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Défense du citoyen Louis Auguste BLANQUI devant la Cour d’Assises (sic) - 1832

samedi 2 février 2013, par via LL

Défense du citoyen Louis Auguste Blanqui devant la Cour d’Assises (sic) - 1832 - Interrogatoire et défense du citoyen Blanqui :

"- Le Président à l’accusé : Quels sont vos nom, prénoms, âge, lieu de naissance et domicile.

- Blanqui : Louis-Auguste Blanqui, âgé de 26 ans, né à Nice, demeurant à Paris, rue de Montreuil, n°96, faubourg Saint-Antoine.

- Le Président : Quelle est votre profession ?

- Blanqui : prolétaire.

- Le Président : Ce n’est pas là une profession.

- Blanqui : Comment, ce n’est pas une profession ! c’est la profession de trente millions de Français qui vivent de leur travail et qui sont privés de droits politiques.

- Le Président. Eh bien ! soit. Greffier, écrivez que l’accusé est prolétaire.

Après la défense de Gervais, Louis-Auguste Blanqui prend la parole, et s’exprime en ces termes :

Messieurs les Jurés,

Je suis accusé d’avoir dit à 30 millions de Français, prolétaires comme moi, qu’ils avaient le droit de vivre.

Si cela est un crime, il me semble du moins que je ne devrais en répondre qu’à des hommes qui ne fussent point juges et parties dans la question.

Or, Messieurs, remarquez bien que le ministère public ne s’est point adressé à votre équité et à votre raison, mais à vos passions et à vos intérêts ; il n’appelle pas votre rigueur sur un acte contraire à la morale et aux lois ; il ne cherche qu’à déchaîner votre vengeance contre ce qu’il vous représente comme une menace à votre existence et à vos propriétés.

Je ne suis donc pas devant des juges, mais en présence d’ennemis : il serait bien inutile dès lors de me défendre.

Aussi je me suis résigné à toutes les condamnations qui pourraient me frapper, en protestant néanmoins avec énergie contre cette substitution de la violence à la justice, et en me remettant à l’avenir du soin de rendre la force au droit.

Toutefois, s’il est de mon devoir, à moi prolétaire, privé de tous les droits de la cité, de décliner la compétence d’un tribunal où ne siègent que des privilégiés qui ne sont point mes pairs, je suis convaincu que vous avez le cœur assez haut placé pour apprécier dignement le rôle que l’honneur vous impose dans une circonstance où on livre en quelque sorte à votre immolation des adversaires désarmés.

Quant au nôtre, il est tracé d’avance ; le rôle d’accusateur est le seul qui convienne aux opprimés.

Car il ne faut pas imaginer que des hommes investis par surprise et par fraude d’un pouvoir d’un jour, pourront à leur gré traîner des patriotes devant leur justice, et nous contraindre, en montrant le glaive, à demander miséricorde pour notre patriotisme.

Ne croyons pas que nous venons ici pour nous justifier des délits qu’on nous impute ! bien loin de là, nous nous honorons de l’imputation, et c’est de ce banc même des criminels, où on doit tenir à honneur de s’asseoir aujourd’hui, que nous lancerons nos accusations contre les malheureux qui ont ruiné et déshonoré la France, en attendant que l’ordre naturel soit rétabli dans les rôles pour lesquels sont faits les bancs opposés de cette enceinte, et qu’accusateurs et accusés soient à leur véritable place.

Ce que je vais dire expliquera pourquoi nous avons écrit les lignes incriminées par les gens du roi, et pourquoi nous en écrirons encore.

Le ministère public a, pour ainsi dire, montré en perspective à vos imaginations une révolte des esclaves, afin d’exciter votre haine par la crainte. "Vous voyez, a-t-il dit, c’est la guerre des pauvres contre les riches ; tous ceux qui possèdent sont intéressés à repousser l’invasion. Nous vous amenons vos ennemis ; frappez-les avant qu’ils ne deviennent plus redoutables."

