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Portraits croisés dans la communauté Mapuche
par lapAJj
Publie le mercredi 16 janvier 2013 par lapAJj - Open-PublishingPassé, présent, où en sont-ils aujourd’hui ?
Quelques notes d’Histoire
En arrivant dans la IXème région du Chili ou région Bio Bio, nous ne savions pas exactement ce que nous venions y trouver. Notre voyage nous a cependant appris à profter des opportunités de rencontre qui s’ofraient, aussi improbables puissent-elles paraître au départ. C’est donc avec cette idée en tête que nous sommes allés à notre premier « rendez-vous » avec Luis Llanquilef, Don Luis comme il est coutume de l’appeler par ici, dans un café de Cañete. Nous commençons par lui expliquer notre envie de connaître les communautés Mapuches, ce peuple qui lutte pour récupérer ses terres depuis l’arrivée des Conquistadores sur le sol américain. Ces territoires, sacrés et ancestraux, sont essentiels pour leur vie puisqu’un « Mapuche sans terre est un Mapuche qui perd sa culture ».
Après une courte discussion, Luis nous propose de rencontrer les personnes pouvant répondre à nos questions, l’une d’elles n’étant autre que lui-même. Aujourd’hui président de sa communauté, il a en efet joué un rôle important dans le combat pour la récupération des terres. Néanmoins, avant de raconter le présent, il nous paraît important de revenir un peu sur l’Histoire pour une meilleure compréhension de ce qu’est la vie Mapuche aujourd’hui.
Notre retour en arrière commence dans les années 60 sous la présidence Frey puis sous Allende. Lors de cette période nommée « Réforme Agraire », les terres sont redistribuées aux paysans et à quelques indigènes. Alors que d’autres Mapuches sont encore en discussion pour tenter de récupérer les leurs, la quasi totalité des territoires est brusquement reprise et vendue à des entreprises forestières privées ou à de gros propriétaires lors du coup d’état de 1973. Survenu en pleine Guerre Froide, celui-ci a été largement appuyé et fnancé par les Etats- Unis qui craignaient la mise en place d’un régime communiste. Il s’est conclu par l’installation d’une dictature dirigée par Pinochet. Les Mapuches et autres populations rurales n’ayant pas encore été expulsés de leur terre, durent résister à tout type d’intimidation militaire pour pouvoir la garder. Beaucoup ont dû fuir avec ou sans leurs bêtes, souvent chassés d’un jour à l’autre. Depuis lors, les entreprises forestières, qui exportent le bois principalement vers le Japon, le Canada, et l’Europe, restent très présentes dans la région et représentent la plus importante source d’emploi pour les travailleurs.
C’est en revenant d’une vingtaine d’année passée en France, après avoir étudié la sociologie à Paris et travaillé dans la Drôme, que Luis Llanquilef s’installe en Araucanie afn d’y mener ses premières luttes contre les « forestales ». Il devient rapidement infuent et rejoint les deux autres leaders de la Coordinadora Arauco Malleco (CAM). Ensemble, ils organisent des occupations pacifques et bloquent des routes stratégiques pour se faire entendre. Après un début difcile, un journal Canadien s’intéresse fnalement à l’afaire, rapidement suivi par d’autres médias étrangers et enfn Chiliens. Les revendications prennent du poids, les actions sont de plus en plus suivies. Dans les années 1991 et 92, la lutte est à son apogée. Un jour, alors que la communauté occupe la ferme d’un grand propriétaire, un incendie se déclare. Luis est inculqué comme l’un des principaux suspects. Il passera 15 jours en prison avant d’être défendu et innocenté par des avocats de Santiago. Quelques temps plus tard, il quitte la CAM, en raison d’un désaccord avec l’un des membres du groupe souhaitant passer à d’autres types d’actions. Depuis lors, il continue les occupations dans la province de Cañete. 6000 hectares ont été récupérées en faveur des Mapuches contre les 600000 toujours en possession des entreprises forestières. Aujourd’hui, Luis souhaite également s’engager dans la vie politique en essayant de trouver sa place aux prochaines élections municipales de Cañete.
