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De quel travail parle-t-on ?

samedi 13 septembre 2008 - Contacter l'auteur

De Michel Peyret

La notion de droit au travail dont tu me parles à nouveau continue à m’interroger.

Le droit au travail ? De quel travail parle-t-on ?

Bien évidemment , je ne confonds pas le droit du travail et le droit au travail . Prenant le contre-pied de cette dernière expression , Paul Lafargue , gendre de Marx et l’un des fondateurs du Parti socialiste , s’affirmait à la fin du 19eme siècle pour le droit à la paresse et considérait que trois heures d’activités par jour étaient largement suffisantes .

Par ailleurs , le travail est mis à toutes les sauces , sinon au service des plus mauvaises causes . Ainsi , Pétain , de bien triste mémoire , conjuguait-il le triptyque "Travail , Famille , Patrie" . Et sans doute l’actuel "Ministère du Travail , des Relations sociales , de la Famille et de la Solidarité" a-t-il retrouvé quelque relent de cette époque et de son esprit comme cela a d’ailleurs été déjà souligné en même temps que la volonté affirmée de bien servir le capitalisme !

Dans un tout autre esprit , du moins je l’espère , mais non sans ambiguïté , les responsables des principales organisations syndicales viennent de décider d’un meeting-concert ( je leur laisse assumer la responsabilité de la forme de lutte ) "pour le droit au travail décent" le 7 octobre prochain à Paris . C’est encore autre chose que ce qu’implique ta formulation laquelle a l’avantage d’être claire , mais je ne perçois pas mieux ce que peut être un travail décent en régime capitaliste . Peut-on , avec ce régime, imaginer un travail qui serait libéré de toute exploitation , aliénation et domination ?

POUR MARX ET LE MANIFESTE

Car , pour Marx et le Manifeste , c’est sans aucune ambiguïté : le travail salarié capitaliste c’est la source , c’est l’origine , de toutes les exploitations , aliénations , dominations . Pour Marx , ce travail , c’est ce qui permet simultanément la constitution et la croissance du capital . Pas de capital sans travail , sans exploitation de l’homme par l’homme ! Et peut-on en finir avec le capital , le capitalisme , sans mettre fin au travail salarié capitaliste ?

Je n’aime pas les citations isolées de leur contexte car on peut leur faire dire n’importe quoi , pourtant en l’occurrence , je pense la citation indispensable . Que dit le Manifeste ? Je cite : "La condition essentielle de l’existence et de la domination de la classe bourgeoise est l’accumulation de la richesse entre les mains des particuliers , la formation et l’accroissement du capital ; la condition d’existence du capital , c’est le salariat . Le salariat repose exclusivement sur la concurrence des ouvriers entre eux ." Plus loin , Le Manifeste insiste : "Mais est-ce que le travail salarié , le travail du prolétaire crée pour lui de la propriété ? Absolument pas . Il crée le capital , c’est-à-dire la propriété qui exploite le travail salarié , et qui ne peut s’accroître qu’à la condition de produire davantage de travail salarié pour l’exploiter de nouveau . Dans sa forme actuelle , la propriété oscille entre ces deux termes antinomiques : le Capital et le Travail ..."

En conséquence de ces développements , peut-on en finir avec le capital , le capitalisme , sans mettre fin au travail salarié capitaliste ? Je pense que non !

LA FIN DU TRAVAIL SALARIE CAPITALISTE

Que devient alors le travail dans la société communiste ? Il est évident que la nouvelle société aura besoin de produire de quoi satisfaire ses besoins et que des activités seront nécessaires à cette fin et on peut concevoir des activités débarrassées des contraintes qu’impose le capitalisme au travail , de même que l’appropriation sociale donne aux membres de la société le pouvoir qui était lié à l’appropriation privée .

Des rémunérations demeureront nécessaires et il faut rechercher ce qui existe déjà dans la société capitaliste et qui préfigure le monde nouveau , des formes socialisées de revenus qui sont à mettre au compte des conquêtes ouvrières , par exemple la retraite , le paiement des congés annuels , des journées de maladie . Ce peut être aussi le développement des gratuités qui ne peuvent plus , dans la société communiste , être limitées à l’école , à la santé ou à l’éclairage public , sinon à la gratuité sur le réseau routier , voire même au transport dans quelques cas encore trop restreints également ...

