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CE CAUCHEMAR QUI N’EN FINIT PAS - Comment le néolibéralisme défait la démocratie
de : Ernest London
vendredi 14 juin 2019 - 19h24 - Signaler aux modérateurs
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Se nourrissant des crises, la logique dominante accélère les processus économiques et sécuritaires, transformant en profondeur nos sociétés, les rapports entre gouvernés et gouvernants, et la « sortie de la démocratie ». Pierre Dardot et Christian Laval dénonce ici la radicalisation néolibérale qui étend et impose « la logique du capital à toutes les relations sociales jusqu’à en faire la forme même de nos vies », insécurise et discipline la population, désactive la démocratie et fragmente la société. Le ressentiment s’accumule, faute de réponse alternative crédible, et s’exprime par l’envie de « renverser la table », le retrait indifférent ou la xénophobie. « L’austérité en Europe mène à une catastrophe politique aujourd’hui parfaitement envisageable. La victoire du néo-fascisme est maintenant devenue une possibilité avec laquelle il faut compter. » Les autorités politiques, semblant n’avoir rien retenu de l’histoire, n’ont d’autres réponses que de fourbir l’arsenal juridique des tyrannies qui s’annoncent, accentuant toujours plus l’érosion de l’État de droit. Et la gauche critique se complait dans les incantations stériles.

Comme dans « Ploutos », la comédie d’Aristophane, le coeur de la démocratie est atteint par le culte de l’argent et le désir effréné de richesse. « La financiarisation de l’économie est le résultat direct des politiques néolibérales. Les fonds d’investissement et les grandes banques systémiques accaparent par la rente financière une part croissante des richesses produites par l’économie « réelle » ». Le sens originel du mot démocratie est « le pouvoir conquis par une partie de la cité dans une guerre contre l’ennemi oligarchique ». La démocratie c’est le régime dans lequel le pouvoir est exercé par la masse des pauvres, à la suite d’une confrontation contre la minorité des riches. Plus que le nombre, le critère essentiel est le contenu social. La démocratie c’est le pouvoir des pauvres, comme l’oligarchie est le pouvoir des riches, le gouvernement des pauvres pour les pauvres. Alors que la crise de 1929 avait conduit à des remises en cause politiques et doctrinales profondes, celle de 2008 a, au contraire, permis le renforcement et la radicalisation du néolibéralisme, malgré son discrédit de plus en plus large, défiant tous les pronostics. « Les oligarques politiques et économiques ont imposé la solution à la crise : faire rembourser par la masse des salariés et des retraités les sommes engagées pour sauver le système financier de la faillite et relancer l’accumulation du capital. Une gigantesque spoliation impose ainsi aux populations de rembourser une dette qu’elles n’ont jamais contractée. » On a vu en Grèce comment la logique dominante mine les fondements des démocraties libérales et la légitimité électorale, non plus en organisant des coups d’État « à la chilienne » mais par la menace de destruction des banques et de l’économie, par le chantage sur les conditions de vie des populations. « La crise est devenue un véritable mode de gouvernement, assumé comme tel. » Les États ne sont que les « factotum du capitalisme financier ». « L’horizon du néolibéralisme est depuis longtemps le « zéro impôt » pour les grandes entreprises, compensés par le report de la totalité du fardeau fiscal sur les ménages pauvres et moyens. » « Le néolibéralisme constitue une vaste entreprise de néoprolétarisation des populations. Laquelle passe entre autres choses par une subordination des entreprises aux actionnaires, qui imposent de nouvelles conditions d’emploi et de nouvelles contraintes de travail, par la soumission des population aux banques qui financiarisent le logement, le « capital santé », l’ « investissement éducatif », le « risque vieillesse » et, bien sûr, la consommation. » Les politiques néolibérales construisent des situations et renforcent des dynamiques « qui obligent, par effet indirect, les gouvernements à obéir aux conséquences des politiques antérieures qu’ils ont eux-mêmes conduites », poursuivant donc des politiques qui aggravent encore la situation. La gauche sociale-démocrate est, depuis les années 1980, « aux avant-postes de la mise en place de la rationalité néolibérale ». L’ensemble des dispositifs, des règles, des mécanismes que le salariat organisé avait réussi à imposer par ses luttes et sa force, sont aujourd’hui la cible d’une guerre des classes inlassablement menée par l’oligarchie politico-financière, avec pour enjeu l’organisation de la société et pour moyen l’économie. « Le néolibéralisme travaille activement à défaire la démocratie. C’est qu’il impose peu à peu, pièce par pièce, un cadre normatif global qui enrôle individus et institutions dans une logique implacable en défaisant les capacités de résistance et de combat. » Pourtant, face à ce premier constat, Pierre Dardot et Christian Laval encourage à reprendre l’initiative afin de vaincre l’oligarchie et d’imposer la démocratie.

