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Métissage cosmopolitique contre chauvinisme : Todd et Enthoven outrepassés par Chamoiseau le visionnaire

lundi 26 décembre 2011 , par Philippe Corcuff - Contacter l'auteur - 2 coms

De l’espace politico-intellectuel français émanent de plus
en plus de mauvaises odeurs chauvines. Heureusement, à l’écart des chantres d’un
nationalisme européen et/ou français (comme Emmanuel Todd) et de ceux du
Capital mondialisé (comme Raphaël Enthoven), l’écrivain antillais Patrick
Chamoiseau, en faisant surgir un Frantz Fanon inédit, ouvre les horizons d’une
singularité individuelle métissée d’éclats du monde...

I - D’une odeur politico-intellectuelle pestilentielle et du manichéisme médiatique Todd/Enthoven

Par Philippe Corcuff

L’air du temps politicien apparaît de moins en moins
respirable pour les hypothétiques citoyens du monde en ce début de campagne
présidentielle.

De Marine Le Pen à Jean-Luc Mélenchon, de la xénophobie
d’extrême-droite au nationalisme des républicains de gauche

Je ne cherche pas ici à tout amalgamer, de l’extrême-droite,
notre adversaire principal du point de vue des valeurs démocratiques et
antiracistes, à une gauche de la gauche, par bien des côtés politiquement
pertinente dans ses discours critiques. Evitons de remplacer le manichéisme
dénoncé par un autre manichéisme ! Mais il s’agit de pointer quelques
éléments transversaux, par-delà la grande diversité et les oppositions
structurantes, dans l’humeur actuelle des politiciens professionnels tendant à
restreindre l’espace mental et discursif de la politique à un cadre national survalorisé,
réactivant alors de manière convergente un « nous » (« les
Européens » et/ou « les Français ») face à « eux »
(« les étrangers »).

Il y a bien sûr la mielleuse Marine Le Pen, surfant sur la
traditionnelle « préférence nationale » agrémentée d’une islamophobie
point de passage obligé de la démagogie politicienne aujourd’hui. Mais il y a
aussi sur ses talons Claude Guéant au service électoraliste de Nicolas Sarkozy,
n’hésitant pas à plonger les mains dans les immondices. Plus étonnant, François
Bayrou, distancé dans la course présidentielle, a récemment entonné un
« produire français » (décalé du contesté « produisons
français » du PCF du début des années 1980) qui ne semble remis en cause
par aucun de ses principaux concurrents. François Hollande, lui-même, n’hésite pas à agrémenter ses interventions
publiques de nombreux « la France » et « les Français ».
J’avais déjà noté dans un précédent billet (1) la percée en philosophie
politique de celui que la Primaire socialiste avait consacré bien imprudemment comme
« rénovateur » et « critique », Arnaud Montebourg (dans Votez pour la démondialisation !,
Flammarion, 2011) : « les Allemands » sont « égoïstes »
(p.73) et « les Chinois » sont « voleurs » (p.41) ! Un
chauvinisme européen ou, à défaut (à cause des ces « égoïstes »
d’« Allemands » !), cocardier (« notre grand et beau pays,
la France », p.14) donnant alors le la

à « la démondialisation » montebourgeoise, entendue non pas comme une
palette d’outils de politique économique conjoncturelle à disposition (comme
des protections temporaires de certains biens et services) avec d’autres face à
la mondialisation du Capital, mais comme un projet politique. Quant à Jean-Luc
Mélenchon, à l’hexagonalité nettement moins belliqueuse que Montebourg, il
célèbre quand même « la France belle » (à peine tempérée par un
« rebelle » de bon aloi quand on se réclame de la gauche de la gauche,
via un clin d’œil à la chanson Ma France
de Jean Ferrat, mais entre le « ma », qui sélectionne dans le
répertoire culturel français seulement certains éléments, et le
« la », qui semble tout prendre, il y a un écart qui pourrait
s’avérer abyssal...).