Tout cela , ce ne sont pas des divergences entre nous mais des lectures différentes de Marx et du Manifeste ... Hélas , je ne suis pour rien si certaines de ces revendications ont été abandonnées par le mouvement ouvrier français , sinon international , qui a adhéré avec plus ou moins de réserves aux 21 conditions de la 3eme Internationale communiste .

ON NE SE BAIGNE JAMAIS DEUX FOIS DANS LE MEME FLEUVE

Je pense qu’il est temps , grand temps , de reprendre Marx dans sa totalité , des pans entiers ayant été laissé inexplorés , non pas dans un esprit passéiste , mais de le "convoquer" comme je le propose au 21eme siècle pour faire vivre ses "fondamentaux" dans les conditions de notre temps . Le matérialiste et dialecticien grec Héraclite disait déjà que l’on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve . Il convient donc de procéder "à l’étude concrète des situations concrètes" , l’histoire ne repassant jamais les mêmes plats , ce qu’oublient ceux qui regardent davantage dans le rétroviseur que dans le présent ou l’avenir et restent ainsi sans aucune prise effective dans les réalités d’aujourd’hui .

Aujourd’hui , justement , si l’on prend en compte les progressions immenses de la productivité et celles qui s’annoncent , les richesses produites par les salariés en France seraient susceptibles , si elles étaient réinvesties ici , de satisfaire plusieurs fois les besoins de la société . Ce n’est pas la première fois que le capitalisme conduirait à la surproduction quand il conjugue ces progressions avec le renforcement de l’exploitation des travailleurs et le maintien d’un nombre élevé d’heures de travail . On mesure quelles seraient les conséquences de cette surproduction sur l’emploi si le capitalisme n’avait trouvé la parade avec la mondialisation , c’est-à-dire en investissant massivement les richesses produites par les travailleurs français , c’est-à-dire en exportant massivement des capitaux dans d’autres pays , étendant le salariat et l’exploitation du travail à l’ensemble de l’humanité . Ainsi par exemple les capitalistes français sont les premiers investisseurs étrangers aux Etats-Unis où ils trouvent un marché solvable tout en compensant les prélèvements que les dirigeants étatsuniens consacrent au maintien de leur hégémonie militaire et aux déficits de toute nature qui en résultent . Mais ces investissements seront aussi étendus à l’exploitation des multitudes indiennes , chinoises ou brésiliennes....

On prend ainsi la mesure de l’ampleur de la réduction que pourrait connaître le temps de travail en France s’il était décidé de réinvestir là la plus grande partie des richesses produites sans renoncer , dans un autre contexte que celui de la mondialisation capitaliste , à développer les coopérations volontaires mutuellement avantageuses et les solidarités entre les peuples .

AUJOURD’HUI REDUIRE MASSIVEMENT LE TEMPS DE TRAVAIL

Aussi aujourd’hui , contrairement aux politiques poursuivies par les différents gouvernements depuis des décennies et qui trouvent avec l’actuel de nouveaux développements , il est devenu possible de réduire massivement le temps de travail tout en satisfaisant mieux les besoins de la société si ne demeurait le principal obstacle , le maintien du capitalisme qui fait là la preuve de sa nocivité constitutive : ajouter toujours plus de travail pour produire toujours plus de capital en étendant l’exploitation à l’ensemble des peuples de la planète . Il l’a fait depuis longtemps au nom de la civilisation qu’il disait vouloir apporter , souvent en affichant des objectifs religieux , cependant que dans la continuité n’est-ce pas ce que proclament encore les adeptes du "choc des civilisations" et les instabilités et catastrophes de toutes natures qu’ils entretiennent dans l’état du monde après que l’origine des colonisations ait été marqué par d’immenses génocides .

Dans ce contexte je propose avec l’ensemble des signataires de L’Appel pour des Assises du communisme que ceux qui veulent rester communistes s’unissent et s’attèlent au chantier proposé de se donner un programme et des statuts pour une formation communiste de notre temps où le centralisme de la 3eme Internationale et ses perdurations jusqu’à nos jours auront enfin disparu de même que toute la matrice idéologique et politique qui leur était liée .