Au coeur du projet néolibéral, dès l’origine, se trouve « un antidémocratisme foncier qui procède d’une volonté délibérée de soustraire les règles du marché à l’orientation politique des gouvernements en les consacrant comme règles inviolables s’imposant à tous gouvernements, quelle que soit la majorité électorale dont il est issu ». La notion de démocratie est réduite à une procédure technique de désignation des gouvernants, en lui déniant tout contenu substantiel, contraire à la « souveraineté du peuple ». Le néolibéralisme affirme la suprématie des règles du droit privé contraignant les États comme les personnes privés, et devenant des normes constitutionnelles à part entière. Depuis le XVIIIe siècle, dans la pensée juridique de l’Occident moderne, la constitution, comme loi fondamentale ou norme juridique suprême, délimite les différents pouvoirs établis ou constitués à l’intérieur de l’État. L’ordolibéralisme (ou néolibéralisme allemand) prétend construire un cadre institutionnel destiné à favoriser la concurrence et protéger l’économie de marché, avec une constitution économique. Par analogie entre ordre monétaire et ordre juridique, au nom de la séparation des pouvoirs, la banque centrale est érigée en organe indépendant du pouvoir exécutif afin que la politique monétaire résiste aux pressions des intérêts particuliers. Cependant, censée correspondre à un contrat entre l’État et les citoyens électeurs, la constitution économique n’est pas négociable et consacre la souveraineté des « citoyens consommateurs ». Dans les faits, la souveraineté appartient aux « gardiens non élus de la constitution », échappant à toute délibération publique. Le système néolibéral est composé d’institutions politiques et financières (OMC, OCDE, FMI, Banque mondiale, Commission européenne, etc), doté de moyens législatifs et de dispositifs administratifs, construit au fil des traités, des pactes, des accords internationaux. Les firmes internationales ont mis en oeuvre une « fragmentation mondiale des processus de production » selon une exigence de minimisation des coûts et des délais permettant de faire face à la concurrence par les prix. Les salaires, les systèmes sociaux et fiscaux, les institutions politiques sont mis en concurrence. Dés lors les lois, les réformes, les dispositifs gouvernementaux sont soumis au « principe officieux du nouveau droit public » : la compétitivité. Les conditions drastiques imposées dans le cadre des « plans d’ajustement structurels » par le FMI pour l’accord de prêt au pays du Sud, se sont imposées, à la faveur, des crises, comme « cadre normatif général conditionnant l’accès aux marchés financiers et l’obtention de conditions d’emprunt plus favorables pour tous les pays ». « L’originalité du néolibéralisme est bien de créer un nouvel ensemble de règles définissant non seulement un autre « régime d’accumulation », mais plus largement une autre société. » Si la logique du capital est de « produire de la survaleur, faire du plus et du plus (Plusmachereï) » (Karl Marx), avec le néolibéralisme cette logique de l’illimitation s’est imposée à tous les domaines, métamorphosant le monde en capital. Bien nous habitions une planète finie, la logique marchande demande une expansion infinie. Dès lors, toute limite ne sera fixée par le capital que pour être dépassée. Le traité de l’espace de 1967 considère celui-ci comme inappropriable par les États signataires, pourtant Barak Obama a promulgué en novembre 2015 la loi HR 2262 qui contourne cette interdiction et reconnait un droit de propriété exclusif aux sociétés américaines. La financiarisation de la biodiversité, avec le système de compensation, pousse à « titriser la biosphère tout entière en tant que « capital naturel » ». Les auteurs mettent en garde contre l’emprise du néolibéralisme et insiste sur la logique de valorisation qui condamne toute tentative de discussion. « Rabâcher de façon lassante qu’il faut opposer aux politiques néolibérales une politique économique keynésienne et redistributive, c’est ne pas comprendre que l’on ne peut combattre le néolibéralisme qu’en opposant à son imaginaire un imaginaire alternatif, c’est-à-dire un imaginaire qui doit être à la hauteur de celui qu’il veut supplanter en s’élevant jusqu’à la proposition d’une forme de vie désirable. » L’imaginaire entrepreunarial s’impose à toute la vie des individus selon la logique de l’entreprise et la théorie du « capital humain » : le travailleur ne vend plus sa force de travail mais tire son revenu du rendement de son capital-compétence.