Les Résistants internationalistes sont peu nombreux du côté
des organisations engagées dans la campagne présidentielle, et n’arrivent guère
à rendre l’air du temps politicien moins étouffant : Europe Ecologie-Les
Verts (Eva Joly étant elle-même victime d’une xénophobie larvée), Lutte Ouvrière
(Nathalie Arthaud) et le Nouveau Parti Anticapitaliste (Philippe Poutou).
Certains à gauche, pris dans l’évidence des régressions en cours, oublient la
révolution lexicale et culturelle de la galaxie altermondialiste : quand,
à la fin des années 1990, l’anti-mondialisation est devenue justement altermondialisme
(« D’autres mondes sont possibles ») !

Todd ou l’essentialisme culturaliste

Du côté des intellectuels médiatiques, Emmnanuel Todd en
rajoute pour donner une légitimité supposée savante au bourbier politico-chauvin.

Dans un entretien avec Philippe Cohen de l’hebdomadaire Marianne (2), tout à la finesse d’un
tank de préjugés dans le magasin de porcelaines des réalités humaines, Todd s’en
va opposer « la grandeur de la culture française », associée à la
notion d’« homme universel », à « la vision ethnique de
l’économie » et à « la culture autoritaire » à l’œuvre dans
« le monde germanique », différences qui plongeraient leurs racines
dans les « structures familiales originelles ».

Á l’inverse de la prudence de la grande majorité des
sociologues, des anthropologues, des historiens et des démographes actuels, quand
il s’agit de caractériser des « cultures nationales », en s’attachant
alors aux contradictions, aux hétérogénéités, à la mobilité historique et aux
échanges avec les autres répertoires culturels, Todd l’Omniscient n’hésite pas
à montrer ses biscotos intellectuels, en parlant de « la vérité de
l’Allemagne et de la France » ! Les savoirs partiels et provisoires
produits par les sciences sociales aujourd’hui, auxquelles Todd est supposé se
rattacher en tant que démographe, n’oseraient pas se situer sur ce terrain.
Mais quand la science devient culturisme, tout devient possible et le monde
merveilleux des certitudes peut se présenter devant les yeux ébahis des
citoyens ordinaires.

En se saoulant (et en nous saoulant) de « cultures
originelles », compactes, fermées et stables dans le temps, retrouvant à
travers l’histoire leurs « pentes naturelles » respectives, Todd va
puiser son autorité académique du côté de « l’anthropologie de type
culturaliste dans la tradition américaine ». Or certains travers des
anthropologies culturalistes, en particulier leurs tendances essentialistes,
sont mis en cause depuis une trentaine d’années au sein des sciences sociales. Plutôt
que voir dans les cultures et les identités collectives des essences homogènes
et stables, des sociologues (de l’Américaine Ann Swidler au Français
Jean-Claude Kaufmann), des anthropologues (comme l’Américain George Marcus ou le
Français Jean-Loup Amselle), des historiens (comme le Britannique Geoffrey
Lloyd ou les Français Roger Chartier et Gérard Noiriel) ou des chercheurs en science politique (comme le Français Jean-François Bayart) les envisagent plutôt
comme des réservoirs de ressources cognitives et de pratiques composites,
historiquement mobiles et en interaction avec d’autres répertoires culturels,
faisant l’objet d’appropriations et d’usages diversifiés de la part des
individus et des groupes (3).

Cependant le médiatiquement conforme préfère la magie des
stéréotypes homogénéisants (pourquoi pas y aller alors carrément avec « les
Américains sont obèses », « les Russes sont alcooliques » ...ou « les
noirs et les arabes sont feignants », « les Auvergnats et les juifs
sont pingres »... ?) : les généralisations hâtives et abusives ont
la réputation de faire les meilleures audiences. Ce type de lieux communs
essentialistes portent alors dans leurs flancs des potentialités xénophobes.
L’historienne Sophie Wahnich a ainsi mis en évidence comment au cours même de
la Révolution française la visée universaliste de la citoyenneté nouvelle s’est
heurtée aux limitations nationales et comment la stigmatisation de « l’étranger »
a pu être réactivée (4). Quant aux premiers travaux de l’historien des idées
Pierre-André Taguieff autour de « la nouvelle droite » des années 1970-1980,
ils ont décrypté un « racisme différentialiste », non plus biologisant
mais culturaliste (5). Á travers l’humeur chauvine actuelle peut alors se
déployer, en toute bonne foi et en toute bonne conscience (critique même), une
« lepénisation des esprits » soft,
tentant jusqu’aux esprits « rebelles ». Or l’anti-sarkozysme (de Todd et d’autres) ne doit pas suffire à nous faire avaler n’importe quel produit frelaté.

