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Médiatiquement correct – MERAH sans caméra

jeudi 29 mars 2012 , par Morgane D. - Contacter l'auteur - 2 coms

Une radio de service public.

10h30, le jeudi 22 mars. Comme les pompiers, nous mettons notre casque, comme les professionnels du RAID, nous sommes sur le qui-vive. Minute après minute, nos sens sont mis en alerte par une multitude de détails : l’imagination de l’auditeur, les yeux du spectateur, suivent le regard serpentin du journaliste qui va de la foule d’hommes harnachés aux fenêtres de l’acharné. L’impression d’instantanéité est complète et nous propulse sur la scène. On voit les volets craquer sous les charges, les vitres éclater, on nous donne à entendre les détonations, grâce auxquelles le forcené « a passé une très mauvaise nuit ». On perçoit jusqu’au silence du jeune barbare.

Est-ce qu’il est toujours vivant ? Suicidé ? Juste blessé ? Votez 1.

Du sensationnel, passons au sensé, analysons, interviewons. Un temps de pause bien mérité, qui doit nous faire comprendre l’incompréhensible. L’ensemble des notables de l’ordre public est questionné, appelé à fournir une expertise toujours plus affirmative. Cols blancs ou blouses blanches, leur statut nous intime l’ordre de boire leurs paroles, car eux savent. Ça y est…on touche à la vérité ! On nage dans les flots irrésistibles de la conscience publique, et on pourra en parler ce soir, au dîner.

Silence, le responsable d’un hôpital psychiatrique parisien reconnu s’exprime. La technicité des termes qu’il utilise pour décrire la « psychologie de l’extrême » du présumé tueur achève de nous convaincre sur l’état de transe et d’exaltation qui ont poussé le jeune fou à exercer un tel degré de violence illégitime. « A partir de quand peut-on atteindre un manque de lucidité ? » : on est maintenant chez l’ennemi public numéro un, dans son appartement et même dans sa peau. Pourtant, une dame l’a dit hier, au journal de 20h : « cette personne n’a plus rien d’humain ». Comment concéder à un homme un tel degré de cruauté, seulement imputable à une créature bestiale ? En fait, nous sommes dans la tanière du loup.

Bientôt 11h. Soudain « les choses s’accélèrent, rejoignons notre envoyé spécial sur place » :

« Il ne se passe toujours rien, nous n’avons pas plus d’informations
- Peut être va-t-il y avoir assaut ?

- Peut-être… ».

Quelques minutes plus tard :

« Le dénouement semblerait proche, l’assaut apparemment aurait été donné, avez-vous les moyens de le voir ?

- Aucun moyen de le voir, nous n’avons aucune visibilité, certains témoins auraient confirmé que cet assaut aurait été annoncé ».

Ce cours de conditionnel se veut un suspens qui pend aux lèvres de la France, et peut-être du monde.

Tout à coup, ça y est, détonation, fusillade, la parole tombe en cascade et se fait plus forte, comme les coups de feu. « Est-ce que vous les entendez ?! ». Bientôt on n’entend plus qu’une coulée de balles, ponctuée par le mot « impressionnant » qui arrive à percer chroniquement. Trois blessés. Un mort. Le bon, le suspect.

On peut éteindre le poste, sachant que quelques heures plus tard « on va revivre ce moment, cette fusillade ».

Le temps de la réflexion face à celui de l’émotion

Ces méthodes de traitement de l’information ne sont certes pas nouvelles ; elles ne surprennent même plus vraiment. L’immédiateté et l’accélération de l’information sont presque devenues des impératifs chez les journalistes des media les plus influents, souvent des férus de tweets. L’instant l’emporte sur la réflexion, illustrant ce que Paul Virilio qualifie de « tyrannie du temps réel ». La focalisation sur l’action, évidemment couplée à la course au scoop, présente de nombreux avantages. Même si cet objectif n’est pas toujours assumé ou atteint, en cherchant à nous faire vivre, on cherche aussi à nous faire participer au récit journalistique. Ce type de chroniques se présente avec régularité aux auditeurs et téléspectateurs, comme une occasion de restituer un discours communément admis. Pendant les quelques jours où l’affaire tient le haut de l’affiche, des opinions similaires seront échangées sur les lieux de travail, en famille, bref, dans toute situation d’échange. Le fait divers sordide se transforme en « débat national ».

