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Les murmures du vent
de : Serge Rivron
jeudi 21 juillet 2011 - 13h05 - Signaler aux modérateurs
1 commentaire
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Elle pouvait avoir 6 ou 7 ans, Lina.

C’était il y a bien longtemps, du temps où les Contamines n’était pas encore un village à part entière, mais le "quartier d’en haut" de Saint Nicolas, le village en-dessous, et où les enfants qui vivaient dans les hameaux de par ici, forcément, n’avaient pas la télé, ni le téléphone, ni internet, et n’allaient à l’école qu’à la mauvaise saison, 5 ou 6 mois entre la Toussaint et Pâques, quand les chemins le permettaient parce qu’il fallait y descendre et remonter à pieds. À la belle saison les enfants aidaient leurs parents, et de toutes façons, à 11 ou 12 ans, ils n’allaient plus du tout à l’école.

Lina, elle vivait avec son père dans un chalet qui ressemblait à tous les chalets de berger, moitié étable-moitié séjour, et qu’on chauffait au bois et surtout aux grébons, des pavés de bouse séchée qu’on empilait dehors, contre les murs. Ils habitaient là avec 4 vaches, 5 ou 6 moutons suivant la saison, et quelquefois un cochon, parce qu’ils étaient, somme toute, plutôt aisés. La mère de Lina était morte pendant qu’elle attendait son deuxième enfant, mais on avait l’habitude de ces choses par ici, à une époque où les seuls remèdes étaient les plantes, et la prière quand les plantes n’agissaient pas. Son père aurait dû se remarier, depuis. S’il ne l’avait pas fait, c’est sûrement un peu à cause de Lina mais il ne lui en voulait pas.

Parce que Lina, elle ne parlait pas. Elle pouvait avoir 6 ou 7 ans, mais elle n’avait jamais parlé. Ni à son père, ni à ses cousins de la Frasse avec lesquels elle passe toute la belle saison, quand son père est obligé de la quitter pour mener ses bêtes pâturer là-haut, à l’alpage, ni à quiconque.

Evidemment, au début, on s’est fait un peu de souci pour elle, mais encore une fois, les enfants des montagnes de ce temps-là, on ne s’y intéresse pas comme à ceux d’aujourd’hui, on n’a pas le temps d’être toujours à courir les docteurs pour eux.

Alors Lina, elle parle pas, c’est comme ça. Elle écoute. Mais quand je dis "elle écoute", je voudrais que vous compreniez bien ce que ça signifie. Elle n’écoute pas comme on dit distraitement "je vous écoute", quand une personne nous parle. Lina, elle écoute tout comme on écoute une musique, du matin au soir, tout ce qui vit, tout ce qui bouge, tout ce qui est, à chaque heure de la journée, à chaque minute, à chaque seconde. Elle est dans la conversation des choses, elle collectionne les bruits du monde, comme d’autres collectionnent les papillons ou les pièces de monnaie et savent leur histoire, et savent les reconnaître.

C’est son secret, à la petite Lina qui ne parle pas : en réalité son silence est rempli des sons qu’émettent autour d’elle tous les organes de la nature et auxquels nul ne prête attention. Elle, elle est à l’affût du moindre d’entre eux, le moindre craquement, le moindre feulement, le moindre grésillement. Elle peut passer des heures assise à côté de la mare, au printemps, à guetter parmi les coassements des grenouilles le clapotis imperceptible d’un fétu de paille poussé sur l’eau par la brise du soir. L’hiver, quand la nuit est tombée et que la neige enfouit le hameau, elle aime s’aventurer seule dehors pour entendre craquer les charpentes et respirer la montagne, là-haut, sous le ciel limpide et glacé. Elle reconnaît parfaitement, des milles couinements de la glace celui qui annonce, bien avant qu’on le voit, la fonte des neiges. Et le gémissement de la terre au moment de la poussée des premiers crocus ; le défroissement de l’herbe ; le gazouillis minuscule des petits de la fouine dans les frondaisons de la vieille étable.

