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Cheval roumain, vache schizophrène...

par Abstrait

Publie le mardi 19 février 2013 par Abstrait - Open-Publishing

Cheval roumain, vache schizophrène et mathématiques des corps sans organes !

On avait l’histoire du cheval anéanti par le sulfure d’hydrogène que dégagent les algues bretonnes. Ces mêmes algues qui ont massacré 36 sangliers l’été 2011. Et l’on sait que dans cette affaire, il n’y a pas eu présomption d’innocence des cochons.
Et voilà ! Maintenant, on a le cheval roumain.
Dans les faits, il y avait des porcs extraits de leur territoire qui ont réalisé de sérieux dégâts, tout en restant bien sûr sur place. Il faut dire qu’en Bretagne, le maïs, non plus, n’a plus rien à voir avec son territoire. Et il se trouve que le maïs aussi est formellement impliqué dans le meurtre des bêtes. L’alphabétisation du maïs avait un coup : la mort des sols, la mort des bêtes et la prospérité d’une curieuse flore sur les plages.
Mais le plus curieux est que ce maïs n’a pas pu nourrir des vaches ; et finalement, on a eu recours au cheval roumain pour des lasagnes abstraites. C’est le bœuf abstrait qui a créé le cheval roumain. Désormais, l’abstraction impliquant toujours une déterritorialisation sera notre souci essentiel. La désincarnation est planétaire. Mais, malgré les dégâts subis et constatés, l’œuvre abstraite n’est pas achevée. Emmanuel Todd dit que « l’alphabétisation du monde sera achevée vers 2030 ».
Nous sommes face à une mégamachine de désincarnation. Nous sommes face à un géant problème hors contrôle. Mais est-ce un problème de la planète ou un problème de l’homme ?
A ce jour, on entend qu’il faut sauver la planète, faire du « développement durable »… Et même les champions de l’abstraction s’y mettent : les mathématiciens !
L’année 2013 a été déclarée par l’UNESCO « année des mathématiques de la planète Terre ».
Voilà une bien étrange manifestation ! Pour moi, en tout cas.

Est-ce que les mathématiques vont devenir géologie, géographie, climatologie ?... A l’évidence, non. On peut penser à l’interdisciplinarité, à laquelle nous ne pouvons que souscrire. Mais l’idée des interfaces n’est pas nouvelle. Sur le sujet des interactions et de la complexité, il y a même des travaux sérieux et précieux, connus depuis plus de 50 ans, et des groupes bien visibles en ont fait leur fonds de recherche et de commerce.
Non. Cette affaire concerne les mathématiques et la planète Terre !
Les mathématiques, au-delà de leurs constructions sûres et, doit-on le reconnaître, parfaites presque partout, ont toujours offert un espace de modélisation pour les physiciens, les climatologues, les épidémiologistes et tous les autres. Qu’y a-t-il donc de nouveau dans ce projet de manifestation mondiale, et tout précisément pour « des mathématiques de la planète Terre » ?
On peut lire sur le blog français créé à cette occasion, http://mpt2013.fr/, sous le titre LA COMMUNAUTÉ MATHÉMATIQUE S’ATTAQUE À DES ENJEUX PLANÉTAIRES : « Ce projet, qui s’étalera sur toute l’année, mettra en lumière la contribution des mathématiques à la recherche de solutions à des problèmes mondiaux comme les catastrophes naturelles (…), les changements climatiques, le développement durable et les pandémies. »
Voila ! On comprend que, à leur tour, les acteurs de la discipline investissent officiellement le paradigme du « développement durable ». Mais, alors, est-ce cohérent ? Est-ce compatible ? Le problème de la planète est-il dans l’attente d’une solution scientifique, mathématique en particulier ?
Le blog de l’événement nous précise avec force que : « « Cette vaste initiative veut mettre à contribution certains des plus brillants esprits de la planète pour résoudre les grands problèmes mondiaux », renchérit Brian Conrey, organisateur principal de MPT 2013 aux États-Unis. »

Il y a là un problème de logique digne du paradoxe des barbiers de Russell.

Voilà l’objet de ce billet que je lance avec cette remarque :
Le développement, qu’il soit durable ou suicidaire, est toujours un groupe d’événements historiques. Alors que, dans sa démarche intrinsèque, la science en général est anhistorique…