Et maintenant ?
Actuellement, d’autres communautés sont encore en lutte pour la récupération de leur terre. Deux solutions s’ofrent à elles. La première implique d’attenter un procès contre les « propriétaires » et en appeler ainsi à la justice qui prendra une décision fnale. Néanmoins, il existe toujours un risque de perdre le procès. L’autre possibilité est de recourir à la CONADI, « Corporacion Nacional de Desarollo Indigena » (Corporation National du Développement Indigène) qui rachète les territoires aux occupants et les redonnent ensuite aux communautés qui en ont fait la demande. Pour certains Mapuches, il est cependant parfois difcile de s’en remettre à cette solution, impliquant selon eux d’« indemniser le voleur ».
Qu’il s’agisse de l’un ou l’autre, ces recours peuvent parfois prendre beaucoup de temps. Pour continuer à se faire entendre, les Mapuches n’hésitent donc pas à occuper et faire vivre les terres désirées. C’est le cas pour la communauté de Gaston, que nous avons eu l’occasion de rencontrer lors d’une visite à Arauco. Les négociations pour leur territoire de Chil Coco étant toujours en cours, l’ensemble de la communauté a pris la décision d’y installer un Rewe. Celui- ci, formé d’une sculpture en bois encerclé d’un Canelo (arbre sacré), est nécessaire à toutes les cérémonies ainsi qu’au fameux jeu de Pallin. Il est enfn et surtout un représentant de la communauté, assurant « qu’il y ait toujours quelqu’un là-bas même quand [ils ne sont] pas là » (Gaston Roa).
D’autres projets sont également en cours à Arauco, comme celui de la rénovation du Cerro Colo Colo, site sacré sur lequel on peut retrouver encore aujourd’hui des vestiges d’un ancien cimetière. Par manque de protection, l’endroit est malheureusement régulièrement pillé tant pour ses arbres que pour ses poteries anciennement enterrées avec les morts. Gaston souhaiterait que le cerro devienne un lieu d’information et de tourisme, permettant de mieux connaître la culture Mapuche. Grâce à l’aide de plusieurs étudiants architectes, des plans du projet ont été réalisés, ne reste plus qu’à trouver les fnancements...
Dans la communauté de Yeneco du côté de Pehuen, ce sont les Chemamüll qui occupent aujourd’hui une terre « appartenant » aux carabiniers. La CONADI refusant le prix de rachat proposé par ses « propriétaires », il n’est pour le moment pas possible pour la communauté de récupérer légalement ce territoire. Sans attendre, ils ont tout de même décidé de redonner à la terre sacrée ce qu’elle méritait et réaliser une grande fête permettant d’installer les Chemamüll. Ces quatre fgures de bois, de 2 à 4 mètres de haut, représentant deux hommes et deux femmes, un couple âgé et l’autre plus jeune, ont repris leur place légitime et protègent ni plus ni moins qu’un ancien cimetière Mapuche.
La récupération des territoires pour chaque famille n’implique pas la fn de la lutte, bien au contraire. Une fois le territoire acquis, il faut y construire son logis, un combat de plus à mener car les moyens fnanciers manquent. Pour cette raison, les Mapuches, comme les Chiliens, ont recours à des aides de l’état, qui fnancent la construction d’habitats pour les personnes souhaitant rester vivre en campagne. Faites de bois et relativement sommaires, ces maisons subventionnées permettent d’éviter l’exode rural vers les grandes villes et notamment vers la capitale.
