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VIVRE OU MOURIR

jeudi 26 janvier 2006

de Le Yéti

- Parfois, je me demande quelles raisons poussent des gens à s’engager comme des forcenés dans des combats qu’ils savent perdus d’avance ? À s’embarquer vers de nouvelles aventures quand toutes les précédentes ou presque se sont soldées pour eux par des défaites ou des désillusions ?

- L’envie de vivre, peut-être, tout simplement.

- C’est Don Quichotte partant à l’assaut des moulins à vent !

- Et alors ? Si tu veux, je peux te raconter une histoire.

- Raconte.

- Autrefois, je pensais que la vie ne méritait d’être vécue que si l’on disposait librement de l’intégrité de ses moyens physiques et mentaux. Je m’étais dit que si j’étais victime d’un handicap insurmontable et définitif, ou si j’étais privé durablement de liberté, mieux valait mourir à l’instant. J’en étais si convaincu que je m’étais procuré un livre qui avait fait grand bruit à l’époque : ’’Suicide, mode d’emploi’’.

- C’est une idée qui m’a souvent effleuré.

- Et puis j’ai fait la rencontre de quelqu’un qui allait pulvériser ma belle ligne de conduite. C’était un homme tout ce qu’il y a d’ordinaire. Très intéressant, mais ordinaire. Origine hongroise, juif.

Plus tard, j’ai appris qu’il avait passé une partie de son adolescence à Auschwitz. Il s’en était tiré et s’était retrouvé dans une région de Hongrie qui venait d’être annexée à la Tchécoslovaquie. Les frontières étaient fermées, mais il parvint à regagner Budapest... où, jeune adulte, il fut emprisonné par le pouvoir stalinien pour ses opinions et son engagement politique.

Après plusieurs tentatives d’évasion, au tout début des années cinquante, il réussit à fuir sous un train et, malade, échoua en Autriche, puis en France. Il s’y reconstruisit peu à peu une vie simple et honorable, ordinaire comme je te l’ai dit : une femme, des enfants, un métier qui n’était sans doute pas celui auquel il aspirait, mais tout à fait respectable. Il n’évoquait jamais son aventure passée avec ses proches.

Vint l’âge de la retraite. Il reprit aussitôt les études de philosophie qu’il avait été contraint d’abandonner autrefois. Au même moment, un mal incurable commença à ronger son corps. Un de ces cancers sinistres qui ne vous laissaient aucune chance. Son agonie, terrible, allait durer quatre années. Il continua à se rendre à l’université jusqu’à l’extrême limite de ses forces, mais dut bientôt renoncer.

Ses jours étaient maintenant comptés. Lors d’une des dernières brèves périodes d’accalmie que la maladie accorde parfois aux agonisants, il me demanda de lui procurer un livre de philosophie, un ouvrage très épais, très savant, que je m’empressais de lui apporter. Il mourut une semaine après.

Quelques mois plus tard, je me rendis chez sa veuve. J’aperçus l’ouvrage de philosophie sur une étagère de la bibliothèque. Je le pris, l’ouvris. Presque toutes les pages étaient annotées de sa main.

- ...

- Tu comprends, désormais, mon seul souci est d’essayer d’être à la hauteur de ce monsieur.

Le (nouveau) blog du Yéti

Messages

  • Lorsque vous dites,"comment les gens peuvent s’embarquer vers de nouvelles aventures quand toutes les précédentes ....
    vous vous répondez l’envie de vivre ;
    Moi réponds par non peur de la mort

    c’est bete c’est con mais l’envie de vivre amène une pression celle de ne pas réussir , l’idée de non peur de la mort amène une tranquilité, je sais que tout est intemporel point c’est tout et peut etre que votre ami de par sa vie l’avait compris ou peut etre pas car ce qui est étonnant dans l’etre humain c’est que l’on est unique et donner c’est facile mais recevoir très difficile

    Bien à vous

    Nicole

  • Merci Le Yéti,

    Comme quoi cette histoire donne une réponse :

    Nous trouvons cette force dans l’adversité.

    Merci Le Yéti de nous le rappeler.

    Fraternellement,

    Esteban

  • CHER YETI ,

    bonjour , tu es dur de bon matin de nous forcer à reflechir sur le sens de nos engagements , et en fait sur le sens de notre vie .
    c’est une banalité de dire que chacun ne peut repondre que pour soi , car meme si nos vies se ressemblent , elles sont toutes uniques .
    Pour moi , c’est l’envie de vivre , la non peur de mourir comme dit nicole , mais c’est surtout la peur de la SOLITUDE qui a motivé mes engagements et donc donné un sens à ma vie .
    J’ai toujours pensé que seul , je n’etais rien , au mieux le résultat d’une rencontre que je n’avais pas voulu (par definnition ) au pire le resultant d’un determinisme niant ma liberté .
    Ce n’est qu’a travers le choix , mon choix , des rencontres que j’ai faites que je me suis construit , il est vrai , que si j’avais vecu ailleurs , je n’aurais pas fait les memes rencontres , mais le ou et le quand ne m’appartenait pas .
    C’est donc dans ce cadre prédétérminé , que j’ai choisi , choisir d’etre à coté des faibles , quand toute mon education à voulu me convaincre que je faisais partie des forts , choisir d’aller au bout de ses choix avec ses camarades de rencontres , si je n’avais pas eu peur de l’abominable solitude , j’aurais chassé pour moi , comme les grands predateurs , c’est ce besoin des autres qui ma fait rejoindre le groupe pour lutter contre les grands predateurs , le combat n’etait pas plus facile , mais nous le menions ensemble !
    j’arrete là , il me faudrait des heures et surtout vous voir , vous toucher et vous parler , pour aller plus loin , a certains moments je hais ce clavier sur lequel je frappe tout seul .
    claude de toulouse .

    ne crois tu pas YETI , que le FOU DE BASSAN pourrait ne pas etre que virtuel ?

  • C’est très agréable de tomber sur ce genre de prose sur "Bellaciao",c’est même surprenant ! Merci pour ça ! Pourquoi personnellement je "m’engage" ? Par simple souci de cohérence,par conviction,et plus simplement,parce que je n’ai pas le choix,ou ne veux plus l’avoir...Je vais mourir un jour, peut-être très bientôt,peut-être dans très longtemps,nul ne le sait,n’est-ce pas ? je ne crois pas qu’il y ait quelque chose après (pourquoi y aurait-il quelque chose,d’ailleurs ?!?),je ne suis (presque) sûr que d’ici et maintenant...Fraternellement à tous . Roland

  • "Je sais pas quoi faire" (QUENEAU)

    "L’amiral larima la rime a quoi l’amiral larima la rime a rien" (me rappelle plus du poete)

    jyd.