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Et le Sud qui s’étend de la Ligne bleue au bleu du ciel

mardi 29 août 2006 - Contacter l'auteur - 3 coms

de Elias Khoury romancier libanais

Des centaines d’hommes et de femmes avançant dans les décombres, portant les cercueils de 19 martyrs ; des vêtements noirs ; des youyous et des sanglots.

J’observais la scène, debout au bord de la route. Je dis au bord de la route et il n’y avait pas de route, je dis scène et il n’y avait pas de scène. Comment raconter des sentiments qui n’ont pas de nom ?

Lorsque je suis entré au village de Aïta al-Cha’ab, je n’ai pas cru mes yeux. Il y avait un nom de village mais pas de village : rien qu’une immense ruine à perte de vue. Toutes les maisons détruites, les murs appuyés sur le vide, le vide appuyé sur la poussière. Je suis entré au village la semaine dernière comme si je revenais avec ceux qui revenaient - sauf que je n’avais pas de clef - pour constater que le village détruit grouillait de ses habitants revenus chez eux et cherchant un peu d’ombre dans le vide.

Tout était voilé de noir, sauf le soleil. C’était un soleil de plomb, un soleil brûlant. Je marchais dans les ruines, à côté de moi, un jeune homme avançait, racontant des histoires d’héroïsme et de mort, mais je n’avais pas besoin d’entendre ces histoires que je connaissais déjà. Je dis que je les connaissais sans vraiment les connaître, j’ai eu l’impression que la scène remontait d’une mémoire enfouie, qui n’est pas la mienne, mais plutôt un mélange de choses que j’avais vécu dans le passé.

Pourquoi donc est-ce que je vois le spectre de 1948, pourquoi est-ce que je vois Birwa, Gabsiyyeh et Ayn al-Zeitoun ?

Là-bas, ils étaient entrés dans les villages, avaient chassé les habitants, encerclé les maisons de dynamite et les avaient fait explosées. Ici, ils ne sont pas entrés, si, ils sont bien arrivés jusqu’à la place du village, lorsque la mort s’est mise à pleuvoir sur eux. Ils ont reculé, reculé jusqu’à la frontière, abandonnant les restes d’un char Mirkava, une partie des remorques, des boîtes de conserves.

Ils ont détruit le village avant d’entrer, et comme pendant l’année de la Nakba, ils ont utilisé des haut-parleurs pour ordonner aux habitants de partir.

J’ai vu l’année de la Nakba, j’ai vu les paysans porter les clefs de leurs maisons sans portes ni murs. Cette fois-ci, les paysans sont revenus, habillés de noir, brandissant leurs clefs. J’ai revu ces années pendant lesquelles nous avons répandu notre jeunesse dans les villages du sud, irriguant les oliviers de la Galilée libanaise avec le sang des jeunes de la Galilée palestinienne.

C’était en 1968 et nous avions vingt ans.

Les villages de KfarChouba, Kfar Hamam et Habbariyeh avaient constitué le début du voyage qui nous a fait connaître le chemin de Bint Jbeil, Aïta al-Cha’ab et Aytaroun.

J’ai vu, comme si je me souvenais, mais la mémoire est trompeuse, l’oeil aussi. Je me tenais face aux décombres, mes larmes coulaient. Devant cette scène de gens portant les cercueils, cahotant dans les ruines, couverts de poussière, je n’ai pas senti les larmes se ramasser au coin des yeux et les brûler avant de rouler sur mes joues. La poussière nous enveloppait sous le soleil brûlant, la sueur exsudait de nos pores et se répandait sur notre peau. En pleurant, je ne me rendais pas bien compte que je pleurais, car auparavant, je n’avais jamais vu les pleurs jaillir de partout, mêlant larmes et sueur. Non, cela n’avait rien à voir avec la tristesse ni avec la mémoire, j’étais bouleversé par la sensation que j’appartenais à cette terre, que ces morts et ces vivants faisaient partie de ma famille.

Comment dire à un martyr qui ne me connaissait pas que nous étions devenus parents et que c’était bien dommage de nous séparer le jour même de notre rencontre ?

Comment dire aux maisons détruites qu’elles étaient miennes, sans que je ne les eusse jamais visitées, que les pousses de tabac mis à sécher dans les chambres éventrées étaient le produit même de ma peine et de ma sueur, le travail que je n’ai pas accompli mais qui est devenu mon nom et mon adresse ?

Comment parler sans cette eau qui m’a inondé de soif d’amour ?

Comment graver dans ma conscience des mots qui ne ressemblaient pas aux mots car ils viennent du fin fond de la souffrance, qu’ils parlent une langue que seule la victime connaît ?

J’ai écouté les histoires héroïques, j’ai marché avec un groupe de jeunes dans les ruelles détruites avant de parvenir à l’orée du village où se trouvaient les empreintes des chaînes de la Mirkava et des bulldozers qui ont écrasé les maisons. J’ai entendu les détails de la bataille qui a obligé les combattants de l’armée invincible à rebrousser chemin.

Ils ont été attaqués de partout où ils ne s’attendaient pas, du ventre de la terre et des décombres.

Le village de Khallet-Wardeh - où les deux soldats israéliens ont été faits prisonniers - est devenu le terrain de la résistance et des affrontements.

Je suis resté debout, à regarder le cortège funèbre, les cercueils portés sur les épaules, les femmes leur jetant du riz et mêlant les youyous aux sanglots, les hommes se lamentant. J’ai vu les ruines, comme si j’étais enveloppé dans une poussière qui ne semblait avoir ni début ni fin, comme si le cortège funèbre s’étendait sur tous les villages détruits. Tous les lieux étaient démolis, sans toits, il n’y avait que les cercueils recouverts de drap noir et des drapeaux de la résistance.

Il n’y avait de lieux que les cercueils, il n’y avait d’histoires que la mort, il n’y avait d’eau que les larmes.

J’ai vu, mais c’était comme si je me souvenais, j’ai écouté l’histoire de plusieurs générations. AbouChawqi, un octogénaire, dit qu’il avait fui le massacre de Houla en 1948 et qu’il n’avait pas arrêté de marcher depuis 58 ans. « Mais cette fois, nous n’avons pas fui, a dit l’homme aux cheveux blancs, assis à l’entrée de ce qui fut sa maison dans le village sud libanais, cette fois, nous avons appris que lorsque nous ne fuyons pas, nous les obligeons, eux, à fuir. »

A l’entrée du village Bint Jbeil qui a vécu les batailles les plus marquantes de la résistance, j’ai vu un bassin où nageaient encore des oies. Le village était entièrement détruit, mais les oies continuaient à nager dans l’eau, indifférentes à la poussière, aux relents des cadavres qu’on extrayait de sous les décombres.

Un horizon d’eau.

Des histoires d’héroïsme et de mort. Des paysans portant des cercueils sur leurs épaules. Des cercueils devenus navires. Des larmes devenues eau. Des histoires sur la résistance contre le monstre israélien.

Et le Sud qui s’étend dela Ligne bleue au bleu du ciel.

Mulhaq Annahar, 27 août 2006 Traduit de l’arabe par Rania SAMARA

http://www.aloufok.net/article.php3?id_article=3342

Mots clés : Dazibao / Elias KHOURY / Guerres-Conflits / Littérature-Philo-Livres / Proche & Moyen Orient /

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