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VOILE, VIERGES ET TERREUR
vendredi 26 novembre 2004 (18h01) 1 commentaire
de Alina Reyes Depuis des millénaires destiné à cacher les cheveux de la femme, considérés chez certains peuples comme la réplique de sa toison pubienne, le voile fait secrètement du visage qu’il encadre un organe sexuel. Muni de tous les sens et denté donc terrifiant, mais aussi neutralisé en sexe de toute jeune vierge, puisque dépourvu de poils. Goule est un mot arabe qui signifie “démon qui dévore les hommes.” Mais la confusion inquiétante entre ventre utérin et ventre digestif, partagée par tous les enfants du monde, reste latente, et de façon universelle, dans l’inconscient des adultes, hommes et aussi femmes - comme le prouvent mythes, contes et traditions de tous temps et de toutes cultures. Or tout démontre que notre époque est particulièrement propice à l’exacerbation de cette peur archaïque, tant au sein de l’Occident que dans l’Islam. Le modèle de civilisation dominant propose une société technologique, de communication et de consommation, qui se veut protectrice et s’avère ogresse, avalant ses enfants de plus en plus anonymes comme le faisait Cronos à l’origine du monde, et les incitant à adopter des comportements à la fois régressifs et agressifs, dans les domaines publics ou privés. Pulsions à la fois fusionnelles et destructrices à l’oeuvre dans les communautarismes, nationalismes et obscurantismes ; dans l’usage à grande échelle de stupéfiants divers (psychotropes licites et illicites, télévision, productions hollywoodiennes, jeux vidéo...) ; et dans des phobies de l’altérité, fantasmes de duplication ou d’élimination de l’humain et de confusion des sexes, repli sur des valeurs familiales, sexualités prisonnières de divers complexes incestueux, oedipiens et pré-oedipiens. Dans un tel contexte, une image idéale de la femme revient en force : celle de la vierge, inoffensive et soumise. La question du voile a soulevé, si je puis dire, celle du string. À juste titre puisque ces deux bouts de tissu participent d’une même ambition, qui est de faire passer qui porte l’un ou l’autre pour une éternelle impubère. Simplement le string va droit au but : par son usage ce n’est plus la chevelure qu’on cache, c’est la toison pubienne qu’il faut épiler. Le string apparent (dépassant du pantalon taille basse), qui se doit d’être aussi une garantie de chair ferme, n’est qu’un des termes du désir effréné de jeunesse qui donne lieu à l’industrie qu’on connaît. Mais la télévision est aussi un visage sans cheveux, ou un sexe sans poils, comme tout ce qui est “télé”, c’est-à-dire parlé de loin. Les différents réseaux de télécommunication, sans lesquels nous ne saurions plus vivre, nous garantissent à leur façon une certaine virginité en préservant les corps du contact, de la souillure, du péché, des maladies transmissibles... en les préservant illusoirement de la mort. Attachés à nos écrans tels Ulysse à son mât, nous pouvons écouter sans risque les sirènes... L’Odyssée, récit d’un retour aux origines, et des aventures merveilleuses et terrifiantes d’un homme à travers les mers et l’univers des femmes... Que fait-il notre rusé, notre divin héros, face au Cyclope, cette force chtonienne et primitive qui pourrait bien ne faire de lui qu’une bouchée ? Eh bien d’abord un jeu de mots : “je m’appelle Personne”. L’homme triomphe de la nature (et de la femme, assimilée à la nature), par la parole (et la production de textes, sacrés ou non, qui édictent ses propres lois). Mais aussi, de façon plus triviale, par l’anonymat (toute la pornographie, “classée X”, fonctionne sur l’anonymat de ses acteurs comme de ses spectateurs). Protégé par son incognito, Ulysse va pouvoir enivrer Polyphème, planter un pieu chauffé et durci au feu dans l’oeil rond du monstre endormi (en un geste aussi sexuel que métaphysique), puis se tirer de là, pas vu pas pris, en se planquant sous la toison d’un viril et très social bélier - comme d’autres tout en couvrant leurs femmes qu’ils ne sauraient voir laissent pousser leur barbe... Le fantasme de virginité est l’une de ces