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POLLUTION - Dans la plus grande poubelle nucléaire d’Europe

dimanche 9 mai 2004

Le complexe nucléaire de Sellafield, l’équivalent anglais de La Hague, est le site le plus radioactif d’Europe. Pour la première fois, un journaliste a été autorisé à visiter ce lieu hautement controversé.

A l’intérieur du bâtiment B277 de Sellafield, l’indicateur du compteur Geiger a dépassé le plus haut niveau mesurable par l’appareil : 99 000 coups par seconde. Avant d’entrer, le compteur indiquait un niveau "normal" de 5 coups par seconde. Toute activité a cessé dans ce bâtiment depuis dix ans, et son démantèlement est en cours. Mais l’opération est délicate, car le plutonium qui est encore présent dans les lieux se désintègre peu à peu, au fil des années, en donnant naissance à un métal encore plus dangereux, l’américium. Or, contrairement aux radiations alpha du plutonium, qui ne peuvent pénétrer les combinaisons, les radiations gamma de l’américium ne sont pas arrêtées et atteignent les cellules du corps humain. Des hommes équipés de lourds scaphandres, qui les font ressembler à des spationautes, doivent donc installer des automates téléguidés à l’intérieur des locaux pour effectuer le découpage en petits morceaux du matériel contaminé. Jeremy Hunt, l’ingénieur mécanicien de 29 ans qui dirige le projet (il a commencé sur le site pour un stage de fin d’études), est fasciné par cette opération de démantèlement. "Ce travail est l’un des plus dangereux que je connaisse. En théorie, il y a ici assez de plutonium pour que survienne un grave accident [du type de Tchernobyl], mais nous sommes plutôt confiants. Il n’y a pas d’exercice de simulation prévu aujourd’hui, alors suivez-moi si l’alarme se déclenche", affirme gaiement le jeune ingénieur. "Le défi que représente la résolution des problèmes est fantastique. Chaque partie est différente et requiert de nouvelles techniques, ainsi que la construction de robots spécialement adaptés", poursuit-il.

Quatre cents bâtiments répartis sur 10 km2
Pour ce qui est des défis technologiques, Jeremy Hunt devrait être comblé : alors que BNFL [British Nuclear Fuels, l’équivalent britannique d’Areva] a entamé le démantèlement du bâtiment B277 il y a dix ans, elle ne s’attaque qu’aujourd’hui à la zone la plus radioactive. Le jeune ingénieur espère voir la question résolue pour son 33e anniversaire, en 2007. Mais le B277 ne constitue qu’un des nombreux problèmes de Sellafield : pas moins de 400 bâtiments sont répartis sur les 10,3 km2 du complexe. La première usine fut construite en 1940 pour fabriquer du TNT, avant de servir à produire des bombes atomiques. [Parmi les autres bâtiments, il faut compter deux piles productrices de plutonium, arrêtées après un grave incendie, en 1957 ; une centrale nucléaire construite en 1956, dont le quatrième réacteur a été arrêté en 2003 ; et plusieurs usines de retraitement, dont THORP, voir ci-dessous.] Du point de vue de la santé publique, le problème le plus inquiétant porte sans doute sur l’unité B30, non loin du B277. Il s’agit en fait d’un grand bassin ouvert. Ses joints laissent fuir de l’eau radioactive lorsque le froid contracte le béton. Autour du bassin, un mur de confinement est en construction pour le protéger en cas de tremblement de terre, car même un séisme de faible intensité pourrait le fissurer et provoquer un déversement important de matières radioactives. L’équipement ne cesse de se dégrader et presque tout doit être remplacé afin de procéder au démantèlement en toute sécurité. Et, chaque jour, les mouettes se posent sur le bassin et emportent en repartant une dose de radiations qu’elles répandront ensuite. Plus loin, entre l’unité B30 et le bâtiment voisin, ont été dressés des écrans supplémentaires de protection en plomb pour éviter que les employés ne soient irradiés malgré les murs de un mètre d’épaisseur. De fait, ces murs bordent un autre bassin de décontamination utilisé comme décharge dans les années 70 et d’où émane une forte radioactivité. "Lors de la grève des mineurs [entre 1984 et 1985], on a dû faire fonctionner les réacteurs de la centrale à plein régime pour maintenir la production d’électricité. La gestion des déchets, à l’époque, a été un peu approximative", rappelle Jeremy Hunt. Tandis que Miles Travis, qui est chargé de la réparation de ces bassins, se penche pour dénombrer les barres de combustible usé qui y ont été jetées, mon guide se rend soudain compte que le clic-clic du détecteur de radiations placé sur ma poitrine s’est accéléré. "Il vaudrait peut-être mieux ne pas rester ici trop longtemps", conclut-il.

