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Les licenciements boursiers n’existent pas
par Claude Jacquin
Publie le mardi 29 janvier 2013 par Claude Jacquin - Open-Publishing3 commentaires
On les considérait comme une fatalité liée à la « modernisation » de l’économie, voici que les licenciements indignent de nouveau. Faudra-t-il pour autant se satisfaire de ce que leur dénonciation ne resurgisse qu’au travers de la stigmatisation des « dérives » de la finance ? Dans une version abstraitement morale, celle de M. Nicolas Sarkozy à l’occasion de son discours de Toulon, le 25 septembre 2008, proclamant qu’il faut « opposer l’effort du travailleur à l’argent facile de la spéculation ». Ou dans une version un peu plus précise : celle des « licenciements boursiers » que M. François Hollande, candidat socialiste à l’élection présidentielle, propose de « taxer », que M. Jean-Luc Mélenchon, coprésident du Parti de gauche, souhaite « interdire », et que la finaliste malheureuse du scrutin de 2007, Mme Ségolène Royal, ne veut plus voir « camouflés » en licenciements économiques. En septembre 1999, un bond du cours en Bourse avait salué l’annonce simultanée par la direction de Michelin d’une hausse de 20 % de son bénéfice semestriel et de sept mille cinq cents licenciements. L’opération avait été qualifiée de « boursière ». Mais cette formule ne constitue-t-elle pas un raccourci ?
Si, effectivement, tous les malheurs du monde s’expliquent par l’emprise de la finance sur le capitalisme réel, et si la financiarisation ne constitue qu’un détour malheureux dans l’épopée de l’économie de marché, alors oui, la question des licenciements commence et finit à la Bourse. Mais à supposer que l’économie concurrentielle puisse être débarrassée de sa « verrue financière », deviendrait-elle pour autant vertueuse ? C’est un peu la conclusion à laquelle invitent les discours actuels : la brutalité sociale du marché découlerait d’une sorte de dérèglement ou de pathologie économique — que chacun, naturellement, souhaite temporaire.
En France, un peu plus de six cents entreprises sont cotées, aux premier et second marchés. Les poids lourds du CAC 40 (les quarante plus importantes sociétés de la place boursière française) emploient à peu près un million huit cent mille salariés (35 %de leurs effectifs mondiaux), soit 11 %des salariés du secteur concurrentiel français. Alors, qu’entend-on par licenciements boursiers ? Quelle pourrait en être la définition, permettant au législateur d’élaborer une loi qui les interdise ? Risquons une première mouture : « S’applique aux licenciements dus à des réorganisations opérées dans le seul but d’améliorer les résultats et de servir la cotation. » Licenciements boursiers par excellence ! Mais déplaçons légèrement le curseur : le terme pourrait également englober les licenciements dus à des restructurations stratégiques (arrêt d’une activité, nouveaux choix industriels) destinés à redresser un compte d’exploitation et se répercutant sur le cours de l’action — par le truchement de l’appétence renouvelée des marchés pour le titre. A elle seule, cette définition englobe déjà une multitude de cas de figure, de la liquidation d’une activité en fin de vie (la fabrication de téléviseurs à tube cathodique) à la réduction de voilure sur des marchés où l’entreprise recule par rapport à ses concurrents (fin de brevets et développement des génériques dans la pharmacie). Licenciements boursiers ? Peut-être, puisque le lien serait établi entre la mesure économique et ses conséquences à la Corbeille. Mais on note immédiatement qu’ils ne découlent plus uniquement de la cupidité des actionnaires-rentiers. Et la question de savoir si la décision est dictée par le cours de Bourse ou par les enjeux de la concurrence industrielle devient une affaire d’œuf et de poule.
Envisager les licenciements sous le seul angle de la tyrannie des marchés se heurte à plusieurs contradictions. Nombre de grandes sociétés ne sont pas cotées. De plus, une pléthore de licenciements dans des entreprises de droit français résultent de la réorganisation de leur groupe, dont la cotation s’effectue hors de l’Hexagone, parfois même hors d’Europe. Quand des suppressions de postes font suite à des opérations de fusion-absorption, on devine l’intérêt final pour les actionnaires : cela revient-il à dire que l’opération vise, avant tout, à gonfler le cours du titre de la société en Bourse ? Dans des montages de type LBO (leveraged buy-out, ou acquisition par recours massif à l’emprunt), les licenciements n’ont, par définition, aucun lien immédiat avec la Bourse, puisque l’opération mobilise le capital non coté (private equity). Ces licenciements sont-ils pour autant moins scandaleux ?
