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Le successeur de Chavez
par Santiago Alba Rico
Publie le dimanche 10 mars 2013 par Santiago Alba Rico - Open-Publishing
Aucun être humain n’a vécu ce lent processus géologique de bouillonnement marin, d’émergence de la terre du plus profond des abîmes, de division et de formation des continents, d’éruption de volcans et de solidification des montagnes qui a peu à peu transformé la Terre en un lieu apte à la vie.
Mais cela n’est pas vrai. Nous avons tous assisté dans la dernière décennie à une sorte d’accélération géologique inespérée ; nous avons tous vu surgir une montagne, le recul des vagues, la formation d’un continent. Personne n’aurait pu prévoir que cela aurait lieu au Venezuela ni que l’activateur de cette danse terrestre fut ce jeune et obscur officier qui, en 1992, se fracassa l’échine dans l’échec d’une aventure donquichottesque.
En réalité, s’il y a bien quelque chose que doivent admettre y compris ses ennemis – et c’est bien pour cela qu’ils l’ont combattu bec et ongles –, c’est que Hugo Chavez et le peuple vénézuélien ont changé en vingt ans la destinée géologique de l’Amérique latine et l’inertie de la défaite de la gauche mondiale. Quand la « pédagogie de la terreur » appliquée dans le sous-continent américain pendant la Guerre Froide semblait avoir atteint ses objectifs, de sorte qu’on pouvait permettre de laisser les voter les latino-américains avec l’assurance qu’ils allaient choisir le « candidat correct », la révolution démocratique de 1998 au Venezuela renversa tous les rapports de force, contaminant de son courage – contaminant sa santé – à toute la région.
Hugo Chávez fut la victoire collective sur une peur vieille de plusieurs dizaines d’années, et même de plusieurs siècles, tout comme les forêts furent une victoire sur le froid mésozoïque et l’Himalaya une victoire sur le déluge Thétis.
Ceux qui ont régulièrement visité le Venezuela ces dernières années savent que ce saut géologique inattendu a à voir avec un concept cardinal prolongé plusieurs années plus tard par les peuples arabes : la dignité. Ce n’est pas quelque chose qu’on peut obtenir à force de méditation ou par l’intervention d’un psychologue, ni avec des adulations rhétoriques populistes. La dignité est une force matérielle démiurgique, sidérurgique, qui change ainsi l’orographie du terrain et qui surgit du sol en enracinant et en embellissant les corps : le droit de vote, le droit aux lettres, le droit à la santé et au logement, la découverte socratique – lorsque l’on sort de sa poche la Constitution, et non un revolver, pour discuter avec chaleur à la queue d’un marché – de la capacité à intervenir dans la propre formation matérielle de l’existence et dans le destin politique de la nation.
Ce changement géologique, dont l’importance est parfois difficile à mesurer depuis l’Europe, une femme du « 23 de Enero », l’un des quartiers les plus pauvres et les plus chavistes de Caracas, le résumait très bien : « Des citoyens ? Mais nous ne savions même pas que nous étions que des êtres humains ».
Ces derniers jours, des dizaines d’articles soulignent les conquêtes sociales de Chavez et je ne vais pas les répéter ici. Je ne vais pas non plus insister sur les limites et les erreurs de ses politiques qui démontrent, en tous les cas, à quel point on peut se prendre le pied dans le tapis quand on n’obéit pas aux marchés et aux Etasuniens (quelle erreur concrète pourrions critiquer chez Rajoy ?). Je ne vais pas non plus répondre aux mensonges de notre presse, à la désinformation systématique de nos médias, aux manipulations de classe et racistes accumulées contre le Venezuela, car ce sont aussi une autre manière de mesurer la hauteur de l’Himalaya. Mais j’aimerai par contre rappeler ce qu’une Europe sans cesse moins démocratique tente d’occulter à tout prix : que le processus constituant du Venezuela, avec ses métastases équatorienne et bolivienne, avec ses institutions continentales, ne configure pas seulement un projet de souveraineté régional sans précédent mais qu’il prend aussi pour la première fois au sérieux, même « formellement », cette démocratie que les Occidentaux promeuvent à l’extérieur à coups de missiles et de bombardements tandis qu’il l’a réduisent sans cesse plus pour leurs propres citoyens.
Certains diront que Chavez meurt au pire moment, quand les dangers sont plus grands, quand on a le plus besoin de lui. Mais quel aurait été le « bon » moment ? Nous pouvons tous mourir à n’importe quel instant et ce moment sera toujours celui d’une lutte non conclue. Chavez – il faut l’accepter – n’aurait jamais pu vivre autant que les peuples dont il est issu et qui continueront à avoir besoin de lui. Ce qu’il faut dire, c’est que Chavez a surgi au moment adéquat, depuis les fonds marins, pour configurer un nouveau continent, pour détourner la « Patria Grande » de son fatalisme historique et réordonner, en à peine 14 ans, un destin géologique qui, dans tous les cas, aura encore besoin de plusieurs années pour fertiliser les forêts et élever les montagnes.
Dans ce sens, Hugo Chávez n’a pas de remplaçant possible. Il ne peut être substitué que par le peuple du Venezuela, dont la responsabilité acquiert soudain des dimensions planétaires.
Depuis ce monde arabe qu’il n’a pas su bien comprendre, mais qui ne peut plus être regardé non plus dans le miroir d’une Europe coloniale en faillite qui, submergée dans la bataille, doit pour cette raison s’« hugochaviser » et se « latinoaméricaniser » ; depuis cette Europe fracassée et coloniale au bord de son propre « caracazo », droguée de narcissisme et frappée à mort ; depuis tous les recoins d’une planète en danger de mort, avec douleur, avec solidarité, avec espoir, nous nous appuyons aujourd’hui sur le peuple du Venezuela, le successeur du président Chavez, qui est parti trop tôt en nous laissant incertains et tristes mais qui est arrivé à temps pour nous laisser plus nombreux et forts.
Chávez est aujourd’hui un autre nom du versant sur lequel nous sommes debout.
Source : http://www.lajiribilla.cu/articulo/3833/el-sucesor-de-chavez
Traductions françaises pour Avanti4.be : Ataulfo Riera




