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La ZAD ne se raconte pas, elle se vit ! « Vous dormez, ceci est un rêve. »
par Camille
Publie le mardi 15 janvier 2013 par Camille - Open-Publishing
Vous dormez, ceci est un rêve.
Après une heure et demie de route, nous arrivons à Notre-Dame-des-Landes. Nous nous garons sur un petit parking, en face de la mairie. Un panneau directionnel tagué indique, en grand,
« ZAD », nous ne sommes plus très loin.
Si, en droit de l’urbanisme, l’acronyme ZAD signifie « Zone d’aménagement différé », pour nous, il
prend d’autres significations. Les 2000 hectares sur lesquels Vinci projette de construire un
aéroport et le réseau routier qui va avec ont été rebaptisés « Zone à défendre » par l’ensemble des
opposants à ce projet. Ce projet ne sera pas réalisé. Les opposants au projet d’aéroport envisagent
déjà l’avenir et les possibilités de mise en application de leurs désirs. D’une posture défensive, ils
luttent maintenant « pour », pour une « Zone d’autonomie définitive ».
Nous entrons dans un petit local ou se tient la permanence de l’ACIPA (Association Citoyenne
Intercommunale des Populations concernées par le projet d’Aéroport de Notre-Dame-des-Landes).
On nous accueille avec le sourire. Sur une table, des dizaines de tracts et d’autocollants différents
sont disponibles. Des cartes mises à jour de la ZAD sont également imprimées, en format A3. Nous
en prenons une. On nous conseille sur la route à prendre. On nous prévient de la présence militaire
sur le site et des fouilles possibles aux principaux carrefours. On nous conseille de nous diriger vers
le point info de la ZAD, là on pourra nous diriger vers les lieux où nous pourrons donner un coup de
main.
« Un troisième dortoir est en construction à La Chat-Teigne, on vous enverra surement là-bas. »
Nous reprenons la voiture et partons donc vers la Rolandière, en direction du point info. Au
carrefour des Ardillières, des militaires nous font signe de nous arrêter, une autre voiture est déjà à
l’arrêt devant nous. Après présentation des papiers du véhicule et du permis de conduire, les
militaires nous demandent d’ouvrir le coffre pour le fouiller. Nous nous exécutons. Eux jettent un
coup œil sur le contenu du coffre : tentes, sac de couchage, bottes. Ils nous laissent continuer notre
route sans un mot. Nous continuons sur cette route départementale, sur laquelle de nombreux
panneaux manifestent l’entrée de la ZAD.
« Non à l’aéroport ! »
« Être des cons pressés ou décompresser »
Nous passons devant un grand hangar, sur un grand écriteau en bois est écrit son nom « la Vache
Rit ».
« Garez-vous à gauche »
Toujours à gauche. De nombreux véhicules sont déjà stationnés. Sur la droite, nous apercevons un
grand chapiteau dans un champ. De part et d’autres de la route, plusieurs tentes sont déjà
montées, reliées par un chemin de palette en bois pour éviter de marcher dans la boue. Nous nous
garons. Nous chaussons tout de suite nos bottes et nous dirigeons vers le point info. Derrière un
bidon qui sert de brasero, un préau fait office d’accueil. Dedans, on s’active. On cherche des piles
neuves pour un talkie-walkie, on discute, on rigole. Nous demandons où nous pouvons monter nos
tentes et où se rendre pour donner un coup de main : « Où l’on veut ». Ici nous sommes libres.
Le grand chapiteau est entouré d’une petite centaine de tentes, de toutes les formes, de toutes les
couleurs, des caravanes et des yourtes complètent ce grand campement. La diversité des abris
contraste avec l’unité du sol, boueux et d’un marron uniforme. Au fond, des toilettes sèches et un
lieu qui permet de trier les poubelles. Après avoir fait le tour du champ, nous repérons un des rares
endroits où il est encore possible de monter une tente sans avoir de la boue jusqu’aux chevilles.
Nous les installons sous un vent d’ouest, qui se lève.
Carte en main, nous décidons de nous rendre à La Chat-Teigne, si un troisième dortoir est en
construction là-bas, il doit y avoir besoin d’aide. Nous continuons donc à pied vers le sud, en
direction du carrefour de La Saulce. Deux cents mètres avant le carrefour, nous décidons de couper
à travers la forêt, à droite, pour éviter le barrage militaire qui occupe le carrefour. La forêt de
Rohanne est paisible. On n’est loin d’imaginer qu’elle était le lieu d’affrontements violents quelques
jours auparavant. Le chemin n’est probablement pas le plus court pour parvenir à La Chat-Teigne,
mais il fait beau et encore jour et nous profitons du calme des lieux.
Nous arrivons à un carrefour de plusieurs chemins forestiers. En haut d’un arbre, une grande vigie
à été construite. De là, on doit pouvoir observer les environs et surveiller les mouvements militaires.