stratégies par lesquelles nous tentons d’échapper à la fatalité de l’espèce, au cycle de naissance et de mort qui passe à travers le corps de la femme et en fait une prédatrice en puissance, active ou passive. Hommes et femmes sont mortels parce qu’ils ont dû “passer par là”, par la chair de la femme. Pour les uns et les autres, se faire croire au respect de la virginité de la femme, c’est se voiler la face, boucler la question de l’issue eschatologique. De l’horreur d’avoir eu à passer par là pour venir au monde, chaque sexe se venge sur l’autre : l’homme par des humiliations, des insultes ou des agressions, la femme par des attitudes de provocation (string) ou de refus de soi (voile) destinés à rappeler à l’homme qu’il est pourtant condamné par l’instinct à y repasser... Si l’homme et la femme, suivant leur désir, jouissent de leurs corps et donc obéissent aux lois de la chair, ils se condamnent à mort. Si la femme reste vierge, l’homme ne sera pas mortel - raisonnement qui se retourne en : si l’homme meurt en martyr, il jouira d’une quantité de vierges... Ainsi hommes et femmes ont-ils développé plusieurs stratégies d’évitement pour pouvoir jouir sans danger métaphysique, annuler le don charnel par une demande ou un don d’argent, ou encore un “don” de violence, psychique ou physique... La même logique est à l’oeuvre dans le terrorisme, qui combine anonymat et violence aveugle dans des entreprises où il s’agit de se planter et de s’introduire dans des ventres symboliques (bâtiments, transports en commun) par le substitut de bombes ou d’avions... Séduction et effroi... La peur de dévisager en l’autre sa propre vérité, peur qui se transforme en interdit comme dans le mythe d’Eros et de Psyché et toutes ses variantes, conduit à la défigurer. Au Bangladesh, trois cents jeunes femmes sont vitriolées chaque année par un mari ou un prétendant dépités. Tout attentat cache un mensonge ontologique... V.I.T.R.I.O.L., ce sont les initiales de cette formule d’alchimistes : Visita interiorem terrae rectificando invenies operae lapidem, “descends dans les entrailles de la terre, en distillant (ou en rectifiant) tu trouveras la pierre de l’oeuvre”, une formule pour accéder à la connaissance... Ce qu’à travers le voile revendiqué ou non toléré les intégristes religieux ou laïcs refusent de voir, c’est que la différence des sexes est une question que rien ne pourra clore. Je pense à Saïda, ma douce amie Saïda... Quand nous sortions du hammam d’Essaouira, elle me mettait un de ses foulards et nous nous enfoncions tranquillement dans les ruelles de la médina... Elle avait été répudiée par son premier mari, qui lui avait aussi pris ses deux enfants. Désormais les lois de son pays seront meilleures pour elle et ses soeurs... Saïda légèrement voilée, par tradition plus que par conviction, libre et joyeuse malgré tout, tendrement aimante et tendrement aimée du souriant Saïd... Ne serait-il pas temps d’avoir sur la pudeur féminine un autre regard que celui de ce droit de passage à payer ? Le sentiment de la virginité, c’est aussi celui de ce vide de soi que l’on éprouve quand la paix de l’amour vous envahit... Un sentiment hautement spirituel, qu’aucun accessoire n’a besoin d’afficher puisqu’il se lit tout seul sur un visage rayonnant... Les adolescentes qui arborent délibérément string ou voile ne font que poser à elles-mêmes et aux garçons la question de la différence des sexes, et c’est oeuvre salutaire. Souvent ces filles, même déguisées en putes ou en bonnes soeurs, affirment haut et fort leur indépendance, comme pour dire : voyez, j’ai conscience de ne pas être un homme mais une femme, et ça ne m’empêche pas d’être un homme comme les autres... Si les adultes savent leur offrir la connaissance qui les aidera à réaliser pleinement leur liberté, elles devraient finir par se décrisper, avoir envie de danser et de décrisper les hommes en leur chantant quelque chose comme : tu me fais tourner la tête, mon manège à moi c’est toi... et en leur réclamant des mots d’amour, au lieu d’anathèmes... De : Alina Reyes vendredi 26 novembre 2004
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