Paul Brown
The Guardian

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FACTURE

45 milliards d’euros pour sortir du rêve nucléaire
Implanté au sein du complexe de Sellafield, l’usine THORP [Thermal Oxide Reprocessing Plant] de retraitement du combustible nucléaire usagé cessera son activité en 2010. Ce site, dont la construction a coûté 2,35 milliards d’euros et qui était considéré comme le fer de lance de l’industrie nucléaire britannique, n’a fonctionné que pendant neuf ans. British Nuclear Fuels [BNFL, l’équivalent britannique d’Areva] a décidé que l’usine, après le démantèlement des ateliers de retraitement, deviendrait un centre de stockage de déchets nucléaires. Mais combien va coûter cette reconversion ? "Il va falloir compter 45 milliards d’euros de travaux de dépollution", répond Brian Watson, le directeur du complexe de Sellafield. Lorsque l’usine THORP a commencé à fonctionner, en 1994, le retraitement du combustible usagé était le rêve de l’industrie nucléaire et l’usine était présentée comme la plus grande source de devises du pays dans la mesure où d’importants contrats avaient été signés avec le Japon. Mais, à l’époque déjà, les opposants à la création du site affirmaient qu’il produirait du plutonium et de l’uranium dont personne ne saurait quoi faire, ainsi que des déchets radioactifs liquides difficiles à éliminer, le tout pour un coût bien plus élevé que celui du stockage d’un combustible usé classique. Il fallut en appeler à la Cour suprême pour mettre un terme au débat houleux qui s’engagea sur la nécessité de construire l’usine. Depuis, en neuf ans, les activités de retraitement ont produit 75 tonnes de plutonium et 3 336 tonnes d’uranium qui sont stockées sur place sous haute surveillance, sans que l’on sache ce qu’elles vont devenir. "La situation serait grandement améliorée, remarque Brian Watson, si le gouvernement décidait ce qu’il faut faire de tout cela."

L’usine THORP était supposée traiter 7 000 tonnes de combustible en dix ans, mais elle a accumulé plusieurs années de retard par rapport à ses objectifs. Faute de matière première, elle ne fonctionne qu’à 50 % de ses capacités. Car les déchets liquides - particulièrement dangereux - qui résultent du retraitement ne peuvent être neutralisés en quantités suffisantes. Il est prévu de vitrifier ces déchets à forte radioactivité (qui doivent être refroidis en permanence pour qu’ils n’entrent pas en ébullition), mais l’usine de vitrification censée produire 600 blocs de verre par an - un rythme qui aurait dû permettre de sécuriser 1 500 m3 de déchets liquides en cinquante ans - tombe régulièrement en panne. La fermeture de THORP devrait survenir deux ans avant celle de B205, une usine de retraitement plus ancienne construite dans les années 50 pour le ministère de la Défense afin d’isoler le plutonium pour la fabrication d’armes nucléaires. B205 restera ouverte jusqu’en 2012, date à laquelle tous les vieux réacteurs au Magnox qui fournissent actuellement 8 % de l’électricité britannique auront été retirés du service. Tous fonctionnent à perte mais sont indispensables pour assurer le niveau de production électrique. A la différence du combustible issu de la plupart des centrales plus modernes, le Magnox doit obligatoirement être retraité, car il est recouvert de magnésium, qui se détériore rapidement quand le combustible usagé est refroidi dans l’eau. La seule usine qui demeurera en fonctionnement sur le site sera l’unité MOX, qui fabrique le combustible nucléaire du même nom à partir d’oxydes de plutonium et d’uranium. Ouverte l’année dernière, elle recycle le plutonium de THORP. Après l’arrêt de cette dernière, l’unité MOX pourra continuer à fonctionner avec une partie des 75 tonnes de plutonium stockées sur le site. Et puis il faudra bien que British Nuclear Fuels décide ce qu’elle va faire de ces stocks de déchets nucléaires une fois leur conditionnement achevé. Aux centaines de bidons déjà stockés s’ajouteront bientôt des milliers d’autres, soit environ 50 000 m3 de déchets. Or le gouvernement britannique n’a pour l’heure aucun plan pour gérer à long terme cette dangereuse poubelle.

Paru dans le Courrier International n° 704