On comprendra que l’on puisse préférer « la
cosmopolitique » kantienne, c’est-à-dire l’horizon d’une « communauté
civile universelle » (Kant, Idée
d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitiqu
e, 1784). Ou que
l’internationalisme ouvrier, sous la formule d’Eugène Pottier au cours de la
Commune de Paris en 1871 dans la chanson L’Internationale :
« L’Internationale sera le genre humain », nous serve encore
d’étendard dans la débâcle chauvine et essentialiste des politiciens
professionnels et de certains intellectuels médiatiques.

Enthoven ou l’évidence du Capital globalisé face à la
« lepénisation des esprits »

Mais face à une telle « lepénisation » larvée des
esprits, on ne doit pas suivre pour autant les chantres du Capital mondialisé
comme « nécessité » et « moindre mal ». Une récente contribution du philosophe médiatique
Raphaël Enthoven dans Libération illustre
ainsi une autre impasse (6). Enthoven est « le bon client », comme disent
les animateurs de l’audiovisuel, de Todd et Todd « le bon client »
d’Enthoven, chacun surfant sur des généralisations hâtives et des stéréotypes
concurrents, en nous enfermant dans un piège à cons manichéen :
« Capital ou chauvinisme ? »

Certes Enthoven a raison de noter que le revival chauvin à gauche est « une
façon de jouer avec le feu », qui risque de profiter à Marine Le Pen,
c’est-à-dire « à l’original plus qu’à la copie ». Mais quand on passe
à « l’économie de marché est historiquement la dot de toute démocratie »
et à « la volonté d’en finir avec elle débouche toujours sur des massacres
de masse », même avec le bémol du moindre mal (« Je n’aime pas plus
la mondialisation que vous »), on s’engouffre dans le puits sans fond des
totalisations spéculatives (« toute » et « toujours »)
davantage que dans l’analyse philosophique ou historique nuancée. Quand la
logique de « le poids des mots, le choc des photos » gangrène la
pensée, on n’a plus qu’à applaudir ou siffler, mais pas à réfléchir. En autre tank
de préjugés dans le magasin de porcelaines des réalités humaines, Enthoven
oublie quelques éléments qui, sans nier la force des expériences autoritaires
et totalitaires sur lesquelles ont débouché nombre d’espérances communistes
d’émancipation, appellent à se libérer de ses « toute » et autres « toujours » :


Philosophiquement
et historiquement, le libéralisme politique (promouvant les droits individuels
et collectifs comme la limitation réciproque des pouvoirs) et le libéralisme
économique (célébrant « la main invisible » supposée bienfaitrice de
l’économie de marché), s’ils révèlent des intersections, déploient des logiques
distinctes (7).


Si
« l’économie de marché » (largement oligopolisée par les grandes
firmes dans le capitalisme réellement existant) a cohabité avec les régimes
représentatifs dits « démocratiques » en Occident, à la suite de
luttes sociales et politiques, ce n’est pas le cas avec les dictatures dans le
Sud, et cela continue encore dans une partie significative de ces pays.


Les
régimes représentatifs professionnalisés occidentaux, s’ils contiennent bien des
composantes démocratiques, ne peuvent être désignés comme globalement
démocratiques. Ici je suivrais le philosophe Jacques Rancière : « Nous
vivons dans des États de droit oligarchiques, c’est-à-dire dans des États où le
pouvoir de l’oligarchie est limité par la double reconnaissance de la
souveraineté populaire et des libertés individuelles » (8). Contrairement
à l’envolée lyrico-télévisée, à la béchamel avec chemise blanche au vent, d’Enthoven,
selon laquelle « on ne découpe pas la liberté sans la tuer », les
libertés populaires sont déjà « découpées » et limitées par le
pouvoir d’une oligarchie de professionnels de la politique.