Oui, Messieurs, ceci est la guerre entre les riches et les pauvres : les riches l’ont voulu, car ils sont les agresseurs (1) [(1) Passage incriminé par la Cour.] (note du texte) ; seulement ils trouvent mauvais que les pauvres fassent de la résistance ; ils diraient volontiers, en parlant du peuple : "Cet animal est si féroce, qu’il se défend quand on l’attaque." Toute la philippique de M. l’avocat général peut se résumer dans cette phrase.

On ne cesse de dénoncer les prolétaires comme des voleurs prêts à se jeter sur les propriétés : pourquoi ? parce qu’ils se plaignent d’être écrasés d’impôts au profit des privilégiés.
Quant aux privilégiés, qui vivent grassement de la sueur du prolétaire (1) [(1) Passage incriminé par la Cour.](note du texte) , ce sont de légitimes possesseurs menacés du pillage par une avide populace.

Ce n’est pas la première fois que les bourreaux se donnent des airs de victimes. Qui sont donc ces voleurs dignes de tant d’anathèmes et de supplices ? Trente millions de Français qui paient au fisc un milliard et demi, et une somme à peu près égale aux privilégiés. Et les possesseurs que la société entière doit couvrir de sa puissance, ce sont deux ou trois cent mille oisifs qui dévorent paisiblement les milliards payés par les voleurs.

Il me semble que c’est là, sous une nouvelle forme, et entre d’autres adversaires, la guerre des grands barons féodaux contre les marchands qu’ils détroussaient sur les grands chemins.

En effet, le gouvernement actuel n’a point d’autre base que cette inique répartition des charges et des bénéfices. La restauration l’a instituée en 1814 sous le bon plaisir de l’étranger, dans le but d’enrichir une imperceptible minorité des dépouilles de la nation. Cent mille bourgeois en forment ce qu’on appelle, par une ironie amère, l’élément démocratique. Qu’en sera-t-il, bon Dieu ! des autres éléments.

Paul Courrier a déjà immortalisé la marmite représentative ; cette pompe aspirante et foulante qui foule la matière appelée peuple, pour en aspirer des milliards incessamment versés dans les coffres de quelques oisifs, machine impitoyable qui broie un à un vingt-cinq millions de paysans et cinq millions d’ouvriers pour extraire le plus pur de leur sang et le transfuser dans les veines des privilégiés (1). [(1) Passage incriminé par la Cour](note du texte).

Les rouages de cette machine, combinés avec un art merveilleux, atteignent le pauvre à tous les instans (graphie de l’époque) de la journée, le poursuivent dans les moindres nécessités de son humble vie, se mettent de moitié dans son plus petit gain, dans la plus misérable de ses jouissances. Et ce n’est pas assez de tant d’argent qui voyage des poches du prolétaire à celle du riche, en passant par les abîmes du fisc ; des sommes plus énormes encore sont levées directement sur les masses par les privilégiés, au moyen des lois qui régissent les transactions industrielles et commerciales, lois dont ces privilégiés possèdent la fabrication exclusive."

(...)

"Nous demandons que les trente-trois millions de Français choisissent la forme de leur gouvernement, et nomment, par le suffrage universel, les representans (graphie de l’époque) qui auront mission de faire les lois. Cette réforme accomplie, les impôts qui dépouillent le pauvre au profit du riche seront promptement supprimés et remplacés par d’autres établis sur des bases contraires.

Au lieu de prendre aux prolétaires laborieux pour donner aux riches, l’impôt devra s’emparer du superflu des oisifs pour le répartir entre cette masse d’hommes indigens (graphie de l’époque) que le manque d’argent condamne à l’inaction ; frapper les consommateurs improductifs pour féconder les sources de la production ; faciliter de plus en plus la suppression du crédit public, cette plaie sanieuse du pays ; enfin substituer au funeste tripotage de la bourse un système de banques nationales où les hommes actifs trouveront des éléments de fortune.

Alors, mais seulement alors, les impôts seront un bienfait.

Voilà, Messieurs, comme nous entendons la république, pas autrement. 93 est un épouvantail bon pour les portières et les joueurs de domino."