Reprenons.
Le problème de la planète est simple. Au fond, il s’agit d’une déterritorialisation des causes par rapport aux effets, laquelle rend les territoires et leurs êtres abstraits. Mais les motivations de la déterritorialisation sont l’abstraction elle-même. Dit autrement, celui qui génère sur un territoire la misère économique, la pollution écologique ou sanitaire, et parallèlement, la détresse psychologique et sociale, n’est pas celui qui les subit. Le premier, Monsieur X, est un être abstrait qui ignore tout du second, Monsieur ou madame Y, les autres êtres abstraits. Chez les abstraits, l’ignorance est préalablement totale et réciproque.
L’abstraction, par définition, fait tabula rasa des particularités, telles les capacités locales de production et de consommation des produits et leurs déchets inéluctables. L’abstraction ignore les caractéristiques des cycles. Par conséquent, si développement durable il y a, il ne saurait être autrement qu’une reterritorialisation historique, qui reste à inventer, mais surtout à consigner dans un groupe de décisions. Il va sans préciser la différence nette entre reterritorialisation et fermeture des territoires géographiques, mentaux, économiques…
Alors, avons-nous besoin de plus de mathématiques pour rendre possible une telle reterritorialisation ?
Les mathématiques sont des constructions abstraites qui impose un langage abstrait. Un langage construit avec des éléments toujours compossibles, espérés seulement complets… Ainsi les mathématiques constituent-elles uniquement le monde du possible.
Cela n’a donc rien à voir avec le développement durable. Bien plus, l’état de la planète est le résultat effectif d’une intrusion prononcée de l’abstraction dans le réel, jusqu’à sa transmutation, jusqu’à faire de nous des êtres absolument indifférents, par exemple à la grandeur des micro-organismes de la bouse de vache.
La planète Terre est bel et bien réelle. Et son problème est à saisir dans son rapport à l’abstraction.
La planète a un problème, qui est dans le rapport de l’homme à l’abstraction et à la désincarnation. Un rapport à déconstruire. Cette déconstruction, et elle seule, sera le marqueur de l’avènement du développement durable.

Est-ce que l’état de la planète est le résultat d’un manque de modélisation ? Le résultat d’un déficit de connaissance ?

On peut dire que l’évolution de l’humanité, dans ses grandes orientations, a été stimulée essentiellement et soutenue progressivement par l’abstraction, par le pouvoir du cerveau gauche. Un pouvoir implacable, en marche bien avant la sédentarisation et l’agriculture. Selon des degrés, l’histoire de l’humanité est, dans un certain sens, un mouvement d’abstraction, ou plutôt un perfectionnement de l’organisation et des échanges par le perfectionnement de l’abstraction.

L’abstraction n’est pas uniquement la performance du XXe siècle. L’abstraction est notre longue histoire.
Lorsque le Mésopotamien a commencé à tenir ses comptes sur des pièces d’argile (les calculi), il avait fait incontestablement un pas de géant pour l’humanité. Il y a eu convergence de processus dans la naissance de l’écriture et du calcul. Le début de l’écriture était associé au nombre. L’alphabétisation du monde était en marche. Le Mésopotamien a simplement commencé, et à très faible dose, à vider sa mémoire des détails des chèvres et des vaches, donc du territoire. Comme l’imprimerie et la logique binaire le réaliseront fortement plus tard, la désincarnation ayant procuré un pouvoir de contrôle par la consignation. Mais les symboles alphanumériques ont rendu sous des caractéristiques précises, mais restreintes, toutes les bêtes interchangeables.

Ainsi, c’est bien chez le Mésopotamien où a été initiée notre dernière histoire du cheval roumain !

Un cheval déguisé sur le marché en belle vache abstraite, elle-même travestie en bœuf abstrait. A son tour fourré abstraitement dans des lasagnes numériquement standardisées par une marque depuis longtemps abstraite : FINDUS Group qui appartient à un temple abstrait : un fonds d’investissement.
Les calculi mésopotamiens avaient déjà annoncé un sérieux degré d’abstraction par rapport au territoire. Rien de surprenant à ce que le territoire ne soit pas inclus aujourd’hui dans les caractéristiques du maïs, des vaches, des sangliers, des porcs et des chevaux. Récemment, les calculi mésopotamiens ont pu aboutir à une modélisation mathématique qui a rendu possible l’introduction des robots à la bourse, pour lancer librement des achats et des ventes de titres dont dépend ledit fonds d’investissement. Les robots peuvent agir en toute impunité. Les robots n’ont pas la présomption d’innocence, puisqu’ils sont innocents par construction, jusqu’aux postulats mathématiques…