Enfin,
une série d’analyses (9) a mis en évidence une contradiction
capital/démocratie de plus en plus prégnante aujourd’hui, contribuant à défaire
le couple occidental « États de droit oligarchiques » (avec ses
composantes démocratiques)/capitalisme. La phase actuelle de mondialisation
néolibérale fragiliserait particulièrement les acquis démocratiques des régimes
représentatifs professionnalisés : déplacement des pouvoirs vers les
firmes multinationales et des institutions technocratiques (FMI, Banque
mondiale, OMC, Commission européenne, etc.) par rapport aux pouvoirs politiques
des États-nations (relevant de formes minimales de contrôle démocratique),
réduction du pluralisme d’expression avec la concentration des médias ou montée
de logiques sécuritaires limitant les libertés individuelles et collectives.
Par ailleurs, sur le plan des manifestations quotidiennes de cette
contradiction capital/démocratie, la sociologue belge Isabelle Ferreras a
montré, dans une enquête sur des caissières de supermarché, combien se
développait l’écart entre les attentes citoyennes stimulées par les idéaux
démocratiques diffusés au sein de nos sociétés et le fonctionnement
oligarchique des entreprises capitalistes (10).

Et puis Todd et Enthoven convergent pour tendre à réduire la
mondialisation à la seule mondialisation néolibérale du capitalisme. Or, cette
tendance forte n’est pas exclusive, et dès maintenant d’autres logiques
mondialisatrices se déploient : depuis longtemps à travers les métissages
dans l’univers de la musique (rock, pop, world music, rap...), dans la
globalisation informationnelle, les échanges via internet et les réseaux
sociaux, les forums sociaux mondiaux altermondialistes, les appropriations de
ressources des processus révolutionnaires arabes par les Indignados de l’État
espagnol, puis des ressources des Indignados par les « Occupy »
américains, etc. etc.

Chamoiseau ou la poésie de la singularité individuelle
ouverte sur le monde : le cas Fanon

Dans un récent hommage à l’écrivain, psychiatre et militant
anticolonial Frantz Fanon (texte intégral dans la partie II de ce billet), le
poète et écrivain antillais Patrick Chamoiseau nous éloigne opportunément du
manichéisme propre au couple Todd/Enthoven. Malheureusement, si les médias et
internet ont donné un certain écho aux propos de Todd et d’Enthoven, la
contribution de Chamoiseau est presque passée inaperçue. C’est pourtant un beau
texte poétique et, en même temps, une réflexion remarquable sur le plan de la
philosophie politique.

Á partir de la figure de Fanon, Chamoiseau s’intéresse aux
complications des rapports entre identités individuelles et identités
collectives. Car Fanon empruntait à différentes ressources identitaires,
héritées (dont antillaise et française, avec dans le combat anticolonial même
la référence à 1789) et choisies (algérienne en rejoignant le FLN dans la lutte
pour l’indépendance). Chamoiseau rappelle aussi la présence de
l’anticapitalisme : la critique des « forces systémiques qui
œuvraient (et qui œuvrent encore) entre le projet capitaliste occidental et le
reste du monde ». Et, pour Chamoiseau, Fanon résiste aussi à une tentation
propre à une première phase de l’anticolonialisme : que l’anticolonial
occupe toute la place identitaire, et donc encore d’une certaine façon le
colonial. « Il s’est écarté du masque noir. Il s’est écarté de la simple
rébellion. Il s’est écarté de la haine et de la rancoeur. Il n’a jamais été
esclave de l’esclavage. », avance Chamoiseau. Son identité individuelle
demeure métissée, mobile et ouverte, sans se refermer sur une identité
exclusive. C’est aussi un point de divergence fort que je peux avoir aujourd’hui
avec les Indigènes de la République en France : la tendance à ne pas voir
les métissages de ressources collectives dont sont fabriquées nos
individualités singulières, en se focalisant sur la seule identité de « postcolonisés »
(11). La prise en compte des singularités individuelles suppose une
décolonisation encore plus profonde, nous explique Chamoiseau.