Qu’il y ait débat n’est évidemment pas un problème en soi : au contraire, une tuerie de cette ampleur assortie de revendications de la part du tueur justifie largement qu’on se pose des questions. En revanche, durant les 30 heures de siège de l’appartement, culminant avec l’exécution de Mohamed Merah, beaucoup de questions ont été écartées, l’information reposant sur le caractère sensationnel du fait divers. Cela est vrai pour dans les media utilisant l’image (chaînes principales et chaînes d’information en continu : BFM, I-Télé…), comme dans les grands quotidiens, sur les blogs et sur les ondes radiophoniques. Pourtant, ces derniers moyens d’information sont plus rarement mis en cause. Exemple éloquent, l’émission « Arrêt sur image », qui se décrit sur son site comme une « émission de décryptage des media », proposait dans son programme du vendredi 23 mars une critique détaillée du travail des journalistes dans le traitement médiatique de « la tuerie de Toulouse », et relevait certaines failles déontologiques (rachat d’images, non vérification de sources…). L’invité d’I-Télé présent sur le plateau est abondamment questionné sur la logique de direct des chaînes d’information en continu, et évidemment incapable de répondre à la question répétée de D. Shneidermann : « est-ce que vous n’êtes pas prisonnier des images ? ».
En revanche, la question du traitement de l’information par la radio est quant à elle assez vite évacuée en début d’émission, le sentiment général retenu sur le plateau étant que comme la parole du journaliste à la radio est plus dense, elle est de meilleure qualité. On peut toutefois se questionner sur l’utilité, dans le cas décrit plus haut, du foisonnement de détails sur les lieux, les acteurs, et les sensations du journaliste sur place. Plus tard dans l’émission, un journaliste invité du Monde.fr qui a live-tweeté la journée précédant l’assaut du siège de l’appartement de M. Merah explique : « on finissait par comprendre la stratégie d’épuisement vis-à-vis du suspect, on essayait d’imaginer ce qu’il pouvait ressentir ». Cette description n’a pas vraiment suscité de remarque sur le plateau. Pourtant, elle permet de se questionner sur le rôle premier du journaliste dans ce type d’affaire : est-ce de nous faire ressentir, ou simplement de nous fournir une information juste et pertinente, laissant chacun à sa propre analyse critique ?

Si c’est la deuxième proposition qui prévaut, c’est bien que l’image à elle seule n’est pas en cause : en réalité, il s’agissait souvent pour les journalistes, dans la couverture de l’affaire M.Merah, d’exploiter le potentiel émotionnel particulièrement fort de la situation. Même s’il convient de séparer la parole politique du récit journalistique, on a bel et bien été dans l’incapacité, au plus près des évènements, de vivre l’information autrement que passionnément. Dans les différents portraits qui ont été dressés de Mohamed Merah, c’est d’ailleurs celui d’un monstre qui s’est imposé. Incités à ressentir sa bestialité, à travers l’image du « loup solitaire », nous étions implicitement amenés à prendre parti pour sa mise à mort. Comme le disait très justement un chroniqueur au lendemain de l’exécution de Mohamed Merah, certains ont oublié que « ce n’est pas le loup, mais l’homme qui est un loup pour l’homme ».

Et après Merah ?

Dans la grande majorité de ce que l’on a vu, lu ou entendu, la mise en valeur de cet affect commun a rempli deux fonctions parallèles sur le contenu des débats : celle de donner du poids à des amalgames généralisant sa cruauté à « ceux de son espèce », et celle de discréditer toute considération sur les raisons de ses actes, sur ses droits et ceux de ses proches. Ainsi, Le mardi 27 mars, le ministre des Affaires étrangères et européennes Alain Juppé, a rétorqué au père de Mohamed Merah (qui avait menacé la veille de porter plainte contre la France pour avoir tué son fils) :"si j’étais le père d’un tel monstre, je me tairais dans la honte". Le ton de cette réaction a été repris assez unanimement par les hommes politiques, à gauche comme à droite.

Plus question donc désormais, pour les stentors de la parole officielle ni pour quiconque, de soulever les questions de présomption d’innocence, de droit de recours en justice, de misère et de frustration sociales…ou encore de critiquer l’engagement de la France en Afghanistan, ou la politique d’Israël…Du moins, pas à une heure de grande écoute, ou avant qu’un délai de deuil raisonnable ne se soit écoulé. Nous serions sommés de « nous taire ».

Face à ce discours officiel, et la manière dont il est relayé par les media, que retiendra-t-on du cas Merah ? La seule folie d’un homme ? La nécessité de renforcer toujours davantage le fichage policier et l’efficacité du renseignement intérieur ? Le bien-fondé du durcissement des sanctions à l’égard des multirécidivistes ? La persistance d’un antisémitisme assimilable à la Shoah ? Le péril grandissant représenté par l’Islam radical en France, et dans le monde ? Etrange, ces rengaines ont franchement un air de déjà-vu…

Retour au jeudi 22 mars. Midi et demi. « Arrestation, donc, confirmée ! Vous l’avez vu, vous l’avez entendu. Et maintenant, revenons sur les meetings qui se tiennent aujourd’hui, notamment celui de Nicolas Sarkozy à Strasbourg ». On ne saurait trouver meilleure transition journalistique.

Mots clés : Attentats-Terrorisme / Dazibao / Médias-Presse-Sondages /

Messages

  • Pour en savoir plus au plus près de l’évènement, lire les articles sur le site de la Dépêche du midi, depuis la première tuerie à Toulouse, puis à Montauban où un (e) témoin, Martine dit qu’elle a vu les yeux de l’assassin. Il mesurait environ 1,70 m et était plûtot "corpulent" (!).
    Merha était maigre comme un coucou...
    Chaque article apporte une nouvelle part de doute et d’invraisemblances. Les interventions de Prouteau, d’Eva Joly et de Bonnet, des gens qui savent de quoi ils parlent, ajoutent aux questions.
    Les journalistes de la dépêche sont sur place, ils connaissent mieux les lieux et les habitants que les intervenants dans les médias (particulièrement les journaux TV en continu), qui ont dit nombre de conneries.
    Que devons-nous penser de ce ramassis de fausses informations ? Dernières en date : le dossier de Merah a disparu des services de renseignements (!), le gilet pare-balles de Merah était un gilet de la police nationale (!) dixit le journal...
    Heureusement il y a une commission d’enquête...

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