Accueil > « Nous voulons maintenant aller au-delà de cette logique de résistance »

« Nous voulons maintenant aller au-delà de cette logique de résistance »

par Antton ROUGET

Publie le dimanche 6 janvier 2013 par Antton ROUGET - Open-Publishing

Entretien avec Jean-Claude AGUERRE / Militant de Batasuna

Antton ROUGET

Batasuna a marqué l’agenda politique de la dernière décennie. Aujourd’hui, conséquence de l’ouverture d’un nouveau cycle, le parti indépendantiste n’existe plus. Entretien avec Jean-Claude Aguerre, militant qui a annoncé la dissolution de Batasuna jeudi à Bayonne.

L’ouverture d’un nouveau cycle politique au Pays Basque a motivé votre décision. Pourquoi ?

La décision se situe dans le contexte du débat stratégique mené au sein de la gauche abertzale. L’axe principal de Zutik Euskal Herria consiste à affirmer que nous atteindrons nos objectifs par les seuls moyens de la lutte politique et démocratique.

L’instrument principal de ce nouveau schéma de travail réside dans l’accumulation des forces. Il s’agit de mettre en mouvement les forces vives pour dépasser la situation actuelle de statu quo au niveau de la résolution du conflit et mettre en forme des alternatives pratiques à un système capitaliste en crise qui risque de nous entraîner dans son effondrement.

Batasuna ne pouvait donc pas répondre à ces objectifs ?

Batasuna est un outil qui est lié à une phase politique que nous voulons maintenant dépasser. Cette phase politique a été une phase dure de confrontation armée et de répression policière. Batasuna a été entre autres un outil politique de résistance. Nous voulons maintenant aller au-delà de cette logique de résistance pour concrétiser une accumulation de forces large et construire un nouveau rapport de force face aux États français et espagnol.

Le parti s’est créé, en 2001, au lendemain de la rupture du processus de Lizarra-Garazi et a entraîné une division au sein du mouvement abertzale. En disparaissant, reconnaissez-vous que vous avez fait une erreur stratégique ?

La création de Batasuna correspond à la volonté de concrétiser une stratégie politique nationale, c’est-à-dire déclinable sur l’ensemble des sept provinces.

C’est par la pratique et non par des débats ou des écrits théoriques qu’on acquiert la connaissance des réalités de terrain. Et c’est pour cela qu’il nous paraissait indispensable de concrétiser un fonctionnement national intégré à l’échelle du Zazpiak Bat [sept provinces, ndlr]. Il est vrai que ces raisons fondamentales qui étaient à la base de la création de Batasuna n’ont pas été comprises par une partie du mouvement abertzale. Pour nous, l’orientation stratégique fondamentale qui consistait à mettre en avant la nécessité d’une dynamique de construction nationale était la bonne, et continue de l’être.

Quel regard portez-vous sur la trajectoire de Batasuna ?

Nous assumons totalement l’ensemble de la trajectoire du mouvement de libération nationale basque. Cette lutte continue avec exactement les mêmes objectifs : un Pays Basque souverain auquel on aura reconnu l’ensemble des droits qui lui incombent en tant que peuple. Mais aussi la revendication socialiste : la lutte pour une société basée sur la justice sociale, la fin des rapports de domination d’une classe de privilégiés au détriment de la majorité de la population.

Beaucoup de mouvements qui s’affirmaient, à la fin des années 1960, en rupture avec le système capitaliste, ont aujourd’hui été assimilés au système. Cela n’a pas été le cas de la gauche abertzale. C’est le fruit d’une trajectoire de résistance et de lutte qui nous a permis de maintenir une posture de rupture vis-à-vis du système. C’est primordial à l’heure où la nécessité d’un dépassement du capitalisme est plus que jamais d’actualité.

Grâce à cette lutte, ont également émergé des conditions de dépassement d’un conflit armé dont pâti le Pays Basque depuis des décennies. Nous entendons valider les conditions actuelles d’un dépassement de la confrontation armée. Comme en Écosse ou en Catalogne, le moment est venu de donner l’opportunité à la société basque de se prononcer librement sur les statuts politiques et institutionnels dont elle entend se doter.

Cette hypothèse est-elle vraiment concevable ?

La négociation de Loiola [2006-2007, ndlr] nous a montré qu’il est possible de construire des accords allant très au-delà du camp abertzale et représentant une large majorité de la population autour d’un scénario d’évolution des statuts politiques basé sur le droit de décider des habitants du Pays Basque. Mais pour que ce débat ait lieu et aboutisse, il faut dépasser la situation de confrontation armée en ouvrant pleinement le champ politique pour donner libre cours au débat démocratique.

N’est-il pas paradoxal de dissoudre un parti politique indépendantiste de gauche alors que la revendication institutionnelle ou la résolution du conflit sont au cœur des débats ?

Le problème politique n’est pas lié à l’activité et aux revendications de la gauche abertzale, mais au fait que la société réclame des avancées dans le processus de paix et un nouveau cadre de reconnaissance institutionnel. Et la société basque se confronte à une fin de non-recevoir, voire à une attitude de négation de la part des États français et espagnol.

Batasuna a connu l’illégalisation au sud des Pyrénées. Au nord, plusieurs épisodes répressifs. Votre décision correspond-elle à une volonté d’éviter la répression ?

Non. Jamais l’éventualité de finir en prison n’a conditionné nos choix politiques. La dissolution de Batasuna n’a rien à voir avec des paramètres liés à la répression policière et judiciaire.

Batasuna représente la confrontation avec l’État français. Celle-ci s’arrête-t-elle avec la dissolution ?

Le problème politique avec l’État français est lié à la négation totale d’Iparralde. Pour nous, la lutte continue mais par des voies exclusivement politiques et démocratiques. Alors cela signifie-t-il la fin de la confrontation avec l’État français ? On trouve peut-être la réponse dans l’actualité de ces derniers mois : peut-on considérer que l’arrestation d’Aurore était fortuite ? Non, c’est une provocation, en particulier de M. Valls, tout comme la peine de six ans d’emprisonnement récemment prononcée par la justice espagnole contre de jeunes militants du Sud.

Les États français et espagnol ne veulent pas du débat démocratique parce qu’ils ont peur de conclusions qui remettraient en cause l’état actuel des statuts politiques. Est en train de s’instaurer un nouveau type de confrontation, qui se situe dans un registre politique mais dont l’intensité potentielle reste pour autant dure.

Le mouvement abertzale de gauche a connu de nombreuses divisions en Pays Basque Nord. Comment envisager un rassemblement ?

Cet automne, AB, Batasuna et EA ont validé un accord stratégique signé aussi par Aralar et Alternatiba au niveau national. EH Bai est amené à devenir la référence politique pérenne qui concrétisera les axes de travail de cet accord stratégique. Le cadre du travail en commun entre sensibilités abertzale de gauche est donc fixé et le référent politique qui va le porter aussi : c’est EH Bai. S’ouvre ainsi une nouvelle phase. Pour nous, les divisions au sein des sensibilités abertzale de gauche en Iparralde sont définitivement dépassées.

http://www.lejpb.com/paperezkoa/20130105/380965/fr/-Nous-voulons-maintenant-aller-au-dela-cette-logique-resistance

Portfolio