Néanmoins, les robots connaîtront aussi un existentialisme. Mais il sera numérique. Certes, le Mésopotamien avait lancé l’acte de libération de l’homme des détails des vaches, des chèvres et des moutons. Mais après quelques milliers d’années d’abstraction, l’homme n’avait plus que sa liberté existentielle. De la liberté purifiée des contraintes résiduelles des détails. Une liberté, jadis, méditée étrange, puisque frappée uniquement par l’absurde et l’angoisse. C’est ce que ne connaîtra pas le robot numérique. Autour du robot, l’abstraction prend un nouvel élan. Le robot fait de l’agriculture et se sédentarise. Le robot vient de créer ses propres calculi et généralise l’étiquetage. L’étiquetage des hommes et des bêtes. Il crée une fine grammaire abstraite pour gérer tous les troupeaux. Pour sa sérénité, le robot a déclaré : pas de favoritisme ! Le robot lance ainsi son acte de libération, mais cette fois, c’est une libération des détails des vaches et des imperfections des hommes. Les robots s’attaquent aux privilèges de certaines brebis ! Après l’abstraction des chômeurs, l’abstraction des nouveau-nés, l’abstraction de l’agriculteur ; bref, après l’abstraction du troupeau appelé citoyens du monde, les robots s’attaquent aux dernières brebis des Pyrénées qui résistent encore contre le collier électronique, barricadées, mais pour un temps seulement, derrière des bergers égarés du néolithique. Là, l’abstraction n’a pas seulement vidé la mémoire des détails inutiles et des calculs superflus des marchés, elle a ôté aux milliards de neurones du cerveau gauche le pouvoir d’abstraction lui-même. L’abstraction elle-même s’est déterritorialisée vers le robot, en tout cas loin de l’être le plus cérébralisé.
Résoudre les problèmes de la planète ! Que peuvent faire les mathématiques avec leur concert d’événements dans l’affaire du cheval ? Un degré supplémentaire d’abstraction. Rien de plus. Mais, le cheval roumain n’est qu’un microdétail de l’histoire. Car le bœuf désincarné, devenu d’abord vache sans organes, une vache-idée, un concept, une vache de Platon, une vache schizophrène ; ce bœuf-là n’a pas fini d’explorer tous les corps et toutes sortes d’organes. Lorsque le robot aura terminé tout son étiquetage abstrait, précis et toujours restreint, il créera une nouvelle théorie mathématique des types, où des corps sans organes, comme la vache schizophrène et les brebis récemment schizophrénisées par un chien numérique, dos au berger et loin du chien, s’incarneront enfin dans des organes roumains. De toute façon, tout sera bien malaxé pour des Lasagnes et des raviolis. Des idées sans corps, absolument sans organes.
L’étiquetage rationnel ira jusqu’à l’ADN. Ce sera l’instance de désincarnation suprême du cheval roumain. Car le cheval, comme jadis la vache, n’a plus rien à voir avec la microbiologie des sols. Dans un cheval-idée, un cheval schizophrène, le ventre et les sabots n’ont aucune importance. D’ailleurs, sa crinière non plus. Certains proposeront de remplacer la crinière par une énorme crête de coq sur tout le dos du cheval. Des kilos de protéines pour les bambins de toutes les municipalités. L’élève-idée ne comprend déjà plus rien y compris dans sa nourriture ; mais, peut-on imaginer, il se régalera avec des spaghettis à la crête de cheval schizophrène… Les organisateurs de l’année des mathématiques de la planète Terre, ont sûrement constaté que chez les étudiants aussi il n’y a plus qu’un étudiant-idée. Ce qui laisse envisager un monde où plus aucun cerveau gauche n’aura accès aux variétés riemanniennes ou symplectiques. C’est probablement la raison pour laquelle le blog des organisateurs voudrait « sensibiliser la population au rôle essentiel des sciences mathématiques dans la résolution des problèmes planétaires ».

Si l’on devait démontrer que, pour aboutir à notre monde, notre gigantesque corps devenu sans organe, l’histoire n’était qu’une déterritorialisation rythmée avec des points de germination des causes d’abstraction et des points de cristallisation des effets de libération, on devrait sûrement analyser le passage des calculi à la grammaire, l’incarnation de la valeur dans la monnaie, la séparation entre la valeur et le métal, la monnaie et l’or (1975), l’agriculture et la terre, la secrétaire et le secrétariat, les ressources humaines et les compétences, le porc breton et la mort du cheval, la gouvernance et le bon sens… Abstraction de l’agriculture, de l’industrie, des collaborateurs, des chômeurs, des retraités, des malades… Un flot d’événements vers l’écriture binaire de machines numériques qui commencent leur phase d’autoaffection, d’automéditation devant les actions des propriétaires nomades et abstraits. A la fin de cette gigantesque histoire d’abstraction/déterritorialisation, le robot inventera alors son existentialisme. Un existentialisme numérique. Un existentialisme pur qui sera porté par des robots méditants. Il ne sera pas, me semble-t-il, sartrien, mais heideggérien…
Nous serons tous des « mains invisibles ». Pour le moment, l’abstraction suit implacablement son chemin millénaire ! Il n’y a rien à l’horizon. Même pas un déficit de savoir qui mériterait une manifestation pour les mathématiques.
Peut-être quelques humains rendraient-ils le concept et l’affect préalables aux mathématiques. Ils auront compris la nécessité d’une déconstruction nécessaire de l’abstraction/déterritorialisation.

Ecrit par Saïd KOUTANI
19 février 2013