Deux des routes qui partent de ce carrefour, sont barricadées. Un panneau « Point Info Chat-
Teigne » pointe vers une troisième voie, nous l’empruntons. Elle est complètement entourée de
d’arbres, elle est surtout plus boueuse que les autres. Nous devinons qu’elle a beaucoup été
utilisée ces derniers jours, et pas seulement pas des piétons.
Nous nous félicitons d’avoir suivi les
conseils du site internet de la ZAD (https://zad.nadir.org/) et en particulier celui qui précise de se
munir de « bottes et chaussures chaudes, si possible imperméables ».
Au bout du chemin, nous apercevons un tracteur à l’arrêt, puis un autre, un troisième est derrière.
Nous constatons qu’une cinquantaine d’engins entoure le site, tous reliés entre eux par des câbles
résistants et tendus. Cette mesure de protection, aussi symbolique soit-elle, constitue une véritable
barrière physique qui marque l’entrée dans La Chat-teigne. Sur notre gauche, nous entendons des
coups de marteau, on est en train de s’affairer autour d’une structure en construction (nous
apprendrons plus tard qu’il s’agit de la futur crèche). Nous percevons aussi au loin le bruit d’une
tronçonneuse électrique, probablement un autre chantier en cours.
Au sol, des chemins en bois
facilitent la marche et la progression à l’intérieur de ce véritable village. Derrière de grandes tables,
plusieurs maisons en bois ont été construites, sur pilotis. Un atelier, une grande cuisine avec un
garde-manger, une taverne. Le bâtiment principal dispose même d’un petit préau qui permet
d’abriter quelques vêtements qui sèchent autour d’une table au dessus de laquelle un panneau
indique que le point info est ici. En cette fin d’après-midi, on ne tient pas la permanence.
L’ambiance du lieu est forte. Malgré le jeune âge des ces constructions, nous ressentons déjà
qu’une histoire lourde y a déjà eu lieu.
Nous sentons beaucoup d’activité plus loin, nous nous dirigeons vers la deuxième partie de la
Chat-Teigne : la Soucherie.
En chemin, nous rencontrons Camille. On nous prévient :
« C’est la
première fois que vous venez ? Attention, la ZAD, quand tu y gouttes une fois, tu deviens accro ».
Là, nous découvrons un bâtiment en chantier, deux fois plus haut que tous les autres déjà
construits. Une magnifique structure en bois à été édifiée. La charpente, réalisée dans les règles de
l’art est déjà terminée. On nous explique que c’est le troisième dortoir, plus grand que les autres, il
disposera d’une mezzanine. Autour, on s’active pour isoler le toit de ce bâtiment. Le bruit de
tronçonneuse venait bien d’ici.
Nous continuons notre chemin en présence de Camille qui a besoin d’aide pour aller chercher du
matériel aux Rosiers :
« Les Rosiers, c’était une ferme il y a encore une semaine, ils ont tout rasé.
On va essayer de récupérer ce qui est récupérable... ».
Nous suivons Camille. On nous rejoint en
chemin. Nous revenons sur nos pas, jusqu’au carrefour barricadé. Nous prenons la voie Ouest, une
de celles qui sont barricadées : le chemin de Suez. La première barricade, « le pont-levis », est très
bien réalisée. Un poste de guet en torchis permet d’observer les allées et venues à l’abri du vent et de la pluie. Nous empruntons le pont, qui chevauche un profond fossé. De l’autre coté, un message
clair est tagué, pour eux :
« Ça va chier !! Halte ! ».
Des pieux à pointe violette, tels des crayons de
couleurs, ajoutent un coté médiéval/burlesque à cette barricade décidément originale. Nous
progressons sur la route. Nous franchissons une autre barricade, en round-baller, plus classique.
Puis, toujours sur la même route, on traverse une troisième barricade. L’importance du système
défensif parle de lui-même, n’oublions pas que nous sommes sur une « zone à défendre ». Si la
période est calme, militairement, cela n’a visiblement pas toujours été le cas.
Après avoir bifurqué à gauche, à travers champs, nous arrivons près d’une ruine. Le corps de ferme
a été rasé. La grange à pris feu et il ne reste presque plus rien. Parmi les décombres, seul un mur
reste debout. Dessus, un beau graff : Pascal Brutal casse un avion sur sa tête,
« NON, c’est
NON ! Vinci dégage ! », « Ayrault, une balle ! Vinci, une rafale ! ».
Un camion est là, avec une remorque, nous chargeons les tôles que nous pouvons récupérer et les
plus belles poutres dessus. Au bout de vingt minutes, la remorque est surchargée. Nous stockons
le reste de ce qui est récupérable sur le bord de la route, pour un prochain voyage.
Le vent ne se calme pas. Il commence à faire sombre et nous rentrons à la Chat-Teigne. Sur le
chemin, on constate des reflets d’essence, dans les marres d’eau, dans les champs. Les bombes
lacrymogènes des militaires ne sont pas biodégradables...
Nous entrons dans la cuisine, après avoir traversé le garde-manger remplis de légume de saison.
