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Londres s’ouvre à l’autre Europe

vendredi 15 octobre 2004


de Paul Falzon

Trois jours de débats et de rencontres pour penser une « autre Europe » et concevoir
des combats communs. La troisième édition du Forum social européen (FSE) commence
ce matin sur le vaste complexe d’Alexandra Palace, dans le nord de la capitale
britannique. Les organisateurs espèrent pour les trois jours de la manifestation
la venue de 30 000 personnes, soit environ deux fois moins que les deux précédentes éditions.
Mais pour Alex Gordon, membre du comité d’organisation, « la venue de 30 000
personnes serait déjà un beau succès, qui nous permettrait de rester dans la
dynamique des deux années écoulées ». En 2002, le FSE de Florence avait, dans
la foulée du rassemblement mondial de Porto Alegre, jeté les bases du mouvement
altermondialiste européen.

Dénonciation de l’impérialsme

Face à l’intervention imminente de Bush en Irak, c’est là aussi qu’était née l’idée de la manifestation internationale du 15 février 2003, où des millions de personnes à travers le continent ont dit non à la guerre. L’an dernier, à Saint-Denis et Paris, le forum s’était plutôt concentré sur le besoin d’une Europe sociale des peuples face aux politiques néolibérales et sur les rapports entre le mouvement social et les partis politiques. Ces questions seront encore présentes à Londres, dans la cinquantaine de plénières et les cent soixante séminaires prévus, où chaque participant devrait pouvoir croiser les thèmes qui l’intéressent. Plusieurs débats vont être consacrés à la Constitution européenne et à la défense des services publics, ainsi qu’à l’avenir de la gauche européenne et du mouvement social. Une large place sera faite aussi à la lutte contre le racisme, aux droits des migrants et des minorités, à la situation des femmes ou encore aux problèmes environnementaux.

Mais le programme fait surtout la part belle à un thème très mobilisateur de ce côté de la Manche : la fin de l’occupation de l’Irak et, de façon plus générale, la dénonciation de l’impérialisme armé américain. Des dizaines de plénières et de séminaires y sont consacrés. La volonté des organisateurs britanniques de privilégier systématiquement la question de la guerre a fait grincer des dents sur le continent : de nombreux acteurs du mouvement altermondialiste estiment que ce choix risque de reléguer à l’arrière-plan les enjeux politiques et sociaux auxquels l’Europe est confrontée, au terme d’une année 2004 marquée par l’élargissement de l’Union aux pays de l’Est, les élections européennes, l’adoption du traité constitutionnel et la mise en place d’une Commission européenne ultralibérale. L’appel à manifester dimanche pour la clôture du forum se contente de revendiquer une « Europe de justice sociale » sous ce slogan principal : « Arrêtons la guerre, refusons le racisme et les privatisations. » Un mot d’ordre qui vise directement le gouvernement Blair.

Quels combats pour le mouvement social ?

Car, pour ce FSE, c’est toute la gauche alternative anglaise, celle qui refuse la dérive libérale et centriste des travaillistes, qui s’est mobilisée. À commencer par les syndicats, qui constituent pourtant la base historique et financière du Labour mais qui s’en détachent peu à peu, comme l’a montré le dernier congrès du parti, fin septembre. La confédération unique du pays, les TUC, s’est associée au forum. Mais l’impulsion est surtout venue de certains syndicats de branche comme Unison (services publics), la TGWU (transports), le GMB (précaires) ou la NATFHE (professeurs), qui ont fourni leurs locaux pour l’organisation et largement contribué au financement du forum.

Les organisations non gouvernementales (ONG) ont, elles aussi, tenu un rôle important dans la préparation du FSE, un rôle à la mesure de leur influence sur le débat public au Royaume-Uni. Parmi elles, Oxfam, active dans l’humanitaire et le développement des pays du Sud, et le Tobin Tax Network, qui milite pour la taxation des flux de capitaux. Mais les associations les plus impliquées ont été celles qui gravitent autour de l’extrême gauche activiste anglaise, comme Stop the War (anti-guerre) et CND (Campagne pour le désarmement nucléaire). Ces réseaux ont pesé sur l’orientation anti-guerre du forum. À leurs côtés, les participants, notamment français, seront sans doute surpris de retrouver des organisations musulmanes, très influentes dans une société fonctionnant sur un mode communautariste. Les liens ont été noués durant les manifestations contre l’envoi de troupes en Irak, où l’on a assisté à une mobilisation sans précédent des organisations arabes ou pakistanaises. Conçue comme débouché politique, la coalition Respect, créée pour les élections européennes où elle a recueilli 1,8 % des voix, regroupe des partis d’extrême gauche, des dissidents du Labour, dont la figure historique George Galloway, et des dirigeants de la principale organisation musulmane du pays, la Muslim Association of Britain (MAB, association musulmane de Grande-Bretagne). L’objectif affiché - mobiliser la communauté musulmane et lui ouvrir une place dans l’offre politique - a aussi justifié, au sein de Respect, l’acceptation de certaines revendications des organisations musulmanes, comme le port du foulard, le hijab. Cette dimension sera présente au FSE, où un séminaire est organisé samedi sur le thème : « Hijab : le droit de la femme à choisir ». Parmi les intervenants figurent Anas Altikriti, dirigeant de la MAB et ancien candidat de Respect, ainsi que Tariq Ramadan (voir page l’article « Trop c’est trop »).

Les débats qui s’ouvrent aujourd’hui devraient néanmoins offrir un panorama beaucoup plus riche, et beaucoup plus ouvert, du mouvement altermondialiste européen. L’exemple des précédents forums sociaux a montré que ce sont avant tout les participants qui donnent la tonalité politique du rassemblement. Ces derniers jours, les premiers délégués réunis à Londres ont déjà ébauché plusieurs actions communes, sur la Constitution européenne notamment. Les trois jours à venir diront quelles directions et quels combats le mouvement social européen est prêt à engager.

http://www.humanite.presse.fr/journal/2004-10-15/2004-10-15-446082

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