Le récit des origines de la « communauté européenne » comme projet pour éviter de nouvelles guerres a bien fonctionné comme « principe suprême de légitimation », justifiant tous les renoncements, toutes les délégations, autorisant progressivement « l’emprise réglementaire et législative de structures non élues sur la vie des populations ». En 1945, les ordolibéraux ont imposé l’économie de marché au nom de l’État à reconstruire, orientant la construction européenne dès l’origine, régulée non par des règles sociales mais par des règles de concurrence, « libre et non faussée » (Traité de Rome – 1957). « Le grand récit français de la « modernisation » voulue par les « pères fondateurs » de l’Europe n’est qu’un mythe destiné à masquer la logique profonde de la construction européenne. » Monnet et Schuman entendaient « contourner le parlementarisme » et promouvoir la régulation d’un « marché commun » par « une autorité indépendante de la politique des partis jugée intrinsèquement dangereuse parce qu’idéologique ». À partir de la fin des années 1980, il s’agit d’affaiblir les résistance sociales aux politiques néolibérales nationales : le système institutionnel permet « aux élites politico-économiques de se dédouaner du « sale boulot » de remise en question des acquis sociaux ». « L’Union européenne fonctionne comme un empire du droit et c’est cette production normative qui fait sa formidable puissance. » La « gouvernance des experts » relève du « simple arrangement technique entre acteurs déjà avertis » et réduit la vie publique au management, éliminant la politique, le conflit et la délibération sur les valeurs communes ou les fins. Le droit communautaire prime sur le droit national et il est interdit aux États de s’opposer à un acte de la Communauté. Depuis la création de l’euro et plus encore depuis la crise de 2008-2009, le « noyau économique de la gouvernance cadre les politiques nationales, même au-delà du domaine budgétaire. Même si les 3% de déficit budgétaire par rapport au PIB ne renvoient à aucune réalité macroéconomique et même si ses effets sont désastreux, ils valent comme norme, limite absolue et instrument de discipline. « Non seulement l’Europe ne protège pas les acquis sociaux, mais elle les détruit. » Elle travaille à l’introduire « plus de « flexibilité » dans le marché du travail afin d’augmenter la performance globale des facteurs économiques et d’élever le « niveau de croissance potentielle ». Les « travailleurs détachés » et le dénivelé des salaires et de la protection sociale, visent à éroder le droit du travail et à affaiblir ce qui reste du salariat organisé. Le voeu de la gauche critique de « démocratiser l’Europe », d’infléchir l’Union européenne dans un sens plus social, témoigne d’une méconnaissance de la logique profonde de la construction européenne. Il faut d’abord rompre avec le système des traités et le cadre institutionnel existant. « L’Europe ne peut être refondée qu’à partir du bas, par une citoyenneté démocratique transnationale qui ne peut être que l’oeuvre des citoyens européens eux-mêmes. »

Les Grecs ont élu le 25 janvier 2015 une majorité parlementaire à l’assemblée, pour mettre fin à la politique d’austérité. Les institutions européennes, supposées « apolitiques », avec les oligarques grecs, propriétaires des principaux médias, ont mené une véritable guerre idéologique contre le gouvernement de Syriza pour le soumettre à la logique austéritaire des « mémorandums ». Si le chantage directe était la menace de la sortie de l’euro, l’arme principale aura été la dépendance introduite par la dette. L’argent prêté aux ménages et aux entreprises finançait principalement les exportations des entreprises françaises et allemandes. L’achat d’avions de combat représentait 38% des importations ! Une grande partie de la dette est due à la ponction opérée par les créanciers sous forme de taux d’intérêt élevés et aux mesures fiscales favorables aux oligarques qui ont fait baisser les recettes à partir de 2000. Pierre Dardot et Christian Laval reviennent en détail sur la « crise grecque », révélatrice de la « radicalisation néolibérale ». En décembre 2011, le Premier ministre, coupable d’avoir proposé un référendum sur le plan d’ajustement structurel imposé par Merkel et Sarkozy, est remplacé par le gouverneur de la Banque centrale sous pression de la « Troïka » qui n’a aucun statut légal. Comme l’avouait Jean-Claude Juncker : « Il ne peut y avoir de choix démocratiques contre les traités européens. » Le « mode de gouvernement autoritaire par la dette » a été expérimenté contre la Grèce, en dépit de toute rationalité comptable puisqu’elle n’a cessé de grimper. Il s’agissait avant tout d’étouffer les idées hérétiques de justice sociale du programme de Syriza (relance de l’économie réelle, reconquête de l’emploi, restauration du droit du travail, traitement de la crise humanitaire, refonte citoyenne de l’État et des institutions) avant qu’elles ne se répandent. Les créanciers privés sont les vrais maîtres du jeu, capables de décider de la continuité de la vie économique des pays, avec l’appui des agences de notation, et de leur imposer la transformation des dettes privés accumulées dans les bilans des banques, en dettes publiques. La transformation radicale des États les plus endettés en abaissant les coûts salariaux, flexibilisant les marchés du travail, diminuant la dépense publique, rognant les retraites, présentée comme mesure de salut public, est désormais l’objectif principal de la Commission européenne et de l’apolitique BCE. « Aucune inflexion réelle ne peut venir de l’intérieur du jeu institutionnel européen du fait de la puissance du chantage qui s’exerce sur les récalcitrants à la ligne dominante. »