Une telle radicalité (au sens étymologique de saisir les
choses à « la racine »), associant radicalité et complications (car les
racines de la condition historique de l’humanité apparaissent emmêlées), et non
pas radicalité et manichéisme, conduit Chamoiseau à opposer deux modes de
rapports à l’identité, « l’arbre généalogique » (celui des diverses
tentations chauvines et essentialistes) et « l’arbre relationnel »
(celui de Fanon, mais aussi des altermondialistes et autres Indignés de la
planète) :

« L’ancien
arbre généalogique nous cantonnait dans les branches et les feuilles d’une
lignée intangible d’ancêtres, de traditions, de genèses et de cosmogonies
monolithiques. Il nous immobilisait sur le pieu d’une racine unique qui nous
plantait dans une seule terre natale. L’arbre relationnel lui, nous déploie sur
un treillis des racines, des rhizomes, qui au gré de nos errances, ou de nos
"expériences", nous offrent plusieurs terres natales. Le rhizome
est l’instance d’un devenir incessant
. Dès lors, l’arbre relationnel nous
autorise à choisir la terre natale qui nous convient le mieux, et même à en
changer si notre relation aux fluidités du monde se retrouve à changer. Les
branches et les feuillages de l’arbre relationnel sont une constellation de
dieux, de langues, de lieux, de pays, de facettes culturelles, d’éclats de
civilisations, d’aveuglements individuels et de lucidités toute personnelles,
et tout cela est ouvert sur le vertige d’un monde globalisé et explosé
continûment en nous. »

Se dessine ici la perspective d’un métissage des identités
collectives dans les singularités personnelles. Ce qui suppose ni négation des
identités collectives (dont les ressources nationales), ni focalisation sur une
identité collective exclusive. Des singularités individuelles mobiles et
ouvertes sur le monde, laissant place, à côté des héritages non-conscients et
conscients, à des zones de choix et de recompositions. Des singularités
individuelles altermondialistes. Dans cet horizon, des singularités
individuelles coopératives plus créatives et polyphoniques n’ont pas besoin de
moins de monde (et donc de « démondialisation » comme projet éthique
et politique), mais au contraire de plus de monde, de
« surmondialisation » en quelque sorte...

Citoyennes et citoyens du monde : crosses de la guerre
économique internationale en l’air ! Il est temps, à l’aube de la nouvelle
année 2012, de déserter les champs de bataille de la connerie chauvine !
Retournons nos armes contre les mécanismes impersonnels du capitalisme et
contre leurs pouvoirs sur nos vies !

Notes :

(1) Dans Philippe Corcuff, « Enjeux démocratiques et
altermondialistes des Indignés, si loin de Montebourg » (Mediapart, 2
décembre 2011)
.

(2) Emmanuel Todd, « La France n’est pas l’Allemagne,
ce n’est pas germanophobe de le dire » (entretien avec Philippe Cohen, Marianne, 13 décembre 2011
 ;
repris par le blog d’Art Monica sur Mediapart, 14 décembre 2011).

(3) Voir,
entre autres, Ann Swidler, « Culture in Action : Symbols and
Strategies » (American Sociological
Review
, vol. 51, n°2, april 1986), Jean-Claude Kaufmann, Quand Je est un autre. Pourquoi et comment
ça change en nous
(Armand Colin, 2008), George Marcus, Ethnography through Thick and Thin (Princeton University Press,
1998), Jean-Loup Amselle, Logiques
métisses. Anthropologie de l’identité en Afrique et ailleurs
(Payot, 1990),
Geoffrey Lloyd, Pour en finir avec les
mentalités
(La Découverte, 1993, 1e éd. en langue
anglaise : 1990), Roger Chartier, Les
origines culturelles de la Révolution française
(éditions du Seuil, 1990), Gérard Noiriel, État, nation et
immigration. Vers une h
istoire du pouvoir (Belin, collection
« Socio-histoires », 2001), ou Jean-François Bayart, L’illusion identitaire (Fayard, 1996).

(4) Dans Sophie Wahnich, L’impossible
citoyen. L’étranger dans le discours de la Révolution française
(Albin
Michel, 1997, réédition en 2010).

(5) Voir Pierre-André Taguieff, La force du préjugé. Essai sur le racisme et ses doubles
(Gallimard, collection « TEL », 1990, 1e éd. : 1988).

(6) Raphaël Enthoven, « Démondialisation : la
lepénisation des esprits par la gauche » (Libération, 15 décembre 2011
).

(7) Voir Philippe Corcuff, « Michéa et le libéralisme : hommage critique » (Revue
du MAUSS Permanente
, 22 avril 2009)
.