Réduire la question des licenciements économiques à des accidents boursiers pourrait même s’avérer bien ironique. Prenons l’exemple d’une restructuration radicale visant à faire monter les cours de l’action d’un fleuron historique du capitalisme français menacé par une offre publique d’achat (OPA) étrangère et hostile. Dans le système économique actuel, il s’agit d’un des moyens possibles pour déjouer l’opération et, ce faisant, maintenir le « joyau industriel » en question dans le giron national : gageons que certains des partisans actuels de l’interdiction des licenciements boursiers s’abstiendraient alors de protester. Que dire encore des licenciements dans les entreprises de sous-traitance en cascade, parfois très éloignées du donneur d’ordre primaire, lequel décide pourtant du partage de la marge et n’hésite pas à étouffer ses fournisseurs ? Où s’arrêterait, dans ce cas de figure, l’estampille « boursière » attachée aux suppressions d’emplois ?
Autre cas de figure. Soucieux de redresser son compte d’exploitation, le groupe Carrefour s’est lancé à la conquête des centres-villes avec de petites surfaces de quartier (type Carrefour Market). Il participe ainsi à un nouveau maillage commercial qui fragilise encore davantage les commerces alimentaires de proximité. Conséquence ? La fermeture de boutiques indépendantes et le licenciement économique de leurs salariés. Stricto sensu, il s’agit de licenciements boursiers : l’arrivée du mastodonte de la grande distribution relève d’une tentative des deux actionnaires de référence du groupe — la société Moët Hennessy - Louis Vuitton (LVMH) de M. Bernard Arnault et Colony Capital — d’étendre leurs parts de marché afin de regonfler leurs résultats. Enchaînement inattendu : le licenciement des trois employés de la charcuterie Benoît et fils, en face de la mairie, répondrait à la définition du licenciement boursier… Mais ne s’étendrait pas au périmètre du groupe qui en est le responsable. Que fera le législateur ? Pis : Leclerc et Système U font la même chose que Carrefour, mais ne sont pas cotés en Bourse. Qui saura distinguer le licenciement boursier de celui qui ne l’est pas ?
Décidément, cela ne marche pas. Et pour cause. Entre la défense de la cote, le niveau de dividendes à verser, le taux de profit, la défense des parts de marché, la compétitivité par les prix et, parfois, le simple besoin de transférer des dépenses de masse salariale vers le marketing, il n’existe aucune Grande Muraille de Chine. Il n’y a pas d’un côté le vice de la finance et de l’autre les vertus de la compétition, mais une économie dominée par la concurrence : la bataille entre sociétés pour le partage des marchés et celui de la valeur ajoutée.
Les licenciements qui, de manière univoque, renverraient à la satisfaction de la rente boursière ne représentent qu’une infime minorité de la masse des suppressions de postes pour raisons économiques. Sans même parler de la flexibilité du travail, des contrats à durée déterminée (CDD) ou de l’intérim. Pour s’attaquer au problème des licenciements, il faut donc commencer par s’intéresser aux salariés — à tous les salariés — et non se lancer dans des typologies académiques. Dès lors, une question s’impose : pourquoi les otages du système seraient-ils également ceux qui en paient le coût social ? Qu’ils soient salariés de Total (groupe français coté), d’ArcelorMittal groupe indien), de la Caisse d’épargne (groupe français non coté), de Visteon (coté en Bourse, mais sous-traitant de Renault et de PSA Peugeot Citroën), ou de la charcuterie Benoît et fils !
Le seul moyen de ne pas sauver les uns en abandonnant les autres consiste à garantir à tous le maintien de leur salaire et de leur statut jusqu’au reclassement, par un système de sécurité et de transition professionnelle, avec des obligations de résultat, pris en charge par le secteur concurrentiel… et non par la collectivité. Un seul principe universel : que les salariés ne fassent pas les frais du pugilat que se livrent les entreprises pour le partage — à leurs dépens — de la richesse qu’ils créent. Aussi, pour les licenciements économiques, faut-il plaider sur le mode du pollueur-payeur, au niveau de l’ensemble du secteur concurrentiel (1). Puisqu’il s’agit de légiférer, pourquoi ne pas envisager une loi qui protège tous les salariés concernés par un licenciement économique, sans effet de seuil sur le nombre de postes supprimés ou sur la taille de l’entreprise ?
La résurgence, parfois là où on ne l’attendait pas, de la dénonciation des licenciements boursiers procède d’une fausse radicalité et en contourne la cause première. Or les solutions qui ignoreraient la globalité du problème et la main invisible de la compétition marchande reviendraient, au final, à proclamer : « Longue vie aux licenciements non boursiers ! »





Messages
1. Les licenciements boursiers n’existent pas, 29 janvier 2013, 21:00, par Copas
Sur le fond, pas de doute, un licenciement est un licenciement et il s’agit de l’interdire.
