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Menacé par des racistes : « J’aimerais manger et discuter avec eux »

mardi 22 mai 2012 , par Marièke Poulat - Contacter l'auteur

Les mots de Djamel Mousli sont ceux d’un homme blessé. Ceux d’un père dont la famille a été agressée verbalement. Menacée pour ses origines situées un peu trop au Sud :

« Imaginez qu’on vous regarde avec haine, les yeux injectés de sang et que l’on vous dise que vous êtes une “ sale Blanche ”. Vous pensez quoi ? »

Après avoir pris connaissance de son histoire sur le site internet Oumma.com, Rue89 l’a contacté pour qu’il nous raconte l’incident, qui a eu lieu le mardi 8 mai : « un jour symbolique ». Djamel :

« Il est à peine 17 heures. Nous rentrons à pied de la réderie [brocante, vide-grenier, ndlr] qui a eu lieu dans notre village de Villers-Bocage, proche d’Amiens. Avec mes deux enfants, nous marchons en tête, suivis par ma femme, sa belle-sœur et ma belle-mère, à une dizaine de mètres. Cette dernière est vêtue d’un jilbab [sorte de djellaba en tissu un peu plus épais].

Soudain, j’entends des insultes derrière moi : “sale Arabe !” et d’autres cris de ce genre. Ma femme réplique : “Mais pour qui vous vous prenez ? !” Une voiture me dépasse, ses passagers font des doigts d’honneur, et s’arrêtent 200 m plus loin à un stop, gênés par deux voitures. Ma femme me dépasse : elle veut prendre leur plaque d’immatriculation en photo. Je la rejoins difficilement du fait de ma discopathie et après avoir laissé mes enfants à sa belle-sœur. Un des occupants de la voiture – ils sont quatre, deux filles et deux mecs – nous menace d’un cric en forme de croix. Je me mets en avant de ma femme.

Au départ, ils ne comprennent pas que nous sommes liés. Ils se demandent qui je suis. Puis ma femme me dit : “Laisse Djamel, mais prends une photo...”

Et là, ils comprennent ! Ils nous regardent avec une haine... un regard d’ayant-droit. Comme s’ils avaient le droit de nous traiter ainsi, de nous haïr.

Je leur dit qu’ils devraient avoir honte de leurs propos racistes.

Ils sont toujours bloqués au stop. Il reste une seule voiture devant eux. Je me mets devant leur voiture et je prends en photo leur plaque d’immatriculation. Ils finissent par partir... Ils reprennent leurs insultes tout en nous faisant un doigt d’honneur ! »

Quelques minutes plus tard, Djamel Mousli est à la gendarmerie pour porter plainte pour « injures publiques envers un particulier en raison de sa race, de sa religion ou de son origine », mais aussi pour « menace matérialisée par objet de violence ». Sa femme, elle, ne portera plainte que le lendemain, dans l’après-midi.

« Elle a préféré commencer par parler avec les enfants, un petit travail de reconstruction : elle est assistante sociale. Elle a insisté pour porter plainte aussi : pour elle, c’est une plainte “ras-le-bol”. »

Sa fille de 14 ans, insultée deux fois

Djamel Mousli n’a pas hésité une seconde à enclencher le processus juridique. Ce n’était pas la première fois. Sa famille a déjà été confrontée au racisme, la même année : sa fille de 14 ans a été insultée à deux reprises à quelques mois d’intervalle au collège.

« J’ai été porter plainte pour la première fois de ma vie le 6 janvier 2011 : ma fille venait de se faire traiter de “sale bougnoule” devant témoins à son collège. Elle avait déjà été traitée de “sale Arabe” six mois auparavant et cela s’était terminé à l’amiable, dans le bureau du proviseur, avec les excuses du jeune en présence de ses parents.

Je n’ai pas l’habitude de porter plainte, j’ai toujours préféré ignorer ce genre de comportements. Pourtant, quand vous voyez votre fille revenir en pleurant du collège...

Nous avons discuté et décidé de porter plainte. Je me suis dit que j’avais le devoir d’être un homme combatif pour protéger ma fille. Elle a reçu rapidement un courrier du procureur de la République. Joint avec sa missive, une lettre d’excuse de la jeune fille qui l’avait insultée.

J’ai vu un souffle de libération et ma fille m’a dit : “Y a une justice dans notre pays.” C’est important d’inculquer ses valeurs à ses enfants. »

« Ma femme pense que je vois le bien partout »

Des excuses. C’est aussi ce qu’il attend de ses agresseurs.

« A titre personnel, j’attends des excuses publiques. Je serais susceptible de retirer ma plainte si j’en reçois. Sincères, ou pas. »

Plus encore, il veut comprendre.

« Ce que j’aimerais le plus, c’est pouvoir les rencontrer et leur parler, manger et discuter avec eux. Enfin comprendre quoi ! Ma femme a une démarche un peu différente, elle pense que je vois le bien partout. »

Lundi dernier, Djamel Mousli a été reçu par le président du conseil général de la Somme, Christian Manable. Apolitique, Djamel n’est pas « dupe ».

« Deux jours après l’élection de François Hollande et un mois avant les élections législatives... Mais je l’ai trouvé sincère. Ils m’ont demandé si j’avais des solutions pour lutter contre le racisme... J’ai dit : organiser la visite d’une mosquée pour des écoliers, prendre une photo de groupe des élus de la Somme dénonçant le racisme, imposer des soins psychologiques aux personnes condamnées pour propos racistes... »

Les plaintes de Djamel et de sa femme n’ont pour l’instant reçu aucune suite de la part de la gendarmerie.

http://www.rue89.com/2012/05/21/menace-par-des-racistes-jaimerais-manger-et-discuter-avec-eux-232217

Mots clés : Discriminations-Minorités / FR - Nord & Est (03) /
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