(8) Dans Jacques Rancière, La haine de la démocratie (La Fabrique, 2005, p.81).

(9) Voir Patrick Braibant, Lettres aux « anticapitalistes » (et aux autres) sur la
démocratie
(L’Harmattan, 2005), Thomas Coutrot, Démocratie contre capitalisme (La Dispute, 2005) et Marc Fleurbaey,
Capitalisme ou démocratie ?
L’alternative du XXIe siècle
(Grasset, 2006).

(10) Voir Isabelle Ferreras, Critique politique du travail. Travailler à l’heure de la société des
services
(Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, 2007)
et « Une nouvelle critique du travail contemporain. Les caissières de
supermarché et la question démocratique » (Contretemps web, avril 2009)
.

(11) Dans Philippe Corcuff, « De nos identités
métisses. Phil noir 16 » (site Le Zèbre, novembre 2008)
.

II - Fanon, côté cœur, côté sève

Par Patrick Chamoiseau

Il faut recommencer Fanon au
point exact où l’on a tendance à l’arrêter. Son oeuvre ne s’arrête pas à
l’effondrement colonialiste, avec quelques lumières sur l’ère des indépendances
et du post-colonialisme. C’est justement à partir de ces frontières-là que sa
pensée s’ouvre, et qu’elle nous offre, sinon le seul Fanon qui vaille, mais le
plus riche de tous : celui qui est en devenir.

Je ne crois pas aux vérités de
lectures et d’interprétation, je crois à la richesse des
« expériences », en ce que l’expérience déserte toute Vérité,
laquelle ne fait que figer les choses en dehors du réel. L’expérience
personnelle — ce que l’on fait de ce que la vie nous réserve — nous instruit
des tremblements d’une conscience individuelle : une conscience solitaire (mais
solidaire) qui cherche sa voie dans l’imprévisible et l’impensable du monde.
C’est tout ce que nous pouvons transmettre : notre propre expérience.

Dans mes rencontres avec Fanon -
cette expérience - je distingue quatre niveaux.

1 - D’abord, le choc d’une langue, ou plus
exactement d’un langage. Un sens prodigieux de la formule. Une électricité du
verbe. Des séquences langagières étonnantes qui vous dévoilent (avec l’ampleur
totale des foudres), des perceptions inattendues de vous-même et du monde. De
fait, il existe avant tout chez Fanon, la magistrale mobilisation d’une connaissance
poétique
 : d’une aptitude à inventorier le réel où le plus décisif est
livré par les secousses de l’intuition, les orages de la vision, les
impatiences de l’éclair et de la fulgurance. J’ai toujours perçu à quel point
il était habité par le verbe et par la rhétorique césairienne, et combien ce
qui faisait sa force - et la force de ce qu’il nous disait - relevait de ces
transmutations de l’imaginaire dont seule est capable la puissance littéraire.
Nous avons ici, la plus exacte définition du poète : un homme dont le verbe
à lui seul est action sur la matière du monde
. Chez Fanon, cette étonnante
capacité a pu atteindre son corps, ses muscles, et ses actions les plus
concrètes. Il fut le plus « agissant » de nos nombreux poètes.

2 - C’est sur cela que se fonde le deuxième
niveau de mon expérience fanonienne. Son langage électrique comblait mes
absolus anticolonialistes de l’époque, mes cris et mes colères tournés vers
l’extérieur. Mais ce qu’il disait me renvoyait à la ruine intérieure qui
s’était constituée en chacun d’entre nous, et qui faisait qu’une bonne part du
dominateur était alors, et avant tout, installée en nous-mêmes. Nous pensions que
la Bête était en dehors, Fanon nous expliquait qu’elle était largement en
dedans, et que c’est du dedans qu’elle nous déterminait — comme un soleil noir
qui vivrait dans nos ombres inconscientes, et qui par ces ombres inconscientes,
constituerait l’assise perverse, aliénée, aliénante, de nos fragiles lucidités.
Dans Peau noire, masques blancs, il y a déjà la déroute des
indépendances à venir, une anticipation de cette décolonisation formelle qui
n’allait rien modifier du fait fondamental. Ce fait fondamental n’était pas
seulement la mise en lumière d’un masque blanc sur une peau noire, ou d’une
peau noire sur un imaginaire blanc - il était surtout de signifier que dans la
rencontre, ou plutôt dans le choc entre colonisateurs et colonisés, il ne
s’était pas seulement produit des génocides, des violences, des aliénations
irrémédiables, mais que s’étaient mis en branle des processus anthropologiques
nouveaux. Ces processus transposaient une fois pour toutes le champ de bataille
le plus décisif vers les ravines insoupçonnées et agissantes de chacun de nos
imaginaires.