Ensuite il y a deux cas de figure :
– Celui des travailleurs concernés révulsés parce que leur groupe engraisse ses actionnaires et que eux sont virés pour augmenter les taux de profit. Ils croient trouver là une protection par la loi du sort injuste qui leur ai fait.
– Celui de petits partis réformistes bureaucratisés, style PC ou PG, qui sont dans une logique du meilleur des mondes, celui où la bourgeoisie partage les gains de productivité avec les travailleurs. Cette logique divise les travailleurs entre ceux qui seraient "rentables" et ceux qui ne le seraient pas. La bourgeoisie développerait alors des réponses juridiques adéquates comme elle a toujours su le faire. Après tout Mittal est une société de droit luxembourgeois je croie et ERDF inter et Nissan-Renault des sociétés de droit néerlandais.
Ceux qui pensent, en tant que partis, que les créatures diverses juridiques de ces trusts soient contrôlables et ont des comptes contrôlables sont soient des uluberlus soient des partis qui avancent masqués vers des renoncements.
Ensuite, au nom de quoi devrait-on diviser ceux qui sont licenciables et ceux qui ne le sont pas ?
Question subsidiaire : Pourquoi les mêmes partis se taisent sur le même gouvernement quand celui-ci programme plus de 300 000 destructions d’emplois dans le périmètre de l’intervention de l’état ?
Pas un mot ?
C’est une illustration supplémentaires pour des partis qui ont montré de nombreuses fois leur amour du capital une fois aux affaires.
Là comme pour les PSA, Renault, Mittal, etc, c’est une logique qu’il faut arrêter et ça se fera par une classe en mouvement qui prend en main ses propres affaires.
Quand un trou est créé dans les comptes de l’état afin de nourrir les groupes financiers, factuellement, pour l’état entreprise, il y a déficit, l n’y a pas de bénéfices. A ce compte on peut faire une boucherie des hôpitaux et de notre système de santé, si on applique les raisonnements du FdG.
Par contre, et encore une fois, il faut comprendre les travailleurs qui sont ulcérés que leur boite fasse du beurre, que leurs actionnaires aient fait bombance pendant 100 à 200 ans, et qu’on les licencie. Cette démarche et les illusions sur une loi se comprennent ainsi aisément.
Et ce qui importe est bien leur mise en mouvement et en résistance. C’est le réformisme naturel et compréhénsible des travailleurs saupoudré d’illusions.
Les réelles solutions aux problèmes des travailleurs concernés passent par la construction d’une coordination des travailleurs contre les attaques des patrons et du gouvernement.
Faite comme une initiative volontariste, une telle coordination devrait évoluer vers un représentant par 50 travailleurs, afin de créer un choc de mobilisation, une autorité, qui s’adresse à tous les travailleurs, par dessus une série de nomenclaturas qui ont objets de maintenir un état de leur pouvoir entre bourgeoisie et travailleurs.
L’heure est dépassée pour les directions syndicales qui ont bondi d’échec en échec, tout en organisant soigneusement la division des résistances.
Elles ne font pas le travail, les travailleurs doivent donc le faire eux, directement, en en appelant par dessus les bureaucraties à ce que les parties saines du syndicalisme se joignent aux nécessités coordinatives et d’extension de la résistance.
Unir, occuper, se saisir des outils de production est une bataille de droit essentielle. Que cela parte des illusions en une loi limitée en ce sens importe peu, ce sont les nécessités de l’extension et de la résistance qui s’imposent.
Celles-ci dictent de ne pas s’arrêter aux seuls entreprises formelles bénéficiaires juridiquement.
Il serait tout à fait incompréhensible d’exclure du combat les travailleurs victimes de licenciements de boites déficitaires.
2. Les licenciements boursiers n’existent pas, 30 janvier 2013, 09:25, par pilhaouer
Ben oui ! Argumenter seulement contre les licenciements boursiers, c’est accepter les autres licenciements !
Il n’y a pas de licenciement justifié !
1. Les licenciements boursiers n’existent pas, 30 janvier 2013, 12:20, par Luis"
Exact : l’"interdiction des licenciements boursiers" était déjà un des gages donnés à la bourgeoisie par les politiciens de gôooche dans le programme FdG critiqué ici :
FdG : la démagogie insensée d’un capitalisme à visage humain
http://tendanceclaire.npa.free.fr/contenu/autre/artpdf-343.pdf
Aucun licenciement !
Si le patron ne peut gérer l’entreprise, réquisition par les salariés !