Généralement, les anciennes plantations de Pins et Eucalyptus sur le terrain rendent la terre aride et par conséquent non cultivable pendant plusieurs années. En attendant de pouvoir vivre de ses cultures, il est alors nécessaire de trouver une autre source de revenu, impliquant des coûts importants en transports. D’autres polémiques apparaissent également en raison de la raréfaction de l’eau ou la disparition de plantes endémiques nécessaires à la fabrication de remèdes Mapuche. Pour produire toujours plus de bois destiné à l’exportation, la « Forestale » a en efet recours à des solutions drastiques telles que l’assèchement des lacs et la destruction de tout un écosystème sacré et respecté par les Mapuches.
Il reste encore beaucoup de famille n’ayant pas récupéré sufsamment de
terres pour survivre (une famille nécessite environ 15 hectares pour subvenir à ses besoins). Certains décident alors de recourir à d’autres solutions comme celles du tourisme « culturel ». Il devient ainsi possible de louer une ruka, habitat traditionnel des Mapuches, pour une ou plusieurs nuit ou d’assister à la représentation théâtrale d’une cérémonie traditionnelle (Ruka Lelbun, Calebu).
D’autres ont décidé de partir s’installer en ville, espérant ainsi avoir une source de revenu plus décente mais également donner la possibilité à leurs enfants de faire des études à l’université. C’est le cas de la famille de Martina, Mauricio et Rodriguo, trois enfants d’un couple venu vivre à Conception il y a plusieurs années. Martina termine cette année des études en « travail social » et souhaite ensuite mettre ses connaissances à proft pour aider les diférents membres de sa communauté. Elle est aussi et surtout présidente de l’association WallMapu, qui a pour objectif de faire vivre les traditions Mapuche au sein même de la zone urbaine. Atteindre cet objectif n’est pas chose facile quand on sait que beaucoup de Mapuches « urbains » ont décidé de tourner le dos à leur culture pour avoir été trop souvent stigmatisés en raison de leurs origines. Il faut alors y aller par étape. Ainsi, plusieurs dimanches dans l’année sont organisés des matches de Pallin, point de départ de réconciliation avec la culture. Ce sport ancestral, pratiqué depuis des siècles par les hommes des diférentes communautés, se joue avec une petite boule de bois ou de cuir et des cross ressemblant à celles utilisées pour le hockey. Le terrain de jeux à Concepcion étant situé en pleine ville, ce moment de partage permet également aux passants curieux de mieux connaître les traditions Mapuches.
Lors de notre visite, Martina nous parle des Guillatun et Machitun, deux cérémonies importantes qu’elle tente d’organiser dans sa ville. L’une des difcultés principales est de faire venir la Machi, condition sine qua none de la réalisation de ces cérémonies. La Machi, nous explique t-elle, est une femme (plus rarement un homme) qui possède un lien spirituel avec la Nature. Elle vit en milieu rural et est également guérisseuse. Sa venue en zone citadine implique un coût important et nécessite donc d’être prévue bien à l’avance. La tâche se complique encore étant donné qu’il ne reste que très peu de Machi parmi les communautés. Malgré tout, Martina garde la motivation et le sourire car elle sent que les mentalités changent, aussi bien chez les Mapuches urbains, qui adhèrent de plus en plus aux activités proposées, mais également du côté des Chiliens, qui s’intéressent et souhaitent mieux connaître ces traditions trop longtemps méprisées.
Malgré les persécutions qui existent encore aujourd’hui, l’espoir reste présent chez chaque Mapuche, petits ou grands, jeunes ou vieux. Tous rêvent de préserver leur passé et leur présent, premièrement en récupérant une terre. Un jour, nous avions eu l’occasion de rencontrer une voisine de Luis, une Mapuche vivant de ses cultures, notamment par la vente de coriandre sur les marchés de Cañete. Après réfexion, cette femme nous apparaît aujourd’hui comme le symbole de la vie que les Mapuches recherchent en luttant ainsi : quelques hectares, une maison, des animaux et un potager.
Nous repartons de ces deux semaines de voyage avec le sourire aux lèvres, contents d’avoir vécu un moment avec ces gens si accueillants et compris leur lutte pour défendre un droit bien légitime : celui d’avoir la vie qu’ils désirent.




