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Le développement durable
28/01/2013
KSR-01
Le développement durable.
J’ignore totalement à qui je m’adresse. J’ignore donc si je parle à des gens qui sont au courant de ce que c’est du rapport Brundtland, (intitulé Notre avenir à tous, publié en 1987 et utilisé comme base au Sommet de la Terre de 1992) qu’est issu le syntagme « développement durable ». Mais peu importe dans le fond… retenons que ce rapport définissait ainsi le concept : « Le développement durable est un mode de développement qui répond aux besoins des générations du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs. »
Historiquement parlant, la notion de « développement » était donc intimement liée à celle de la rencontre des besoins d’une part ; de l’autre, le mot « durable » prenait acte de ce que nous vivons dans un monde fini, limité, et qu’à l’échelle humaine il n’était pas entièrement -loin s’en faut !- renouvelable. En cette lecture, le « développement durable » est complètement légitime.
25 ans plus tard, cependant… : les besoins humains de base sont de plus en plus loin d’être rencontrés. La dualité Nord-Sud et les inégalités au sein même des deux hémisphères sont plus criantes, pour ne pas dire intolérables, que jamais. La situation environnementale est quant à elle proprement catastrophique. Nous en somme donc au point où des millions de gens meurent chaque année, où des centaines de millions d’autres sont menacés à court terme et où, enfin, à moyen ou à long terme, sont compromises les chances de survie de notre espèce. Pour ces trois affirmations, je renvoie respectivement (et à titre d’exemple) à Jean Ziegler (pour les problèmes de famine ou de malnutrition chronique), au rapport du GIEC ou encore aux analyses sanitaires portant sur l’aluminium ou le nucléaire (ce ne sont que deux exemples parmi des centaines d’autres) qui démontrent de plus en plus clairement que la situation nous a échappé.
Que s’est-il donc passé ?
Je vais aller droit au but : le rapport Brundtland ou le sommet de Rio de 1992 ne se sont pas donné les moyens de remplir la mission, qu’ils reconnaissaient pourtant comme essentielle, de rencontrer les besoins de tous nos frères humains et ce, en respectant leur biotope. Pourquoi donc ? Parce que tout simplement, quelle que bonne qu’ait été la volonté de tous ces gens, ils ont refusé, ou n’ont pas pu prendre en compte l’organisation des rapports humains réellement existante à cette époque. Pour le dire autrement, ils se sont refusés non seulement à dénoncer le capitalisme (en 1992 déjà partout triomphant) mais à se donner les moyens de le contrer dans ce qu’il est : une immense entreprise de prédation et du travail humain et des richesses naturelles.
Pour celles et ceux que ce genre d’affirmation inquiète, je précise que je ne prétends pas qu’il appartenait au sommet de Rio de 92 de proposer un « contre-modèle tout fait ». J’ai l’intime conviction que ce modèle n’existe pas. J’ai l’intime conviction 1) qu’il s’agit de vivre des centaines de modèles différents, selon les situations existantes ; 2) que ces modèles se doivent de respecter quelques valeurs fondamentales, telles que la fraternité ; 3) qu’il revient aux instances internationales légitimes (je parle donc de l’ONU et non du G20) d’imposer, sous la pression des peuples, l’abandon des pratiques capitalistes.
Pour ce qui concerne les valeurs, j’aurais pu (calquant la devise française) parler aussi de « liberté » et d’ « égalité ». Il se fait que ces deux mots ont subi le même sort que le « développement durable ». En régime capitaliste contemporain, l’égalité a fini par ne plus renvoyer qu’à l’ « égalité des chances » c’est-à-dire aux quelques services scolaires et sociaux de base (et qui se réduisent au demeurant chaque jour davantage) censés garantir les mêmes « chances » à toutes et tous. Acception qui se base (à nouveau) sur l’ignorance volontaire de la situation réellement existante, à savoir l’inégalité sociale fondamentale de nos régimes. Depuis les premiers travaux de Bourdieu, largement confirmés, on sait que l’école reproduit essentiellement les inégalités de base… De même, l’idée de « liberté » renvoie tout d’abord à la liberté de « faire ce que l’on veut de ce que l’on possède » (c’est-à-dire au caractère inaliénable de la « propriété privée »). La propriété privée n’est pas un mal en soi, mais pour autant qu’elle concerne des biens d’usage (un vélo, un frigo, une maison d’habitation). Elle est problématique quand elle concerne la propriété privée lucrative, c’est-à-dire source de profits (les usines, les machines, les moyens de production,…). Vous aurez compris qu’on parle ici de délocalisations, de licenciements boursiers, de compression des salaires etc.
Méfions-nous donc des mots.
Je ne dois pas m’étendre longuement sur le fait que tout le monde à présent parle de développement durable, et par exemple chez nous : du MR, au CDH ou au PS en passant bien entendu par Ecolo. Seulement à bien lire ce dont il s’agit, et au vu de cette unanimité, on comprend qu’à présent ces mots signifient « croissance (du PIB) sans trop de dégâts environnementaux… euh : si possible » ou -au mieux !- qu’on parle de « Green Deal » (rien que de le dire ça fait peur).
Il faudrait refaire une histoire des glissements progressifs de sens que les mots « développement durable » ont subi, pour finir par être vidés de toute substance. On a déjà quelques données de base relatives aux moyens employés. Brièvement, nous savons toutes et tous la prégnance du système dominant sur les esprits, son organisation terrifiante basée sur la possession de l’ensemble des médias de masse alimentés par les think tanks. Une redoutable machine de guerre destinée à remporter, par tous les moyens, la bataille des idées.
Abandonner le syntagme.
Et cette bataille, le « développement durable » l’a perdue… Je plaide donc (comme bien d’autres) pour l’abandon immédiat de ces mots : ils sont devenus un leurre, un miroir aux alouettes (et encore faut-il être une bien naïve alouette pour s’y laisser prendre encore). Je plaide donc pour un retour aux fondamentaux, aux notions et aux pratiques de base qui permettent de désenvoûter le capitalisme (pour paraphraser Isabelle Stengers).
1) nous devons nous atteler à comprendre et à faire comprendre que nous vivons dans un Monde organisé autour de la prédation ; que toutes et tous nous sommes exploités, que notre Terre est pillée sans vergogne. La réalité c’est ça. Rien d’autre. Même si, pour un temps, cette entreprise mortifère a revêtu les habits du développement durable.
2) nous devons, partout, tout le temps, inventer de nouvelles façons de lutter. Je l’ai dit déjà, je n’ai pas de recette, je ne pense pas qu’il n’y ait qu’une lutte, qu’une forme de lutte. De la Via Campesina aux faucheurs d’OGM (qui s’appellent volontiers les « libérateurs de champs »), des communautés de la décroissance aux mouvements visant les mobilisations de masse, des SEL ou autres Groupe d’Achat Solidaire de l’Agriculture Paysanne, des villes en transition aux mouvements révolutionnaires, ce ne sont pas les résistances qui manquent.
Engageons-nous. Mais, s’il-vous-plaît, pas au nom du développement durable ! Inventons-nous des anagrammes, inventons-nous des identités, inventons des engagements, allons plus vite qu’ « eux », soyons insaisissables : toujours déjà ailleurs.
JF Pontégnie 14janvier2013