On commence la préparation du repas. D’abord, se laver les mains. Des réserves récupèrent l’eau
de pluie des toits des différentes maisons. L’eau non potable ne manque donc pas. L’eau potable
est, elle, acheminée à pied, à travers la boue. Son usage est donc strictement réservé pour boire et
cuisiner.
Au menu, ce soir : salade de radis noir et rose, puis risotto de légumes. On monte un
atelier épluchage/lavage/découpage des légumes. On n’ose pas s’attaquer à la côte de bœuf qui à
été donnée aujourd’hui, elle attendra demain. Le festin de légumes garanti quant à lui qu’on n’aura
pas faim ce soir.
Si on n’a pas faim ce soir, c’est bien grâce aux nombreux dons de nourritures.
Si on veut soutenir la
lutte, on peut donner. On peut donner de l’argent, de l’eau, des légumes, des matériaux de
construction, des outils. On peut donner un coup de main, travailler, une journée, un mois, revenir
toutes les semaines. On peut préparer l’avenir, les futurs actions, les réunions, écrire des tracts, des
appels. On peut participer aux comités de travail. On peut travailler dans les comités de soutien,
partout en France. On peut.
L’important c’est qu’on peut.
Au cours du repas, on discute sur la journée de demain.
La Sécherie, un autre lieu à défendre,
risque d’être expulsée dès demain matin alors qu’un chantier est en cours pour reconstruire la
moitié du corps de ferme qui y a été détruit par Vinci. Il faudra du monde.
Mais ce soir l’ambiance est joyeuse dans la petite « No TAV-èrne ». Le lieu est petit, on est serré,
quelques banquettes, deux tables, un petit poêle à bois et sur la droite, un bar. On arrive à tenir à
trente à l’intérieur. On discute, on boit, on chante, on boit, on joue de la musique. Les classiques de
Brassens et de Brel sont revisités, les chants de marin sont chantés en cœur, on improvise au
rythme des claquements de mains de l’assistance. On est bien.
Direction le dortoir, pour poser son duvet sur un matelas et dormir au chaud. Dans la nuit, on se
relais pour monter la garde sur chacune des barricades. On observe les mouvements des militaires.
A l’aube, pas d’inquiétude, seuls les habituels fourgons sont là. La Sécherie ne sera pas expulsée
aujourd’hui.
On se réveille. Avec le café, on se partage des restes de viennoiseries, données la veille.
Avant de se lancer dans un chantier, première chose, retourner à la Rolandière pour démonter les
tentes. La perspective de dormir dans une tente sur un terrain boueux ne vaut pas le confort des
dortoirs.
Puis, nous allons directement à la Sécherie où le chantier a besoin de monde. En chemin, nous
croisons des enfants qui courent dans la boue, qui crient. On se balade en famille. Aujourd’hui, c’est
cours d’autogestion familiale sur la ZAD. Nous arrivons au carrefour de la Saulce, toujours occupés
par les militaires. Échange de regards entre nous et eux. Pas de contrôle d’identité aujourd’hui. La
Sécherie n’est plus très loin.
Sur place, tous les matériaux sont déjà là. On est nombreux. On attend de comprendre ce qu’il faut faire avant de se lancer.
Le plan de la partie à reconstruire a été dessiné et voté collectivement il y
a quelques jours : un grand dortoir, une salle d’eau avec un four à bois pour chauffer de l’eau pour
tout le monde et une petite cuisine.
Maintenant, à nous de nous mettre au travail. Le sol a déjà été
mis à niveau, il faut monter les fondations en pneus et les murs en bois de palette. On s’occupe
aussi de refaire un petit mur en pierre de taille sur la face nord du bâtiment. Les murs mitoyens
avec les parties existantes de la ferme sont consolidés avec un mélange sable/chaux.
Le chantier
démarre tranquillement, sans chef, c’est de chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins.
Mais, une fois lancé, on avance vite et surtout dans la bonne humeur. L’autogestion en action : pas
d’ordre, ni de chef. Le travail libre pointe son nez et au vu du résultat, il sera difficile pour nous de le
quitter.
La suite ?
Le pot au feu de sanglier ? L’assemblée générale réunissant tous les opposants (habitants,
paysans, zadistes, élus...) à la Vache Rit ? Les Féélés en vélos venu d’Ardèche ? L’avenir de la
lutte ? Les militaires qui militarisent ? Leurs faux tracts pour essayer de semer le trouble entre
nous ? Barricades ou chicanes ? Les feux d’artifice ? Les rencontres avec les paysans ? Les
comités de travail ? Le soutien aux inculpés, devant la prison de Nantes ? Le pot au feu offert par
les paysans ? Camille(s) ? Le Far West ? Les écureuils ? Les projections/débats à la Chat-Teigne ?
Les réunions ? Le lac ? Les collectifs de soutien qui viennent de toute la France ? La convergence
des luttes ? La ZAD partout ? Nous ?
... la suite ne se raconte pas non plus, elle se vit.
Réveillez-vous et vivez-la.