Le capitalisme financier n’est pas seulement fait de flux magmatiques gérés par des ordinateurs interconnectés, il a ses institutions et ses règles. Le néolibéralisme est mis en oeuvre par une coalition de groupes politiques, de puissances économiques, de milieux médiatiques, qui forme le « bloc oligarchique néolibéral », convaincu que « la concentration extrême de la richesse et du pouvoir politique dans les mains d’un petit nombre serait la seule garantie du maintien relatif du bien-être de la grande majorité de la population » et constitué par la « haute caste bureaucratique », les acteurs financiers des grandes entreprises, les grands médias d’opinion et de divertissement, les institutions universitaires et éditoriales, « producteurs et diffuseurs du « ciment » discursif du pouvoir oligarchique ». Ce système dominant se caractérise par une « autoreproduction », une « corruption systémique fondée sur le « renvoi d’ascenseurs » » et la double inscription, nationale et internationale, de ses dispositifs de pouvoir. Il est consolidé par la cohérence néolibérale des politiques gouvernementales de droite comme de gauche, la professionnalisation de la politique, le façonnement de la « réalité » par les économiste et les médias dominants. Cependant, son enfermement dans le jeu circulaire de ses intérêts, son internationalisation économique et culturelle, sa méconnaissance de ce qui se passe « en bas », le fragilisent, lui faisant perdre sa légitimité et engendrant un rejet massif. Les auteurs s’emploient à analyser longuement et méthodiquement les rouages de ce système. Ils se plaisent à citer Kant : « Détenir le pouvoir corrompt inévitablement le jugement libre de la raison. »

En conclusion, Pierre Dardot et Christian Laval appellent à rompre avec les réactions suscitées par le néolibéralisme, à reprendre l’initiative et à « contester directement le néolibéralisme comme forme de vie ». L’État est enrôlé dans la logique de concurrence, c’est pourquoi appeler à son « grand retour » ne fera que renforcer son emprise. « Il n’y a rien à attendre de partis et d’appareils qui se disputent la reconnaissance de l’État et en attendent postes et subventions. » L’élaboration d’une alternative ne peut venir que d’en bas, en expérimentant une « démocratie poussée jusqu’au bout », un « commun politique ». « Le néolibéralisme réalise une confiscation de l’expérience commune par l’expertise. » Il s’agit donc de réhabiliter une « coparticipation aux affaires communes ». « Ce qui fait la qualité de la délibération dans une assemblée, c’est moins l’expertise de chacun des participants que la mise en commun de l’expérience par la masse des non-experts, c’est-à-dire de ceux qui, pris individuellement, sont « incompétents ». » Les auteurs prétendent dépasser le « spontanéisme de la multitude » (Hardt et Negri) et le « constructivisme de la raison populiste » (Ernesto Laclau) qui achoppent sur « la question clé de la démocratie comme institution mise en oeuvre par les citoyens eux-mêmes ». Une démocratie politique radicale doit remettre en cause la forme du parti, renoncer à « la prévalence dangereuse de la logique de la représentation et de la centralisation sur la logique de l’égalité dans la participation ». Ainsi, en Grèce, ont surgi, sur les ruines de l’État social, des milliers d’initiatives visant à garantir la survie, à défendre des formes de vie et d’existence sociale. Il s ‘agit de construire « un bloc démocratique international », de « briser le cadre de l’Union européenne pour sauver le projet de l’Europe politique » en la refondant à partir de la citoyenneté européenne.

Indiscutablement indispensable !

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CE CAUCHEMAR QUI N’EN FINIT PAS
Comment le néolibéralisme défait la démocratie
Pierre Dardot et Christian Laval
252 pages – 13,50 euros
Éditions La Découverte – Collection « Cahiers libres » – Paris – Mai 2016



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