Nous étions quatre sœurs ! Parfois nous jouions ensemble, parfois comme dans toutes les fratries nous nous bousculions et tour à tour nous cherchions à crier le plus fort , nous contestions nos oncles sultans, nous chantions quand ils s’alliaient et nous regardions ensemble vers l’océan d’où survenaient parfois de sombres rouleaux affamés qui venaient grignoter nos plages, nos maisons, nos champs.

C’est ainsi que nous vîmes arriver sans presque y prendre garde des hydres hideuses, qui s’installèrent peu à peu dans nos maisons respectives, installèrent des chaînes dans nos champs, sur nos têtes un faux toit pour étouffer nos cris, cacher leurs violence, leurs vols, leurs crimes et leurs viols contre la rançon d’un miel imaginaire.
Alors, nous fûmes quatre sœurs soumises au destin de l’oppression, mais qui portaient toujours en leur âme les mêmes élans, les mêmes légendes, les mêmes murmures issus de longues traditions.

Et l’histoire passa, elle amena sur nos maisons des vents de liberté, elle nous apprit des chants identitaires, des chants d’indépendance. Un peu contraintes les hydres reculèrent. Elles installèrent quelques nains informes mais bien nourris dans les fauteuils de nos oncles. Ceux là parlaient le langage de nos pères, mais récitaient aussi les versets écrits par les hydres. L’un d’eux un jour entonna plus fort que les autres le refrain de l’émancipation et les hydres n’avaient plus qu’à nous regarder faire…croyons nous !

Car quelques gorgones, alliées à des nains trop bien nourris rechignèrent ! D’un seul coup, celle de nous quatre qui portait dans son être les plus douloureuses marques des crimes de l’hydre, les plus flagrantes preuves des impostures perdit la clé de ses chaînes. Endormie par les gorgones, elle décida de se les approprier, comme si elles faisaient désormais partie d’une inaliénable identité. L’hydre sourit doucement, et en récompense promit plus de miel, plus de respect, plus de liberté…..

Et, c’est ainsi, que toi notre quatrième sœur ferma tes yeux, lorsque l’hydre envoya chez nous, ses serpents en treillis, qu’elle vint pervertir nos nouveaux oncles, qu’elle expédia chez nous le ferment de la brouille et de la zizanie sous la bienveillante protection des maîtres de tes clés.

Sais tu cependant qu’un parrain magnifique proclama un jour qu’à jamais nous serions sœurs, nées de mêmes parents, sais tu seulement que ce même parrain proclama aussi que nous étions désormais, grandes, libres, majeures, même si nous devions, comme tous, souffrir de maladies, d’angoisses mais que nous portions en nous-mêmes les forces et les remèdes pour les vaincre ?

Non, tu n’as pas pris garde aux multiples aiguilles que l’hydre a plantées dans ta tête et dans ton cœur ! Elles insinuent en toi la haine, des rancunes improbables, Elles effacent peu à peu tous les murmures que tu as partagés avec nous, venus de nos anciens, venus de notre foi commune. On a exacerbé en toi la peur de nos nouveaux oncles, stigmatisé leur travers, leur inconsistance et à chaque fois on a oublié de t’expliquer pourquoi à cause de toi, ceux-ci devenaient impuissants et veules, car la nostalgie de notre enfance commune ne résiste pas au désir de puissance. C’est ce qui reste de commun dans nos vies….

En ce 12 Novembre*, le monde a proclamé que nous existions désormais comme des grandes, que nous devions gagner et mériter seules le respect auquel nous avions droit ! Toi, tu fais semblant de croire que le respect se mesure à la quantité de miel que nous pouvons manger ! En ce 12 Novembre, nous avons gagné le droit à porter les fanions et les hymnes qui nous feront reconnaître par tous, partout ! Toi, tu fais semblant de croire que l’hymne et le fanion qui t’accompagnent sont le tien, alors qu’on te les a juste prêtés. Tu les portes et les clame alors qu’ils ne portent rien de ton histoire, de ton âme et tu essaies maladroitement de te fondre dans la horde des gaulois qui t’acceptent contraints et forcés. Tu cherches chaque jour les traces d’un respect qui ne viennent pas.

On nous dit, maintenant, sœur, que tu souffres et que tu pleures. Tu n’as pas vu le miel promis couler, tu n’as pas vu les terres ancestrales te revenir. Chaque jour, l’hydre, au contraire en kidnappe d’autres. Alors qu’elle te promettait la liberté, ses bras arrachent les yeux de tes enfants lorsqu’ils veulent crier.

Voudras tu bien te souvenir, de ce 12 Novembre où le monde a reconnu et proclamé en toi l’étoile qui flotte sur notre fanion ? Voudras-tu honorer l’amère nostalgie du temps où nous jouions ensemble ?

Mayotte, Maoré, nos mains souffrent de ne plus trouver la tienne pour accomplir la ronde , pour pouvoir enfermer à jamais, les hontes et les humiliations qui nous ont empêché de grandir , dans ce cercle magique des comptines d’antan . Nous trois, de Ngazidja à Mwali sans oublier ta préférée Ndzuani, nous avons mal pour toi, mais nous savons que comme nous tu fais partie de l’Archipel de la Lune, celui qui éclaire cet océan qui nous réunit, mais dont l’hydre prétend faire une frontière.

Quelquefois nous entendons au travers de cet océan tes chants et tes prières ! Il réveille en nous des douceurs d’autrefois, du temps où tu n’étais pas orpheline.

Ce 12 Novembre, nous te l’avons dédié ! Parce que tu seras toujours notre sœur !
ZAID
*12 Novembre 1976, date de l’admission des Comores à l’ONU, comme entité politique constituée des 4 îles comoriennes : Grande Comore, Mayotte, Anjouan, et Moheli.

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