Sortir des vieux marqueurs identitaires

Au-delà des questions
d’aliénation primaire, Peau noire, masques blancs nous signifiait que le
rapport entre les cultures, les civilisations, les élaborations identitaires
collectives ou individuelles, étaient entrées dans des modalités qui allaient
invalider les vieux marqueurs identitaires que sont la peau, la langue, le dieu
que l’on vénère, la terre ou l’on est né. Les « masques blancs » (l’infini des individuations,
et de leurs « expériences », confrontées à la globalisation occidentale du
monde, et aux créolisations imprévisibles qui en découleront) nous symbolisait
déjà un vertige conceptuel que nous commençons à peine à explorer. Bien
entendu, à cette époque de ma rencontre avec Fanon, je m’étais contenté, comme
nous tous, d’essayer d’arracher le « masque blanc » basique qui m’oblitérait
l’âme. En exaltant ma négritude, j’ai bien souvent eu le sentiment d’y
parvenir, par le recours à un masque noir, plus pertinent, surtout plus
rassurant, mais ce nouveau masque, tout aussi basique, ne faisait que voiler
l’abîme déjà ouvert d’une autre complexité.

3 - Au troisième niveau, avec Les damnés de
la terre
, s’élabore l’ouverture non plus seulement sur les ombres
intérieures, mais sur les puissances invisibles de l’extérieur dominateur : sur
tout l’invisible de la domination occidentale, tous les mécanismes secrets qui,
au-delà du fusil ou de la chicote, nous maintenaient dans une surdétermination
capable d’absorber sans encombre nos combats les plus immédiats et nos luttes
les plus étroitement rebelles. Il fallait se battre bien sûr (avec toute la violence
refondatrice que
Fanon déclarait nécessaire), mais il fallait se battre
aussi et surtout avec toute la radicalité qu’il dévoilait indispensable.

On a beaucoup parlé de la
violence de Fanon, de sa célébration de la violence refondatrice. Mais ce
qu’il y a de plus violent chez lui, c’est sa radicalité
. La radicalité
n’est que l’exigence d’une analyse autonome, totale, éperdue, de ce que nous
devons affronter, du réel dans lequel nous devons exister, et du souci de
comprendre les forces systémiques qui œuvraient (et qui œuvrent encore) entre
le projet capitaliste occidental et le reste du monde. La radicalité est ce qui
remet tout en question, et qui recherche sans cesse les questions essentielles,
et qui les pose sans cesse. La radicalité est le seul moyen d’éviter que toute
lucidité ne soit stérile, ou que le soleil des indépendances n’échoue dans une
autre dépendance, la pire de toutes, celle qui se croit libre dessous un hymne
national, un drapeau, des frontières, une fièvre nationaliste. Son livre, Les
damnés de la terre
nous disait, et nous dit encore : attention, les
exigences qui s’imposent à notre élan vers plus d’humanité sont plus subtiles
et plus complexes qu’une seule décolonisation, et que toute action ne vaut
qu’en ce qu’elle est, même en tremblant, puissamment radicale.

L’arbre relationnel de Fanon

4 - Enfin, mon Frantz Fanon : celui du dépassement.
Il est évident qu’il a su deviner tous les pièges des réactions primaires et
des urgences aveugles. Il s’est écarté du masque noir. Il s’est écarté de la
simple rébellion. Il s’est écarté de la haine et de la rancoeur. Il n’a jamais
été esclave de l’esclavage. Il n’a jamais été dupe de cette décolonisation qui
ne décolonisait pas le colonisateur. Et il a toujours eu l’intuition qu’un
colonisé décolonisé ne suffisait pas à faire un homme — un homme qu’il
appelait d’emblée à être neuf, à être nouveau, à être total. Et quand il
demande à son corps de demeurer un homme qui toujours questionne et se
questionne, c’est qu’il ne s’agissait pas pour lui de s’installer dans les
fictions d’un post-colonialisme. Il avait deviné que le colonialisme, ses faits
et ses méfaits, n’étaient qu’une poussière dans le vaste et très profond séisme
qui allait dramatiquement relier les peuples, les peaux, les cultures, les
civilisations et leurs histoires, dans une irréversible marée d’entremêlements,
de chocs génériques, d’abîmes génésiques, et donc de relations.