Mais ce qu’elle aime par-dessus tout, ce sont les murmures du vent dans la forêt, quand les grands fûts ondulent doucement et font bruisser leurs branches et tressaillir tout un peuple de brindilles, d’aiguilles, de feuilles, et qu’elle entend siffler leur sève et se détacher les fruits rouges des sorbiers, le vent qui fait chanter les taillis et même les mousses, les lichens sur la rocaille au pied des troncs.

Oui, il lui semble qu’ici seulement tous les bruits du monde qu’elle collectionne, tous les sons qu’elle connaît et qu’elle inventorie donnent leur pleine mesure. Ils ne sont plus seuls, isolés, ils restent distincts mais ils se répondent. Ils ne sont plus seuls, ils sont les murmures du vent, ses notes ; et le souffle du vent est l’harmonie du monde. Ecoutez…

Bien, vous voilà dans l’ambiance ! Initiés comme vous l’êtes à présent, grâce à Lina, à l’écoute des bruits de la nature, vous aurez certainement remarqué le vrombissement sourd du torrent derrière nous, à qui nous devons aussi une partie de cette délicieuse fraîcheur tombée sur nos épaules… Eh bien, ce torrent, c’est le Bonnant - en patois d’ici ça veut dire "la bonne rivière" – et vous allez voir qu’il a peut-être un rapport avec l’histoire de Lina.

Elle a donc 6 ou 7 ans, Lina, quand son père lui propose pour la première fois de l’accompagner en alpage pour la remue. Ils y mèneront aussi les bêtes des cousins de la Frasse, et ils redescendront à la fin de l’été, comme de juste. Bien sûr elle est ravie, Lina, elle ne se fait pas prier. Elle pense déjà à tous ces bruits nouveaux qu’elle va découvrir là-haut, au milieu des sonnailles du troupeau. Et les sonnailles justement, dont elle adore le tintement varié et paisible, clarines et carons qui disent de loin au berger où sont ses vaches, où les laitières qu’il faut traire deux fois le jour et où les génisses et les veaux qu’on peut laisser folâtrer dans la prairie. Et puis là-haut, elle le sait aussi, c’est le domaine du vent, et il y a tellement de temps qu’elle voudrait entendre de plus près chanter les cimes !

C’est une belle animation, un départ de remue : les hommes et les femmes des hameaux rassemblent les bêtes, il y a aussi pas mal d’enfants qui chahutent et qui piaillent, parce qu’une fois les troupeaux là-haut, la plupart des hommes redescendront pour les travaux des champs, laissant aux mères et aux gamins la garde des bêtes. Il y a aussi des gars qui viennent de plus bas, les chiens qui aboient, les vaches qui meuglent, les moutons. Lina, elle est un peu saoulée par tout ce tintamarre, elle qui a l’ouïe si fine. Ouf, vivement qu’on se retrouve dans le silence de l’alpage !

Voilà. On a marché même pas deux jours en direction du col, bêtes et gens se sont répartis dans la prairie autour des chalets abandonnés depuis l’an dernier. On y est, et pour Lina, c’est un émerveillement continuel. Une chose qui l’a beaucoup amusée d’abord, bien qu’elle soit plus portée à la contemplation auditive des bruits de la terre, c’est d’entendre siffler les marmottes, des vrais sifflets de garnements ! Tous les jours, elle part à la recherche de nouveaux sons, elle apprend toutes les variantes du souffle du vent, elle sonde l’écho de tous les ravins. Plus encore qu’en-bas, elle remarque combien chaque heure du jour influe sur la sonorité du monde : le matin, où les bruits tintent clair, propice aux accents des voix humaines ; le midi, plus mat à la mélodie des torrents ; les crissements d’insectes à l’heure de la sieste ; la respiration profonde du couchant qui porte au loin les cloches des troupeaux ; la nuit qui feutre tous les bruits de la terre et rend si proche le murmure des hommes et celui du vent.

Et puis voilà qu’un jour, alors qu’elle est assise dans l’herbe à l’heure de la sieste, elle entend au loin, comme provenant du gros rocher qui surplombe le col, un son – que dis-je, un son ? – une harmonie puissante et belle, incroyable dans ce décor lunaire, impossible : on dirait… on dirait que les murmures du vent jouent dans une forêt invisible.