De même qu’il sera enfin possible de sortir de Yalta et de son partage de l’Europe en zones d’influences , de la souveraineté limitée qui en découlait pour tous les partis communistes de l’Europe occidentale , en fait l’interdiction formelle de faire la révolution sous peine des plus profondes tragédies ainsi que l’a illustré celle qu’ont connu les communistes et le peuple grec .

PROCEDER A L’ETUDE CONCRETE DES SITUATIONS CONCRETES

Pour moi , il n’y a pas de divergences irréductibles . Pour ma part , je privilégie les faits , l’étude concrète de situations concrètes , des contradictions qui sont constitutives de toute situation concrète . Ceci pour le présent et aussi pour le passé . Outre la relecture de Marx et de quelques autres , notamment des historiens qui ont pu avoir accès aux archives plus ou moins récemment consultables , j’essaie de revivre les situations concrètes et les expériences qui ont été les miennes avec l’éclairage de ces données nouvelles . Celle du programme commun , dont à mon avis le PCF n’est toujours pas sorti , n’est pas la seule à remettre en cause . Par exemple , je me souviens que le programme commun a été signé en 1972 mais que c’est Waldeck Rochet qui en avait lancé l’idée . Ce programme exprimait-il la souveraineté limitée que j’évoque ou s’inscrivait-il dans la rupture d’avec ce carcan qui a conduit tous les partis communistes d’Europe occidentale , sinon la majorité des autres , à l’échec . Et cet échec est-il l’échec de qui et/ou de quoi ? Sinon celui de toute une conception qui se disait être celle du « communisme » qui s’est révélée être en fait tout autre chose que le communisme dont Marx avait été le promoteur , entre autre avec Le Manifeste qu’il convient décidément de relire avec attention . Et quand pour ma part je le fais , j’y trouve une formidable actualité , pour ne pas dire modernité , concept beaucoup trop galvaudé . Ce qui ne signifie pas , j’y insiste , qu’il deviendrait inutile de procéder à l’analyse du capitalisme de notre temps , tout au contraire , elle est indispensable , ne serait-ce que pour rechercher dans la société actuelle ce qui existe déjà de prémices du communisme qui ne peut surgir comme par enchantement comme ce fut le cas jadis le cas pour les éléments de capitalisme dans la société féodale .

DONNER TOUT LE POUVOIR AU PEUPLE

Ce sont ces conquêtes du mouvement ouvrier qu’il convient d’élargir , notamment en donnant tout le pouvoir au peuple . En France , les salariés représentent aujourd’hui 92% de la population active , leur pouvoir ne peut se concevoir véritablement sans la rupture avec l’appropriation privée des résultats de leur travail , l’accumulation des plus-values dont leur force de travail est à l’origine , c’est-à-dire sans l’appropriation sociale des grands moyens de production et d’échange , des établissements financiers et bancaires , comme avec toutes les formes de pouvoirs étatiques , nationaux ou supranationaux , qui codifient et imposent les dictatures plus ou moins accentuées ou déguisées du capital dans ses formes les plus mondialisées et financiarisées .

Oui il est , à mon avis , grand temps , sinon urgent , d’ouvrir cette perspective , cette alternative . Les communistes qui se veulent communistes et entendent le rester doivent comme je l’ai dit avec les signataires de l’Appel pour des assises du communisme se mobiliser pour les faire vivre . Elles peuvent être la forme que prendra l’élaboration nécessaire qui se saisissant des évènements du siècle passé ne pourra se résumer en une quelconque initiative restreinte dans sa durée comme dans sa forme .

En lançant cette idée d’Assises , les initiateurs ont d’ailleurs hésité à reprendre le concept d’Etats généraux constitutifs de la Révolution de 1789 et de leur essence populaire .

Pourtant , comme alors , c’est une période de ruptures qui s’annonce nécessaire et urgente pour , cette fois-ci , mettre fin au pouvoir du capital et aux mines ou explosifs qui résultent de sa gestion et menacent la société de notre temps confrontée à des crises majeures , financières , énergétiques , environnementales ...

En fait ce sont là des enjeux de civilisation , de changement de civilisation et pas seulement de société .

Pour être crédible avec le peuple français d’aujourd’hui , c’est à ce niveau d’exigence qu’il convient de se confronter avec lui .
 

Mots clés : Emploi-chômage / Michel Peyret /
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