Et je me souviens de ce « 
nous autres algériens »
qu’il employait en s’adressant au monde, je me
souviens aussi du nom arabe qui avait remplacé le sien dans ses articles et ses
diatribes. Cela ne voulait pas dire, comme je l’ai cru, qu’il nous avait
abandonnés, nous les bâtards antillais, nous les peuples composites, nous qui
étions très difficiles à définir car surgis de la colonisation, dans la
colonisation. Cela ne voulait pas dire qu’il s’était réfugié (comme je l’ai
pensé en d’autres temps), dans une identité atavique plus lisible, porteuse de
plus de certitudes, et donc plus confortable. Je pense maintenant que cela
signifiait que « quelque chose » s’était ouvert en lui. Et ce « quelque chose »
n’était rien d’autre que cet arbre que nous devrions tous aujourd’hui tenter de
découvrir en nous.

Je veux parler de l’arbre
relationnel
.

L’ancien arbre généalogique nous
cantonnait dans les branches et les feuilles d’une lignée intangible
d’ancêtres, de traditions, de genèses et de cosmogonies monolithiques. Il nous
immobilisait sur le pieu d’une racine unique qui nous plantait dans une seule
terre natale. L’arbre relationnel lui, nous déploie sur un treillis des
racines, des rhizomes, qui au gré de nos errances, ou de nos « expériences »,
nous offrent plusieurs terres natales. Le rhizome est l’instance d’un
devenir incessant
. Dès lors, l’arbre relationnel nous autorise à choisir la
terre natale qui nous convient le mieux, et même à en changer si notre relation
aux fluidités du monde se retrouve à changer. Les branches et les feuillages de
l’arbre relationnel sont une constellation de dieux, de langues, de lieux, de
pays, de facettes culturelles, d’éclats de civilisations, d’aveuglements
individuels et de lucidités toute personnelles, et tout cela est ouvert sur le
vertige d’un monde globalisé et explosé continûment en nous.

Phénomène que Glissant appelait
« le Tout-Monde ».

Dans l’arbre relationnel de
Fanon, il y avait l’homme nouveau, l’homme neuf, l’homme total vibrant aux
harmonies cosmiques qu’il appelait de ses voeux, et qui n’est rien d’autre à
mon sens que l’homme de la Relation. Dans le bruissement d’appartenances
et de diversités qui constituent le feuillage de son arbre, il y a deux petites
feuilles, éloignées l’une de l’autre, mais qui frémissent l’une vers l’autre
avec intensité.

Deux petites feuilles : une côté
coeur, une côté sève.

Côté coeur, il y a l’Algérie, là
où il a voulu être enterré ; et côté sève, je vois la Martinique. Mais c’est
sans doute l’inverse ... il se peut même qu’elles soient toutes les deux
placées du côté coeur... nul ne le saura jamais ... et c’est tant mieux car ce
détail n’a aucune importance quand il s’agit d’un homme de Relation.

* Discours prononcé en hommage à Frantz Fanon (1925-1961 :
voir sur Wikipédia) au congrès
international d’addictologie, à Fort de France le 24 octobre 2001 ; publié
le 6 décembre 2011 sur France-Antilles Martinique,
et sur La tribune des Antilles, le 11 décembre 2011 ;
publié dans le journal Le Monde sous le titre « Frantz Fanon, côté
sève », les dimanche 11-lundi 12 décembre 2011.

http://blogs.mediapart.fr/blog/philippe-corcuff/211211/metissage-cosmopolitique-contre-chauvinisme-todd-et-enthoven-outre

Mots clés : Littérature-Philo-Livres / Philippe Corcuff /

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