Elle n’en croit pas ses oreilles, se lève, et grimpe, le plus vite qu’elle peut, de crainte que l’impossible mélodie ne s’arrête. Elle grimpe, trébuche, s’essouffle, repart, ne sentant rien de sa fatigue, portée par cette musique qui ne s’arrête pas et dont elle veut à tout prix découvrir la source - et plus elle monte, plus elle est certaine que le vent a trouvé quelque part une forêt enchantée, un paradis à sa mesure.

Enfin, elle est au col : les murmures du vent sont ici, tout près, elle en est sûre ! Elle regarde autour d’elle et là, au centre d’une sorte d’abri de pierres, elle voit un homme, qui paraît faire jaillir tout ce monde de futaie, de mousses, de souffles arrangés dans un ordre parfait d’une sorte de gros coffre à touches et à soufflets qu’il tient entre ses bras – évidemment, nous, on aurait sûrement reconnu là un accordéon, mais Lina n’en avait jamais vu puisque l’accordéon venait juste d’être inventé et qu’il ne s’en promenait pas souvent par ici… et puis si ça trouve, il n’était peut-être même pas encore inventé…

"Bonjour Lina", lui dit le gros coffre, "qu’est-ce que tu fais par ici ?"

Lina regarde, écoute surtout, fascinée. Le bonhomme écarte et referme les soufflets, pianote sur les petites touches, et le gros coffre raconte à Lina toute la vie, tous les bruits du monde qu’elle a apprivoisés : les forêts, les torrents, la neige, les marches au soleil de midi, les taons qui bourdonnent près des sabots des vaches, même le clapotis imperceptible du fétu dans la mare, l’accordéon lui fait entendre. Et avec son souffle, un souffle aussi profond et mobile que le vent, un souffle précis, il fait de leurs murmures un chant avec des mots qui parlent à Lina, et l’invite à chanter avec lui. Et elle, la petite fille qui n’a jamais parlé, elle se met à chanter.

"Tu as une très jolie voix, Lina", lui dit l’accordéon. Et Lina ne sait pas si c’est un rêve, mais elle chante et parle avec l’accordéon, des heures durant.

"Tu entends, Lina, les clarines en-bas dans la prairie… Il faut rentrer maintenant, le soir vient."

Et en effet, très loin, si loin qu’il faut être Lina ou l’accordéon pour les percevoir, on entend les sonnailles qui disent que déjà les bergers rassemblent les laitières pour la traite du soir.

"Je pourrais revenir demain ?" demande Lina.

"Bien sûr Lina, je serai ici tous les jours, aussi longtemps que tu voudras."

Ce soir-là, en rentrant à l’alpage rejoindre son père, le monde autour d’elle lui semble étrangement silencieux. A peine s’est-elle éloignée du col que l’accordéon s’est tu, et c’est comme si à la nature, pourtant aussi fourmillante de bruits que d’habitude, manquait une voix, sa voix. Elle a beau tendre l’oreille, elle ne l’entend plus. Aurait-elle rêvé ? Son père l’accueille, ils mangent, puis vont s’étendre sur leurs paillasses. "Bonne nuit Lina", dit le père. Comme d’habitude Lina ne répond pas, écoute en s’endormant les murmures du monde autour d’elle en souhaitant que demain les éclaire à nouveau des mille harmonies du gros coffre à soufflets.

Ouf ! Le lendemain, à peine éveillée, elle entend la mélodie de l’accordéon, là-haut, qui l’appelle. Et comme hier, elle se laisse porter jusqu’au col par ce joyeux envoûtement qui mieux que la veille encore l’invite à chanter, à danser, à chanter, à chanter, et à chanter encore, plus haut, plus fort, plus gaiement. Oui, le bonhomme est là, et fait comme d’une caverne au trésor sortir sans arrêt du gros coffre tous les murmures et les accents du vent, ceux qui sont tristes et ceux qui sont joyeux, leur donne leur nom et leur note juste et Lina les répète, et le bonhomme et son accordéon ne sont pas un rêve, mais la parole retrouvée par Lina, la musique, la vérité vraie.

Mais voilà qu’à nouveau on entend les clarines, il faut rentrer ! "Je pourrais revenir demain ," demande Lina.

"Bien sûr Lina, je serai ici tous les jours, aussi longtemps que tu voudras."

Et comme la veille, à peine a-t-elle entamé la redescente du col pour rejoindre son père, que l’accordéon se tait. Elle rentre, mange silencieusement sa polente, tout en guettant dans les lointains l’écho de son ami, mais rien. Alors elle s’endort, en espérant toujours que ce n’était pas un rêve, qu’il sera là demain matin.

Et invariablement, le lendemain à son réveil, elle l’entend qui l’appelle, et elle y court, de toutes ses forces, et chante toutes les paroles qu’elle n’a jamais dites à quiconque, pour accompagner les murmures du vent que le bonhomme extrait du coffre magique. Et les jours passent, toujours plus joyeux, mais les soirs aussi toujours plus tristes, parce que Lina, qui aimerait tant que la musique l’accompagne quand elle s’en retourne auprès de son père, n’entend jamais l’accordéon avant le lendemain, à son réveil.

Alors un soir, elle n’y tient plus, avant de quitter le bonhomme elle demande : "- Pourquoi faut-il que tous les soirs, t’ayant quitté, je n’entende plus ta musique avant le lendemain ? "- C’est que moi, je n’entends plus ta voix non plus : tu ne dis rien à personne, là où tu vas ? "- Ta musique pourrait donc m’accompagner ? "- Bien sûr, si j’entends ta voix."

Quand Lina est arrivée à l’alpage ce soir-là, elle avait chanté à tue-tête tout le long du chemin. En entendant se rapprocher du chalet cette petite voix joyeuse qu’il n’avait jamais entendue, son père est sorti pour voir qui arrivait, et il n’en n’a pas cru ses oreilles : "c’est toi qui chantes, Lina, ma petite ?!" Alors Lina lui a expliqué, tout : les bruits du monde, les murmures du vent, l’accordéon, le bonhomme, la musique, les mots… Ils ont parlé longtemps, et tout le long de la soirée, Lina a entendu son ami l’accordéoniste, là-bas, qui jouait pour elle, comme il l’avait promis.

Le lendemain en se réveillant, elle était tellement heureuse qu’elle ne s’est pas aperçue tout de suite que l’accordéon ne jouait plus. Elle a bu son lait et mangé son fromage en parlant gaiement avec son père, et puis elle a repris l’ascension du col en chantant, et c’est seulement là-haut qu’elle a vu qu’il n’y avait plus personne. Elle s’est avancée vers l’abri de rocailles où l’attendait le bonhomme, d’habitude… Personne. Mais, à la place où il s’était tenu tous les jours depuis que Lina l’avait rencontré, une petite source chantait.

Lina a-t-elle ou non rêvé ces heures à apprendre les mots et les paroles des murmures du vent ? Nul ne le sait, et pas même elle. Mais on dit que c’est elle qui, en redescendant à l’alpage pour raconter cette histoire à son père, donna son nom au col du Bonhomme , et peu importe que ce soit en souvenir d’un accordéoniste ou d’un rêve !

On dit encore que Lina, la petite fille qui ne parlait jamais, fut plus tard institutrice au pays.

On dit enfin que la petite source qu’elle a vue ce matin-là pour la première fois, ressurgit de temps à autres à la fin de l’été. Elle coule pendant quelques heures et ses eaux vont alimenter le Bonnant ; alors, si on est suffisamment attentif, il paraît qu’en écoutant bien le roulis du torrent derrière soi, on peut l’entendre émettre distinctement quelques mesures d’accordéon.

http://srivron.free.fr/vracmurmur.html



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Commentaires de l'article
Les murmures du vent
23 juillet 2011 - 16h05

Magnifique histoire parmi ce torrent de mauvises nouvelles.
Un peu de réve,avec les larmes au bord des yeux,notre société manquant d’imaginaire, au sens "romantique" , ou autre définition, de notre société si matérialiste.






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